Arts visuels/Diffusion et mise en valeur/Photographie/Préservation et conservation

À la découverte d’une langue oubliée

The Broken String – The story of a lost language de Saskia van Schaik

« Une bibliothèque du Cap renferme 150 petits carnets dont les pages présentent une colonne avec d’étranges symboles graphiques et l’autre avec la traduction anglaise. Ces carnets, l’œuvre d’une vie du linguiste allemand Wilhelm Bleek (1827-1875) gardent la mémoire de la langue !Xam d’une tribu aborigène du nord de l’Afrique du Sud. Assisté par sa belle-sœur Lucie Lloyd, Bleek effectua des recherches sur les langues sudafricaines au milieu du XIXe siècle. »

Ce communiqué de presse fort intrigant sur un film présenté au FIFA, ne manquera pas d’attirer l’attention des archivistes.

Le papier : support paradoxal mais permanent d’une pratique orale

Paradoxalement, ce sont des carnets, donc du papier, qui sont les seules traces qui restent de la langue !Xam (le point d’exclamation note un clic).  Bleek, un linguiste allemand conscient de la possible disparition de cette langue à brève échéance, se rend à la prison du Cap (où sont réunis quelques uns des derniers locuteurs de cet idiome), et décide d’en accueillir plusieurs chez lui, à tour de rôle. Le premier sera Akunta, un jeune homme du peuple San, âgé de 18 ans, qui permettra à Bleek d’acquérir beaucoup de connaissances sur le !Xam. Bleek consignera ainsi dans ses carnets le vocabulaire et la syntaxe de cette langue à clics. Le vocabulaire est d’ailleurs très révélateur de la violence dans laquelle vivent les San, beaucoup d’expressions données en exemple par Akunta sont des phrases du genre: «My father will beat you». Il faut dire qu’à cette époque, les conflits entre Hollandais et Bushmen sont fréquents. Le film montre des photographies où l’on voit des Bushmen pendus sans autre forme de procès.

Discours du monstre IIkhai-Hemm

Source de la photo : Collection Bleek & Lloyd sur le site de l’Unesco

Par la suite, Bleek se rend compte que le jeune âge d’Akunta ne lui permet pas d’avoir une connaissance approfondie de la culture de son peuple. Aussi, Bleek retourne à la prison et accueille chez lui Kabbo, âgé de 55 ans. La démarche archivistique de Bleek est constante puisque les dates auxquelles chaque informateur arrive et part sont consignées très précisément. Grâce à Kabbo, Bleek va recueillir de nombreux contes et mythes des San pendant les deux années où il restera chez le linguiste. De plus, Kabbo se souvient d’au moins 200 ancêtres et constitue une source précieuse pour établir la généalogie de ce peuple.

Le paysage : support d’archives de la culture et des mythes d’un peuple

Bleek se rend compte à quel point passé/présent, animal/humain, paysage/humain sont intrinsèquement mêlés chez les San. On peut se demander pourquoi Kabbo a accepté de raconter l’histoire des San à Bleek, mais il avait ses raisons. Il espérait, en effet, qu’en expliquant à quel point les San étaient sur ces terres depuis longtemps, les Hollandais comprendraient qu’ils n’étaient pas en droit de les leur voler.

Peintures des San

Source de la photo:  Saskia van Schaik

Il est d’ailleurs étonnant de constater qu’encore aujourd’hui, le paysage garde quelques traces fragmentaires du passage des San. Dans le film, un fermier montre une pointe de flèche, des éclats de pierres à feu, et quelques débris de coquilles d’œuf laissées sur son terrain. Ces vestiges sont les témoins d’un ancien campement. On trouve aussi des peintures d’animaux sur certaines roches, qui attestent des mythes de cette culture disparue.

Le film de Saskia van Schaik : archive de la démarche de Bleek

Le film est lui-même une sorte d’archive sur l’archive, puisqu’il souligne le rapport entre la démarche de Bleek et sa propre vie. Après le départ de Kabbo, Bleek, atteint de tuberculose, va chercher un nouvel informateur à la prison du Cap. Sans doute parce qu’il sent que sa fin est proche, il s’intéresse de près à la conception de la mort chez le peuple San. Bleek consigne les nombreux rêves de ce 3e informateur nommé  Dia!kwain, et rapporte par exemple, dans un très beau passage du film, que selon les San le vent efface les traces de pas d’une personne qui est morte. Ce lien intime avec la terre revient comme un leit motiv.

Un dessin de l’informateur Dia!kwain

Source de la photo : Collection Bleek & Lloyd sur le site de l’Unesco

Le film replace les recherches de Bleek dans le contexte de l’époque, où l’on pensait qu’en savoir plus sur la langue d’un peuple de chasseurs-cueilleurs permettrait de faire la lumière sur le développement du langage, et par conséquent sur le développement de l’espèce humaine en général. En 1859, Charles Darwin publie L’Origine des espèces. À cette époque on recherche activement le chaînon manquant.

Un des points forts du film vient de la diversité des opinions exprimées. Outre Bleek, d’autres témoignages viennent compléter le dossier. Par exemple, celui de l’archéologue Janette Deacon, qui relate comment on a pu localiser exactement Bitterpits, le lieu d’origine de Kabbo, d’après les récits très précis de ce dernier. Un autre point de vue, celui d’Antjie Krog, poète, souligne que, même si le paysage est extrêmement austère, les aborigènes, en raison de ce lien étroit avec leur cadre de vie, n’ont jamais essayé de le changer.

Le travail de Bleek : une contribution à la mémoire du monde

Après la mort de Bleek en 1875, sa collaboratrice Lucie Lloyd réussira à publier un livre rassemblant une première partie de leurs recherches, mais il suscitera peu d’intérêt. Et pourtant, leur travail méticuleux, autant à titre de linguistes que d’archivistes, permet d’approfondir de nombreux aspects de la vie des San, puisqu’il explore à la fois la langue, la généalogie des informateurs, les mythes et la conception de la mort.

Un carnet de la collection Bleek & Lloyd

Source de la photo:  Saskia van Schaik

Ce film émouvant présente une enquête très complète. On y trouve différents supports de préservation des archives, allant du papier aux roches, de l’écrit à l’image. Par ce documentaire qui porte sur un acte d’archivage écrit d’une pratique orale, la réalisatrice Saskia van Schaik parvient à redonner une voix aux San.

Les San ont diparu deux générations après l’arrivée des Européens, vers 1850. Cette histoire qui s’est passée en Afrique du Sud devrait avoir une forte résonance au Canada, puisque ici aussi des langues amérindiennes s’éteignent avant qu’on ne puisse en garder la trace.

La collection Bleek & Lloyd est maintenant inscrite au registre de La Mémoire du monde de l’Unesco.

Une conférence aura lieu à l’Université de Cap du 17 au 20 août 2011 pour célébrer le centenaire de la parution du livre de Bleek & Lloyd.

Note : Pour simplifier la lecture, nous avons parfois omis la transcription des clics dans la graphie des prénoms mentionnés sur le site de l’Unesco, ainsi Akunta=|a!kunta, Kabbo = ||kabbo.

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2 réflexions sur “À la découverte d’une langue oubliée

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