Destruction/Profession

Dis-moi : l’archiviste face à ses paradoxes

Dis-moi : l’archiviste face à ses paradoxes (1)

Texte de Laurent-Philippe Baril, analyste au Service de la gestion de l’information de la Société des alcools du Québec.

En me questionnant sur cette étrange relation qui unit l’archiviste et ses archives et en tentant d’amorcer cette réflexion concernant le lien émotif que nous entretenons avec les documents, je me suis rappelé ma propre évolution professionnelle. Paraîtrait-il qu’il faut savoir d’où l’on vient si l’on veut savoir où l’on va.

Nous sommes plusieurs qui œuvrons dans le domaine des archives après avoir poursuivi un cheminement académique en sciences humaines. Baccalauréat en philosophie, en anthropologie, en histoire de l’art, maîtrise en histoire, etc. Et même en sexologie, j’ai entendu dire. En complétant notre cursus par l’archivistique, certains d’entre nous rêvaient de livres anciens, d’artefacts et de vieux manuscrits. D’autres de diffusion, de partage et de découverte pour ainsi accomplir la noble mission de l’archiviste, celle de veiller à la conservation, à la protection et à la diffusion de la mémoire collective.

En tout cas, c’est ce que j’avais à l’esprit. Avec en tête, cette image d’Indiana Jones qui parcourt la planète, claquant du fouet en réclamant que « sa place est dans un musée ». Inspiré par l’imaginaire et la fiction, je regardais tout de même ma scolarité avec un brin de réalisme. J’ai su que finalement, mes idéaux n’avaient rien d’anormal lorsque je tombais sur les écrits de Gérard Ermisse, ancien directeur des archives nationales à Paris, qui disait sagement qu’« à 20 ans, vous voulez faire de l’histoire, pas gérer des bons d’essence ». Fiou.

Mais sitôt sur le marché du travail, au gré des contrats et petits mandats qui sont le lot des jeunes diplômés, on me questionne. Le directeur des finances veut savoir quels sont les principes qui assurent la destruction de ses comptes fraîchement contrôlés, l’adjointe me demande si elle peut « jeter ça », l’avocat s’interroge à savoir si « c’est vraiment utile, du semi-actif ». Et cetera. Partout, on en revenait à ce concept, presque tabou, celui de la destruction. « Ça, je peux-tu le jeter? » était probablement la question qui revenait le plus souvent.

Vraiment? J’avais beau réviser les calendriers de conservation, en parler, les mettre à jour, les diffuser, les enseigner, en mettant l’emphase sur la pertinence de bien conserver, on en revenait toujours à cette manœuvre ultime. Là où je disais qu’il fallait mieux conserver, on me répondait de plus détruire. Mes premières décisions en tant que professionnel auront donc été, paradoxalement, de détruire.

pap-destrPeu nombreux étaient ceux qui souhaitaient savoir ce qu’ils pouvaient conserver, ni dans quelle condition (on appelle ça quand même un calendrier de conservation, non?), ils voulaient tous savoir ce qui pouvait être détruit. Et curieusement, ce n’est qu’à ce moment qu’une phrase anodine, lancée par Michel Lévesque, mon ancien professeur de l’EBSI, m’est revenu à l’esprit : « Un bon archiviste est un archiviste qui détruit … » Ça m’avait tellement semblé incongru à l’époque que je l’avais écarté de mes souvenirs. Et pourtant, je savais pertinemment que 95 % de l’information produite serait éventuellement détruite, souvent dans les deux ou trois années qui suivent sa création… Une porte venait de s’ouvrir.

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Nous vivons dans une époque formidable! Si nous parlions autrefois d’archives et de documents, nous incluons maintenant dans notre démarche le concept global de gestion de l’information, parfois même avec un « i » majuscule. Vous connaissez les chiffres, ils sont exponentiels… L’information est omniprésente, elle se génère plus vite qu’elle ne se gère, il y en a partout et beaucoup. Les archivistes, ainsi que nos amis des technologies de l’information, sont aux premières loges, ou plutôt sur la ligne de front, pour faire face à ce raz de marée.

On dit d’ailleurs que la masse informationnelle d’une organisation double tous les 6 mois. Elle est tellement énorme que l’on peine à la chiffrer. Les règles en place sont parfois à revoir, souvent à ajuster, les limites sont repoussées, les nouveaux formats se multiplient. La saine gestion de l’information et son encadrement par des principes archivistiques fiables et solides sont d’une importance capitale pour en assurer une utilisation optimale, incluant l’épuration et la destruction.

Alors que la grande majorité de l’information qui circule dans un organisme est non structurée et que les documents sont copiés et recopiés sans limites, la portée de notre travail devient immense. Non pas qu’elle ne l’était pas avant, mais je ne peux que me réjouir de voir les hautes directions se tourner vers nos services, réclamant de l’aide et du support pour atteindre leurs objectifs. Ils réalisent que la gestion de l’information est un service essentiel.

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La prémisse parlait d’émotion, Anne et Annie nous interrogeaient sur notre lien émotif avec les archives. J’ai travaillé avec des documents historiques d’une immense valeur, je côtoie encore des archives historiques magnifiques et j’éprouve beaucoup de fierté à les savoir en sécurité, à la disposition de ceux qui osent les consulter. Je suis un archiviste qui conserve. À l’inverse, et je peux l’avouer sans gêne, je n’éprouve aucune émotion à me débarrasser d’une boîte de rapport et de factures, même si elle se camoufle derrière un obscur 888. Sinon qu’une légère satisfaction. Je suis aussi un archiviste qui détruit.

Mais le lien émotif qui relie les archives à mon quotidien, il se fait plutôt avec cette montagne d’information qui grossit sans cesse. D’énorme et menaçante, elle s’est tranquillement métamorphosée en une mine inépuisable de richesses. Transformer la prolifération de l’information en un atout est un défi des plus pertinents. Il est là le réel trésor.

Initialement motivé par le désir de travailler avec la pièce rare et unique, j’accomplis aujourd’hui le métier d’archiviste en traitant avec la plus grande masse d’information jamais produite dans l’histoire de l’humanité. C’est un paradoxe magnifique!


(1) Au Congrès des milieux documentaires 2014, un atelier intitulé Dis-moi ce que tu archives, je te dirai qui tu es a été présenté par Annie Lecompte-Chauvin et Anne Klein. Au cours de cet atelier, quatre conférenciers ont présenté leur vision de leur métier et des archives. Voici le troisième billet tiré de cet atelier. – La rédaction.

Une réflexion sur “Dis-moi : l’archiviste face à ses paradoxes

  1. Ah! Indiana Jones, notre père spirituel à tous! Bon texte, malgré que l’archiviste est souvent perçu comme un conservateur, devant l’effarante masse documentaire, il devient vite un champion du tri et de la destruction. La mémoire est une faculté qui oublie, nous jouons ce rôle d' »effaceur de mémoire ». Mais, il arrive parfois que l’on retrouve un artefact qui aurait dû être détruit, mais qui a acquis de la valeur dans son coin caché. Et nous revoilà alors en Indiana Jones, émerveillé de notre découverte et décidé à la faire vivre encore un peu.

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