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L’archiviste Sisyphe, ou le mythe de l’éternel recommencement

Par François Cartier, archiviste

« … on voit l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté tout humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. »

– Albert Camus. Le mythe de Sisyphe


Lors du dernier congrès de l’AAQ, j’ai eu la chance de présenter, avec mes collègues et amies Isabelle Dion et Marie Demoulin, une conférence sur la perception de la valeur de l’archiviste. Notez bien ici le terme perception, une « idée, compréhension plus ou moins nette de quelque chose » (Larousse.fr). Car entre une réalité quantifiable ou qualifiable et l’idée que l’on s’en fait, il y a souvent un grand fossé. Or, un fossé semble bel et bien exister pour nous archivistes, un espace qui sépare ce que nous sommes, ce que nous accomplissons, de la vue du commun des mortels. À qui donc, ou à quoi, la faute?

L’idée derrière la conférence était bien entendu d’aller dans le sens de la thématique du congrès (« Les archivistes enfin démasqués »). Mais c’était aussi une énième tentative d’auto-introspection archivistique. Le présent blogue a d’ailleurs déjà quelques billets qui abordent cette sempiternelle question. Qui sommes nous? Quelle est notre place dans les organisations, et plus largement, dans la société? C’est avec ces questions en tête que mes collègues et moi avons bâti un questionnaire qui fut envoyé via le web aux archivistes de la francophonie à l’hiver 2015. Les quatre questions étaient les suivantes :

  1. À votre connaissance, y a-t-il eu dans votre organisme un évènement ou une situation qui a conduit à la création du poste que vous occupez?
  2. Citez un exemple concret et circonstancié où votre contribution, vos décisions ou vos actions en tant qu’archiviste ont été particulièrement utiles à votre organisme ou à la société en général.
  3. De manière générale, à travers votre fonction, comment percevez-vous votre rôle dans la société?
  4. Quelles seraient les conséquences pour votre organisme, ou pour la société en général, si votre poste était supprimé demain?

En tout, 86 personnes ont répondu à notre sondage, nous offrant ainsi un échantillon quand même respectable avec lequel travailler. En majorité, les répondants venaient du Québec, étaient des professionnels provenant surtout du secteur public et avaient plus de 6 ans d’expérience. Je n’offrirai pas ici l’ensemble des réponses aux questions que nous avons posé, même pas une synthèse, car elles seront bientôt disponibles dans les actes du congrès 2015.

Je reviendrai toutefois sur des éléments liés à la troisième question de notre sondage, des réponses qui nous aident à prendre la mesure du fossé que j’ai évoqué ci-haut.

Dans l’ensemble, les archivistes ont répondu de deux façons différentes. Dans un premier temps, ces derniers ont offert leur propre perception de leur métier. En général, les commentaires tendaient à illustrer comment notre rôle est fondamental, et ce de cinq façons différentes et complémentaires :

  1. Rôle d’aide / soutien / facilitateur / accompagnateur :

  • À la bonne gouvernance
  • À la recherche
  • À la conservation des documents
  • À l’administration et la conduite des affaires
  • Aux personnes dans leurs tâches
  • À la production de documents et d’information de qualité
  • À l’évolution de la société

“J’accompagne et je soutiens les organismes dans la conduite de leurs affaires en leur permettant d’être structurés et de protéger leur patrimoine.” (Citation tirée du sondage)

  1. Rôle essentiel :

  • Pivot incontournable
  • Spécialiste de l’information
  • Essentiel au bon fonctionnement de la société
  • Rôle lié aux lois, règlements
  • Rôle lié aux attentes des gens ou des usagers des archives
  • Rôle économique (dans une ville, par ex.)

“Face à la société, je pense être « un maillon » de la chaîne, à l’image de cet ouvrier qui creusait un trou dans la terre et à qui on demandait ce qu’il faisait; il répondit : je construis une cathédrale !” (Citation tirée du sondage)

  1. Rôle administratif :

  • Contribue à la performance et à l’ efficacité de l’organisme
  • Améliore le travail quotidien des gens et au service aux administrations
  • Permet de sauver des coûts à l’organisme
  • Gardien de documents à grande valeur juridique
  • Agit sur toutes les étapes des processus informationnels
  • Faire prendre conscience de l’importance de la gestion documentaire au sein de l’organisme

“[Rôle] très important et toute l’équipe de l’organisation en est consciente, ce qui est encourageant pour moi…” (Citation tirée du sondage)

  1. Rôle dans l’accès et la protection de l’information :
  • Maillon dans la chaine pour faire valoir les droits des citoyens
  • Rend les documents accessibles
  • Protège l’accès aux documents confidentiels
  • Évangélistes de la protection des renseignements personnels
  • Transparence pour la collectivité
  • Veille à la fiabilité et à l’authenticité des documents
  • Pilier de la démocratie et des droits citoyens

“Défenseur du savoir et du droit de savoir, pilier d’une saine démocratie.” (Citation tirée du sondage)

  1. Rôle vis-à-vis l’histoire :
  • Rôle proche de celui d’historien
  • Gardien de la mémoire (institutionnelle, sociétale, collective)
  • Passeur de mémoire
  • Médiateur entre les archives et le public
  • Celui ou celle qui évite les oublis
  • Conscientiser à l’importance du patrimoine
  • Promouvoir les documents historiques

“Une colonne dorsale qui relie le présent au passé pour mieux vivre le futur.” (Citation tirée du sondage)

Avec des réponses provenant de professionnels œuvrant quotidiennement sur le terrain, nous sommes ici devant des perceptions que j’estime assez justes. Nous demeurons dans le territoire du qualitatif plutôt que du quantitatif, mais comme on peut le voir dans les cinq sections ci-haut, les réponses obtenues permettent de dégager certaines constantes.

Nous voilà donc fermement assis sur un des rivages de notre fossé : l’archiviste est essentiel au fonctionnement de nos organismes et institutions. Dans notre société post-moderne, le droit à l’information, le droit à l’archive pourrions-nous dire, est un acquis que nous contribuons à maintenir et protéger.

L’autre rivage du fossé nous est révélé par le biais de réponses diamétralement opposées : certains de nos répondants ont choisi de nous dire comment ils se voyaient perçus par l’autre. L’autre, c’est celui ou celle qui n’est pas un professionnel de l’information. La personne qui vous regarde avec de grands yeux d’incompréhension quand vous lui dites que vous êtes archiviste. Ou bien c’est ce patron qui ne comprend pas (ou ne désire pas comprendre) ce que vous faites, en autant qu’il n’y ait pas trop de sable dans l’engrenage de son administration.

En gros, les réponses s’articulent autour du fait que notre rôle, à l’extérieur de nos cercles professionnels, est perçu avec un mélange d’indifférence et d’incompréhension. Bref, un rôle que nos répondants décrivent comme méconnu :

  • Peu connu dans le milieu privé
  • Travaille souvent dans l’ombre
  • Rôle flou pour la direction
  • Rarement visibles
  • Rôle trop effacé par rapport aux intervenants comme les gens des TI
  • Trop associés à l’histoire et au passé
  • Archiviste remplacé par des gens sans formation
  • Perception inadéquate par rapport à l’importance des archives dans la société

“Les Archives jouent un rôle déterminant dans la société. Malheureusement ce rôle n’est pas toujours bien perçu et le commun des mortels continue de penser que le métier d’archiviste n’est pas valorisant. Dommage!”

Je n’ai aucune difficulté à imaginer que chaque personne qui lira ce billet peut potentiellement ajouter son propre témoignage à cette litanie. J’ai moi-même travaillé pour le patron d’une grande multinationale basée à Montréal ayant des milliards d’actifs. Cette entreprise a décidé de couper l’unique poste de technicienne en documentation, ne sachant pas trop quel mandat lui confier! Un rôle flou s’il en est un!

Bref, nous voilà donc devant le paradoxe qui, tel un murmure persistant en sourdine, nous accompagne depuis toujours : l’archiviste est un professionnel incontournable (dixit la devise de l’AAQ!), dont le rôle est fondamental dans la société et ses constituantes publiques et privées. Pourtant, nous continuons à avoir de la difficulté à nous faire percevoir comme tel. Nous sommes là, nous travaillons fort, nous innovons. Mais tel Sisyphe, il semble que la tâche est un éternel recommencement.

Pourtant, le monde de l’information nous a donné un belle opportunité de nous élever jusqu’aux sommets. L’ajout de la donne du numérique est en effet souvent évoqué comme une opportunité d’étendre notre rôle au-delà de nos frontières habituelles, où à tout le moins d’adapter et d’appliquer nos compétences sur de nouveaux terrains. Brave new world indeed : nous œuvrons maintenant dans l’implantation de systèmes de GID, dans l’échafaudage de programmes de gouvernance documentaire ou dans la mise en place de systèmes de préservation pérenne de l’information numérique.

Pourtant, encore récemment, lors d’une commission parlementaire, les échanges entre parlementaires et représentants de l’AAQ laissaient clairement sentir que chez nos élus, la notion d’archives équivalait encore et toujours à l’historique, au patrimoine. Dans une partie de la planète archives où l’archivistique intégrée a été mise de l’avant, il est dommage de voir persister encore de telles perceptions. Lors de son allocution au dernier congrès de l’AAQ, Maude Leclerc nous disait justement que « l’archiviste trouve des solutions à des problèmes que vous ne savez pas avoir, avec des méthodes que vous ne comprendrez pas ». Ça fait sourire, mais ça fait aussi presque pleurer. Comment se surprendre alors que notre rôle reste flou ou mal compris…. mal perçu?

Notre sondage, mon expérience personnelle, les témoignages que l’on entend tout autour de nous, me font croire que nous ne sommes pas dans l’anecdotique, mais dans le symptomatique. Les mythes, les préjugés, les perceptions, sont rarement créés ex nihilo.

Bref, l’archiviste lui-même se connait assez bien; il est même très fier d’être ce qu’il est et de faire ce qu’il fait. Mais il est encore grandement méconnu. Comment se surprendre alors que l’archiviste n’est pas systématiquement appelé à intervenir dans les projets concernant le numérique. Comment se surprendre de devoir insister pour être aux côtés de nos collègues des TI pour planifier les projets de gestion de contenus numériques.

On me dira que je généralise. Que je n’apprends rien de neuf à personne. Que ce fossé, on sait qu’il existe depuis longtemps. Que tout autour de nous, les archivistes sont dynamiques, sont innovants. Soit. Ça ne nous rend pas pour autant plus visibles. En fait, pour moi, être encore uniquement et automatiquement associé au patrimoine documentaire, c’est inacceptable (et j’affirme cela avec tout le respect qui est dû aux collègues qui font dans l’historique; j’en suis encore un moi-même à l’occasion). Oui, il y a des exceptions, et ce dans plein de milieux. Mais rappelez-vous qu’on parle ici de perceptions.

La solution, on la connait aussi depuis longtemps : il faut éduquer, sensibiliser, former… et sans cesse recommencer (comme Sisyphe!). Alors, pourquoi ce fossé est-il encore là? Pourquoi notre pierre n’est pas rendue au sommet de la montagne? On pourra dire que c’est inhérent à notre métier. Que nous n’avons pas à nous faire connaitre, que nous devons surtout « faire la job ». Que l’archiviste, de nature, ne veut pas prendre le haut du pavé et qu’il n’est surtout pas un activiste.

À tout cela, je m’oppose. Et à tout cela, j’affirme que si nous avons encore la joue collée contre la pierre, ce n’est pas à cause de notre métier, de la nature de nos interventions au travail ou de la personnalité de ceux et celles qui sortent des programmes en archivistique. Si nous sommes invisibles, c’est de notre propre faute. Si les perceptions sont si décalées par rapport à notre rôle dans la société, c’est par notre propre incompétence à nous faire connaitre et reconnaitre.

La nature fondamentale de l’archive, c’est la communication. C’est un véhicule qui informe. Il est surprenant de voir comment les archivistes sont si mauvais à ce jeu. Nous déposons des mémoires, nous « congressons », nous sommes sur le web et les réseaux sociaux. Pourtant, en dehors des cercles initiés, peu d’échos émanent de l’archiviste.

Ce constat, je le fais à l’aube du 50e anniversaire de l’AAQ. Je le fais alors que s’offre à nous une occasion de revenir sur nos réalisations, de célébrer qui nous sommes, de tabler sur l’avenir. Le moment est bien choisi de nous rappeler que la seule personne qui peut aider l’archiviste à prendre la place qui lui revient, c’est lui-même, et personne d’autre. Au niveau national auprès des décideurs, au ras des pâquerettes, dans nos divers milieux de travail. Ça part de nous, et personne d’autre. Nous sommes archivistes.

Faites-le savoir!

3 réflexions sur “L’archiviste Sisyphe, ou le mythe de l’éternel recommencement

  1. Pingback: L’archiviste Sisyphe, ou le mythe de l’éternel recommencement | Veille juridique

  2. Les archivistes ont toujours été considérés comme des personnes qui végètent dans la poussière, dans les anciens ou vieux documents. Je dis NON! Il faut être un ARCHIVISTE pour comprendre qu’il n’y a pas plus noble métier que de gérer la mémoire d’un organisme, d’une structure ou même d’un Etat. Les Archivistes sont :
    1- les garants du passé en considérant l’âge historique des archives
    2-les garants du présent car ils contribuent à la gestion courante de l’administration au regard de l’ âge courant des archives et ils permettent une influence positive sur les décisions pour le future en considérant l’ âge intermédiaire de ces mêmes archives…
    Nul ne peut construit l’histoire de son pays, de sa nation ou de son temps sans les ARCHIVES…
    Moi, je crois à un avenir paradisiaque des ARCHIVISTES du monde…

  3. Je peux aussi constater, après presque un an à travailler à mon emploi actuel, que le métier d’archiviste est méconnu, surtout au privé. Mes collègues des autres départements ne connaissent pas notre quotidien, sont surpris d’apprendre qu’il existe des études universitaires pour la gestion documentaire, et pensent en fait qu’il ne faut aucune qualification pour le poste que j’occupe. Les patrons ne semblent pas non plus savoir l’importance que peut apporter un archiviste, car ils ont réduit le personnel de la salle des dossiers de 3 à 2 employés environ un an avant mon arrivé en poste. Il y a beaucoup de travail à faire pour faire connaître nos qualifications au sein de l’entreprise!

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