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De l’éphémère à l’éternel : entre pixel et papier baryté

Avec le récent Appel à la numérisation du patrimoine culturel québécois lancé par le Réseau québécois de numérisation patrimoniale le 6 décembre 2010 (BAnQ, la SMQ et 18 organismes participent à l’appel), la question de la numérisation des archives semble de plus en plus d’actualité.

Deux intéressantes expositions « Erreur 404 : l’objet n’est pas en ligne » au Centre Canadien d’architecture et « Photographies françaises du XIXe siècle au Musée des beaux-arts de Montréal » permettent d’aborder quelques questions directement liées à ce débat.

Erreur 404 : l’objet n’est pas en ligne
11 novembre 2010 au 13 février 2011, Salle octogonale, CCA

Le contenu en ligne traduit un objet réel en informations numériques afin qu’il s’adapte aux deux dimensions de l’écran. L’exposition met en évidence les avantages et les limites des deux modes de représentation : le mode muséal et le mode virtuel. On voit grâce à des exemples concrets que la texture, l’odeur, le poids, la saveur et le temps caractérisant certains objets peut être perdue lors de la compression en deux dimensions.

La question classique de la migration du support est clairement exemplifiée par une sauvegarde informatique sur disque comprenant les fichiers du livre Anyone, les numéros 11 à 15 du magazine Any et le jeu Sim City. Cette sauvegarde du 29 janvier 1997 n’est plus disponible.

Filiz Klassen, Snow, Rain, Light, Wind: Weathering Architecture, Toronto, Filiz Klassen, 2009,
Collection du CCA BIB 198528

De même, la couverture lenticulaire du livre Snow, Rain, Light, Wind: Weathering Architecture nécessite d’incliner le livre ou de pencher la tête pour apprécier toutes les images se formant progressivement selon l’inclination de l’objet, ce qui n’est pas visible dans sa représentation en ligne.

À l’inverse, la plus petite photographie de la collection du CCA représente une maquette que l’on voit bien mieux à l’écran que sur la photographie réelle grâce à l’effet grossissant des paramètres de l’affichage.

Photographie d’une maquette d’étudiant sur le thème de la Surface frontale. Rangée rythmique verticalement limitée tirée du cours «Espace» des VKhUTEMAS (Ateliers supérieurs des arts et des techniques), Moscou, 1920–1926,
Collection du CCA PH1998:0014:038

De plus, le site web de l’exposition retransmet en direct les images filmées par une webcam suspendue au plafond de la salle du musée. Ainsi, pendant que l’internaute croit naviguer innocemment sur le site, une image de son curseur est projetée sur la table (avec un petit air de «Big Brother is watching you» http://www.erreur404error.ca/), les visiteurs de la galerie peuvent ainsi percevoir la présence des internautes qui eux, ont un point de vue différent, ayant le choix d’espionner la table d’exposition mais aussi d’accéder librement à d’autres rubriques du site web.

Notez que si on visite l’exposition à un moment où aucun internaute ne génère des flèches, on risque de rester perplexe devant le dernier tableau exposé. Cette exposition originale montre bien à quel point les deux perspectives sont complémentaires dans de nombreux cas. Le monde virtuel permet parfois davantage comme c’est le cas pour la photographie de la maquette (d’autres exemples sont montrés dans l’exposition) et inversement, le monde réel, dans le cas du livre lenticulaire par exemple, est parfois biaisé quand il est transposé dans les deux dimensions de l’écran. Mais est-ce uniquement dans le passage à deux dimensions que s’effectue cette perte d’information?

Afin d’explorer cette question, visitons une exposition de photographies en noir et blanc, un objet aisément numérisable à première vue.

Photographies françaises du XIXe siècle

4 novembre 2010 au 20 mars 2011
Musée des beaux-arts de Montréal, Entrée libre, Pavillon Jean-Noël Desmarais, Niveau S2

Cette superbe exposition présente 66 photographies réalisées entre 1840 et 1900 par certains des plus grands noms des débuts de la photographie en France : Édouard Baldus, Eugène Atget, Maxime du Camp, J. B. Greene, Gustave Le Gray, Nadar, Nègre, Le secq, Eynard, Carjat, Marville, Salzmann et Cuvelier entre autres.

L’exposition rend compte à la fois de la diversité des techniques explorées et des grands thèmes de prédilection de l’époque. Les techniques vont du daguerréotype à la photoglyptie (ou procédé Woodbury) en passant par la photolithographie, les épreuves sur papier salé ou à l’albumine argentique.

Charles Nègre
Arles, Porte des Châtaignes, 1852
Épreuve sur papier salé, 22,9 x 31,7 cm
Musée des beaux arts du Canada, Ottawa

Les thèmes varient de Villes de France photographiées, une commande gouvernementale de Louis Napoléon qui visait à exalter le peuple, à l’exploration archéologique en Asie Mineure de Pierre Trémaux, ou encore à la photographie érotique avec la daguerréotypie stéréoscopique de Félix-Jacques-Antoine Moulin. Des scènes de genre ou de rue, des monuments d’Égypte ou de Nubie, des portraits, dans toutes ces images, une chose est frappante : la qualité du rendu de la lumière naturelle et sa conservation sur ces clichés anciens.

Dans le cas de cette exposition de photographies en noir et blanc, on peut se dire que sa mise en ligne permettrait d’explorer avec un zoom chaque détail de l’image. Par exemple, sur la photo d’Hippolyte Bayard montrant l’enseigne d’un marchand de chevaux, on peut lire à l’oeil nu «on prend les chevaux en pension» mais pas les textes des autres affichages présents sur le mur.

Toutefois, si on regarde le portrait de Charles Baudelaire par Étienne Carjat (son regard est quasi hypnotisant sur le tirage exposé au musée), tiré en 1878, ou encore celui de George Sand par Nadar, tiré en 1877, réalisés tous les deux par le procédé de photoglyptie, la subtilité des textures du noir en fait presque des objets en 3 dimensions avec une profondeur que l’oeil nu seul peut apprécier, le rétroéclairage de l’écran écrasant ces effets de volume.

Résultat de Recherche sur Google Image, le 31 décembre 2010 :
Charles Baudelaire par Étienne Carjat

Bien sûr, on peut objecter qu’un tirage n’est jamais que l’actualisation d’un négatif et n’est donc qu’une variante résultant du choix ponctuel du photographe au moment du tirage. Mais faites l’expérience, regardez ces images sur Internet et allez voir le tirage au Musée des beaux-arts. N’y a-t-il pas une différence, même dans la perception de cet objet en deux dimensions ?

Les œuvres proviennent de la collection de photographies françaises du XIXe siècle du Musée des beaux-arts du Canada. L’entrée à l’exposition est libre en tout temps.

L’exposition « Erreur 404 » et « Photographies du XIXe siècle » évoquent chacune à leur manière la question de la pérennité de l’information. Entre éphémère et éternel, la numérisation pose encore bien d’autres questions : la sélection (faut-il tout numériser?), la gestion des droits, les erreurs du système et les normes de partage des données. Encore bien des défis à relever pour les archivistes en 2011…

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