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Dis-moi : Du macro au micro : une passionnée d’archives partage le secret de ses joies

 Dis-moi: Du macro au micro : une passionnée d’archives partage le secret de ses joies (1)

Texte de Theresa Rowat, directrice aux Archives des jésuites au Canada

Au premier contact, les archives baignent dans le mystère. C’est toujours une rencontre avec l’inconnu : des étagères remplies de boîtes qui se ressemblent, mais qui contiennent des documents si nombreux que je dois me résigner d’avance à ne jamais pouvoir en faire une lecture intégrale. Je suis consciente que les nouveaux documents qui me sont confiés sont en attente d’une découverte par les chercheurs à la disposition desquels je les mettrai un jour. Un espoir éternel de découverte. Un mystère qui, un jour peut-être, sera élucidé.

À mon arrivée aux Archives des jésuites, j’ai fait connaissance avec une vaste quantité de documents d’archives témoignant de la longue histoire des jésuites en Amérique du Nord. Parmi les documents les plus impressionnants que j’ai pu admirer, il y a des textes du 17e siècle rédigés en langues amérindiennes par les jésuites dans le cadre de l’apprentissage des nouvelles langues dans lesquelles ils évangélisaient les peuples autochtones. Ils ne se contentaient pas de traduire les textes sacrés : ils rédigeaient également des outils de langues comme des dictionnaires, des lexiques et des conjugaisons. En examinant les deux feuillets de conjugaisons de verbes mohawk rédigées en 1668, nous passons donc de l’aspect « macro » des archives – soit d’immenses quantités de documents de tous ordres – à l’aspect « micro » du document individuel.

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Rien qu’à regarder ce document, je me transporte dans les années mille six cent. Je remonte instantanément dans le temps. Je jette aujourd’hui les yeux sur un document qui a été créé il y a près de 350 ans. Je suis en contact physique avec un document qui a été touché par son auteur à une époque lointaine et par plusieurs autres mains par la suite. Il est attribué au père Jacques Frémin, un jésuite qui a vécu de 1628 à 1691.

En manipulant ce document, j’entre dans la peau de son auteur et des autres archivistes ou chercheurs qui l’ont eux aussi tenu entre leurs mains. Le texte en latin et en mohawk, la raison pour laquelle il a été rédigé, son utilité pour la compréhension future des langues amérindiennes, et mon rôle actuel comme gardienne de ce document : voilà autant d’idées qui se bousculent dans ma tête tandis que je tiens entre mes mains un document qui remonte à l’époque de la colonisation de la Nouvelle-France.

Comme archiviste, je vis une autre dimension de mon travail en examinant la page de couverture ajoutée en 1888 par l’archiviste jésuite du Collège Sainte-Marie au moment où il cataloguait ce même document. Il s’appelait Arthur Jones, et c’est lui qui a authentifié les documents du Collège Sainte-Marie en y apposant un sceau à l’encre rouge, une page de couverture explicative, un numéro d’acquisition, un numéro de série, de portfolio et de document. En plus, comme tout bon archiviste, il fournissait des métadonnées de type qui, quand, où et quoi.

[Conjugation of Mohawk Verbs]

Un archiviste d’hier communique avec une archiviste d’aujourd’hui. Je suis en contact non seulement avec l’auteur du document et tous ceux qui l’ont lu ou étudié par la suite, mais aussi avec l’archiviste qui l’a homologué. L’impact émotif du palimpseste remonte d’un cran. Mes liens avec le passé se resserrent encore un peu plus.

J’apprends que l’archiviste Arthur Jones a pu attribuer ce document au père Frémin parce qu’il en reconnaissait l’écriture. Le monde des archives est un univers vivant où les formes, les couleurs, les odeurs et les sensations tactiles sont porteurs de connaissance. La plume est plongée dans l’encrier, puis elle avance sur la page en formant des lettres qui pâlissent à mesure que la pointe se vide de son encre. Elle est plongée à nouveau et le rythme recommence, mais avec d’infimes différences. La présence du corps et le mouvement de la graphie forment une notation presque chorégraphique.

Avant l’arrivée du scanneur, du photocopieur et du microfilm, les copies se faisaient à la main. Nous nous représentons mentalement ces moines copistes du Moyen-Âge penchés à cœur de jour sur leurs manuscrits. Le copiste que je voudrais vous présenter est plutôt un archiviste jésuite reproduisant un manuscrit du père Frémin. Il s’agit de nul autre qu’Arthur Jones transcrivant fidèlement des conjugaisons de verbes mohawk. Qui mieux qu’Arthur Jones pouvait reconnaître les différents niveaux d’information renfermés dans un document d’archive ? Loin de se contenter de transcrire l’information, il va jusqu’à décalquer les filigranes du papier utilisé par le père Frémin, ce qui nous permet aujourd’hui d’en retracer l’origine. Même les papetiers, donc, communiquent avec nous à travers les siècles. Savaient-ils qu’on allait identifier leurs produits par-delà les âges et par-delà les mers ?

Temps passé. Temps présent. Des autochtones qui communiquent avec des jésuites francophones. Des jésuites qui apprennent, écrivent, lisent. Les anciens gardiens des documents écrits. Leur transmission d’une génération à l’autre. Les gens qui les lisent. L’archiviste qui reçoit le document, reconnaît une écriture familière et en identifie l’auteur. L’archiviste qui copie manuellement plusieurs documents. L’inventaire des archives des jésuites au Collège Sainte-Marie. La fermeture du collège, le transport des fonds d’archives à Saint-Jérôme et, en 2009 à Montréal, la fondation des Archives des jésuites au Canada.

Une longue histoire pleine de péripéties. Un contenu vivace que je ne comprendrai sans doute jamais complètement. Un mystère qui demeure. Des liens qui se resserrent entre l’archiviste d’aujourd’hui et celui d’hier, et entre celui d’hier et l’auteur dont il reconnaissait l’écriture… Merci à Yvon Lemay, à Anne Klein et à leurs collaborateurs de nous avoir aidés à mieux comprendre la dimension émotive des documents du passé. Ils ont saisi les éléments essentiels de ce qui fait de mon travail une communion au quotidien avec les hommes et les femmes qui nous ont précédés.


(1) Au Congrès des milieux documentaires 2014, un atelier intitulé Dis-moi ce que tu archives, je te dirai qui tu es a été présenté par Annie Lecompte-Chauvin et Anne Klein. Au cours de cet atelier, quatre conférenciers ont présenté leur vision de leur métier et des archives. Voici le deuxième billet tiré de cet atelier. – La rédaction.

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