Évaluation/Diffusion et mise en valeur/Exposition/Photographie

Au fil des archives

Deux intéressantes expositions, mêlant art et archives, sont à l’affiche au Belgo, l’une à la galerie Optica, l’autre à la galerie SBC. Les deux expositions présentent des points communs, tant dans leur objet d’étude : archiver l’intime, que dans leur traitement, qui fait appel à une certaine interactivité.

Dans l’exposition collective Archi-Féministes ! : Performer l’archive, on s’attardera plus en détail sur deux œuvres, celle de Vera Frenkel  String Games: Improvisations for Inter-City Videos (Montreal-Toronto, 1974), et le projet Le poids des objets de Raphaëlle de Groot. Dans la première oeuvre, Vera Frenkel a demandé aux participants, situés dans les villes de Montréal et Toronto, de choisir 9 objets ou figures constituant leurs «archives intérieures» (selon l’expression de l’artiste). Les deux équipes vont alors performer en direct : un chiffre, une lettre, un mot, un nom, une phrase, un fragment de poème, une image visuelle, un geste et un son. Le processus se déroule selon un ordre inspiré du jeu de ficelles, un jeu traditionnel où on enroule une boucle de cordelette autour de ses doigts en créant ainsi divers motifs. Chaque participant représente un doigt et interagit avec les autres selon un ordre précis. Dans cette œuvre, chaque élément performé (ou archive intérieure) combine en quelque sorte sa valeur absolue avec un sens dérivé en fonction du contexte dans lequel il est émis.

Vera Frenkel, String Games : Improvisations for Inter-City Videos (Montreal-Toronto, 1974)

Vue de l’installation – Photographie : Optica

Pour le projet Porter, Raphaëlle de Groot invite les gens de diverses communautés à se délester d’objets personnels qui ont perdu leur importance. L’artiste réalise ensuite une série d’actions avec ces objets : inventaire, tri, agencement, pesée, déplacement, etc. À travers ce travail de collecte, elle teste la capacité des objets à dégager du sens lorsqu’ils sont sortis de leur contexte habituel. Dans le même ordre d’idée, avec Le poids des objets (2009-2011), elle propose au visiteur de partir avec une carte représentant un objet et de lui raconter ce que deviendra cette carte. Le geste d’extraire ces traces de leur dimension quotidienne pour les constituer en archives permet une nouvelle perspective. On remarquera que tous les objets photographiés sur les cartes sont attachés à un fil rouge, ce qui n’est pas sans rappeler le jeu de ficelles de Vera Frenkel. Doit-on y voir une sorte de fil d’Ariane dans le labyrinthe des archives ?

Raphaëlle de Groot, Le poids des objets

Carte posée sur une affiche devant l’entrée du musée des ondes Émile Berliner

Photographie : Élise Thierry

Voici une de ces cartes. L’objet représenté sur la carte semble être un ensemble de clochettes en bois ou en terre cuite. Les actes posés par l’artiste : photographier l’objet, lui attacher une ficelle rouge, numéroter la carte, etc. lui confère de facto un statut d’archive. Pourtant, l’absence de description de l’objet, autre que « Porter, n°22 » lui donne une sorte d’atemporalité. En photographiant l’objet dans un cadre déterminé, sur une affiche en face de l’entrée du Musée des ondes Émile Berliner, voilà qu’il prend un sens plus précis. La forme des clochettes (qui évoque celle du cornet du gramophone), ainsi que le message textuel «le monde change», l’insère dans un contexte spatio-temporel en lui donnant, par exemple, la valeur d’être une archive des instruments de musique anciens. Finalement, en utilisant cette photo dans cet article sur la notion d’archive, c’est encore un nouveau sens qui s’ajoute à ce document, il devient une archive sur l’acte même d’archiver. Et l’histoire ne s’arrête peut-être pas là, qui sait ce qui arrivera à cette carte ensuite ? Paradoxalement, ce document qui avait à l’origine presque une sorte de statut d’archive historique, quand l’artiste l’avait déposé sur le comptoir du centre d’art Optica, est en quelque sorte redevenu une archive courante, à la disposition de tous.

Just What is it That Makes Yesterday’s Homes So Different – So Appealing?, 2010

Vidéo, 2 min 5 sec – Prêt de l’artiste

À la galerie SBC, parmi les œuvres exposées par Jeremy Borsos dans Le Retour du 8mm, Been Poll est un mur de vidéos constitué par des films dans lesquels des personnes ignorent qu’elles sont filmées jusqu’au moment de leur prise de conscience et leur réaction à cette situation. L’installation a été créée à partir de films amateurs achetés sur eBay. Ces films ont une valeur d’archive au premier degré, en témoignant des comportements et des intérêts de la classe moyenne de l’après-guerre. Dans un autre film de l’installation, Jeremy Borsos les détourne, en les réutilisant dans de petites mises en scène racontant des histoires totalement différentes, comme «Just What is it That Makes Yesterday’s Homes So Different… So Appealing ?» ou «It’s Spring and It’s Pouring», il leur confère ainsi cette même atemporalité mentionnée précédemment. Ces films témoignent alors de questions concernant la collectivité comme le fait que ce soit le printemps et qu’il pleuve, ou encore de l’attrait étrange qu’opèrent les intérieurs décorés à l’ancienne. Jeremy Borsos qualifie lui-même son oeuvre d’anti-archive.

It’s Spring and It’s Pouring, 2010

Vidéo, 1 min 51 sec – Prêt de l’artiste

Vera Frenkel, Raphaëlle de Groot et Jeremy Borsos tentent de nous faire oublier l’origine de l’objet ou du document. Dans ce sens, ils soutiennent la fonction du mythe selon Roland Barthes, qui est d’évacuer le réel, de perdre la qualité historique des choses. Ces artistes, tout en créant autour d’un mythe abstrait de l’archive, élaborent des oeuvres qui constituent une sorte de corpus d’archives du comportement humain, qui documentent très concrètement les liens entre l’individu et la communauté.

Archi-Féministes ! : Performer l’archive (2e volet), du 21 janvier au 25 février

Vera Frenkel sera présente le 25 février à 15h à la galerie Optica.

Horaires : du mardi au samedi 12h à 17h
OPTICA, 372 Ste-Catherine ouest, suite 508
Montréal (Québec) H3B 1A2
Site web de la galerie : www.optica.ca

Jeremy Borsos, Le Retour du 8 mm, du 4 février au 31 mars 2012

Horaires : du mercredi au samedi de 12 h à 17 h
SBC, 372, Ste-Catherine ouest, suite 507
Montréal, QC, H3B 1A2
Site internet: www.sbcgallery.ca/

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