Diffusion et mise en valeur

Accueillir des enfants de neuf ans aux Archives, est-ce possible ?

Les musées proposent des programmes famille, des animations et sont intégrés dans les visites scolaires proposées par les départements de l’instruction publique. Pas les archives. À partir de quel âge est-il possible de sensibiliser les enfants à des documents peu iconographiques ? Je me suis posé la question car :

  • les archives font partie du patrimoine culturel au même titre que les musées
  • c’est peut-être la seule fois que les enfants verront des archives
  • un moyen de semer quelques graines ?
  • je pense nécessaire de montrer à la génération née avec un ordinateur connecté que les sources sont ailleurs que sur le web (participation à l’éducation numérique)
  • il faut faire venir un public différent dans nos institutions

… et ai proposé une visite pour une classe d’enfants de neuf ans (en deux fois, pour ne pas avoir plus de douze enfants à la fois). Voici mon retour d’expérience.

Je travaille aux Archives d’État de Genève, une institution cantonale qui conserve les archives de la communauté des citoyens, puis de l’administration, depuis le Moyen-Age[1]. Le Moyen-Age, les chevaliers, les châteaux, ça devrait leur parler, alors essayons.

Les plus anciens documents, des actes de propriété, étaient conservés à Genève dans un coffre à trois serrures qui était attaché à l’autel Saint-Michel dans la cathédrale Saint-Pierre. À partir de ces faits, il devient passionnant de raconter une histoire : la cathédrale était à cette époque le seul bâtiment en pierre de la ville, donc résistant au feu ; chaque syndic possédait une clé, donc personne ne pouvait ouvrir le coffre en l’absence des deux autres. La démonstration est faite, ces documents étaient considérés comme très importants vu le soin dont ils faisaient l’objet.

Nous partons de là, avec un plan de ville de l’époque comme support, et j’en profite pour leur expliquer pourquoi ces documents étaient aussi bien gardés : ils servaient de preuves de propriété. Je leur montre une charte de 1506, quelques registres d’état civil anciens et des photos passeport du début du 20e siècle (illustrant la mode de l’époque, les chapeaux, les moustaches). Avant l’âge de 10 ans, les repères chronologiques ne sont pas complètement acquis. J’utilise donc des points de repère familiers : le Moyen-Age, l’Escalade de 1602 (événement historique qu’ils connaissent bien puisque sa commémoration est fêtée chaque année à Genève dans toutes les écoles et que les enfants se déguisent à cette occasion) et l’âge de leurs grands-parents (et des parents de leurs grands-parents).

Ensuite nous nous promenons dans un magasin d’archives où sont conservés des registres médiévaux très épais ainsi que des parchemins en rouleau (des grosses de reconnaissances). Ils doivent repérer le registre le plus large et reconnaître des lettrines en début de page, que je leur montre en ouvrant le document. Ils sont très impressionnés, et je vous le promets même un peu émus.

Archives d'Etat de Genève

Archives d’Etat de Genève

La dernière partie de la visite se déroule dans le bureau de l’archiviste d’État, dans lequel se trouve un magnifique coffre qui s’ouvre avec plusieurs grosses clés. Nous leur laissons toucher les clés puis essayer d’ouvrir ce coffre en leur montrant le dispositif antivoleur (un piège qui se referme sur le poignet). Ils se prennent pour des pirates et mettent un point d’honneur à trouver quelle clé tourne dans quelle serrure et, quand la lourde porte s’ouvre, des pièces d’or en chocolat constituent un magnifique trésor!

 

convergence_2J’avais tenté l’expérience il y a deux ans avec huit petits voisins de quatre à six ans, accompagnés de leurs parents. Par groupe de deux, ils recevaient un questionnaire du style « chasse au trésor », bien évidemment accompagnés, et l’activité avait très bien marché. En revanche, pour des si petits, se trouver aux archives ou ailleurs n’a pas changé grand-chose (ce sont surtout leurs parents qui ont profité des pépites de notre institution). Un enseignant en classe spécialisée m’a également demandé une visite pour ses six élèves (8-12 ans), orientée sur les registres d’état civil. En effet, pour ces enfants, dont la plupart sont arrivés en Suisse lors de conflits en Europe de l’Est, l’ancrage et les traces d’une vie dans les documents sont importants. J’ai été littéralement stupéfiée par la qualité de l’échange et la pertinence des questions : « Tout le monde est-il vraiment inscrit dans un registre à sa naissance ? » « Vous nous dites que les documents sont uniques, que se passe-t-il s’il y a une guerre et que tout est détruit ? »

Quelques conseils :

  • Faire une séance préparatoire, même courte, avec l’enseignant. Des élèves préparés bénéficient mieux de la visite.
  • Adapter le langage et la forme aux enfants (pour une fois, on ne part pas du principe que nos interlocuteurs connaissent déjà l’histoire et les archives – ce qui n’est en fait jamais le cas- et on est obligé de parler des basiques – ce qui est une très bonne chose et m’a d’ailleurs fait revoir le texte adressé à un public plus âgé), et rester simple.
  • Ne pas hésiter à se répéter.
  • Les enfants jusqu’à 11-12 ans se prêtent fort bien au jeu et partent complètement dans les histoires. Ainsi, il est possible d’organiser une visite autour d’un thème (je me rends compte en écrivant que mon histoire du Moyen-Age n’est pas très adéquate pour les archivistes du Québec).
  • Faire très attention aux pièces originales qu’on met sous leurs yeux car les enfants sont vifs et ont des réactions inattendues.

Je suis convaincue qu’à partir de neuf ans, on peut (et peut-être le doit-on, qu’en pensez-vous?) intéresser les enfants aux archives, au même titre qu’aux musées ou autres institutions patrimoniales. L’étape suivante, à mon sens, consiste à travailler avec les écoles pour monter des projets et intégrer les institutions d’archives dans le circuit culturel de l’instruction publique. Et ce n’est pas une vue de l’esprit, car la plupart des enfants ont fait un retour à leurs parents qui a bien montré qu’ils avaient retenu les points principaux. Rêvons: nous pourrions aussi réaliser des fiches d’activités, du style « clé en main », à se partager entre institutions.

Et vous, avez-vous des expériences du même genre ?

 

[1]La Suisse est constituée de 26 cantons qui sont autant d’États souverains ayant délégué des compétences à un État fédéral dans le cadre de la Constitution. Chaque canton est pourvu d’une institution d’Archives cantonales et de sa propre législation relative aux archives. Les pratiques, les instruments de travail ou les logiciels d’archives ne sont pas centralisés; chaque canton développe donc ses propres outils. Les Archives fédérales suisses, qui conservent les documents de l’administration fédérale, n’édictent pas de directives transversales. Les collaborations s’effectuent au sein de l’Association des archivistes suisses.
Les Archives cantonales conservent les documents produits par l’administration de leur canton depuis le moyen-âge jusqu’à nos jours ainsi que des documents de provenance privée, soit des archives de familles, de sociétés, d’associations ou d’entreprises. D’une manière générale, le même type de documents se retrouve dans les archives des différents cantons.

Anouk Dunant Gonzenbach
twitter: @noukdunant

 

3 réflexions sur “Accueillir des enfants de neuf ans aux Archives, est-ce possible ?

  1. Pingback: Accueillir des enfants de neuf ans aux Archives, est-ce possible ? | Le présent d'hier et de demain

  2. Félicitations pour votre article et vos activités éducatives offertes aux enfants. Ce sont de précieux souvenir pour eux! Et vous avez raison : les archives appartiennent autant au patrimoine que les musées! Il y a de beaux échanges à faire entre les deux disciplines. Au Québec, certains muséologues se spécialisent dans l’éducation muséal. Leur formation est axée sur la conception de programmes éducatifs en lien avec les exigences du Ministères de l’éducation afin de créer un parallèle entre les contenus abordés en classe et les contenus présentées dans les expositions. Il s’agit d’un bon complément à l’apprentissage scolaire : apprendre en s’amusant!

  3. Bonjour, nous avons aussi fait cette expérience aux Archives Municipales de Grenoble (fr) avec des groupes 9-12 ans et 6-8 ans. L’idée était de mélanger temps ludiques avec d’autres plus explicatifs : montage de différents types de boites et contenants ou relevés des thermo hygromètres pour aborder la conservation, dossier documentaire « à trou » sur la Tour Perret bien connue des enfants avec éléments à retrouver au sein des collections avec les cotes et un guide couleur (ajouté pour l’occasion), tentative de décryptage des écritures (repérer lettrines, français ou latin…), analyse des éléments d’un acte d’état civil et essayer de réécrire celui de l’enfant… En effet il faut bien préparer la visite avec l’encadrant et prévoir un petit moment pour les consignes en début de séance. Mais les enfants sont réceptifs dès lors qu’ils peuvent participer.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s