Congrès

Retour sur le congrès 2016 : les archives au cœur du processus de création artistique

Dans le cadre du projet Reporteurs étudiants 2016, nos reporteurs ont eu, entre autres, à rédiger des comptes rendus de conférences. Ce compte rendu a été rédigé par Jonathan David.


Annaëlle Winand Expérimentation, décomposition et geste mémoriel : regard archivistique sur le travail du cinéaste Bill Morrison et Simon Côté-Lapointe, Enjeux d’accès et de diffusion en archivistique : points de vue d’un chercheur-créateur. Communications présentées au 45e congrès de l’Association des archivistes du Québec, Centre des congrès de Québec, 14 juin 2016

Lors du 45e congrès de l’Association des archivistes du Québec, nous avons été invités à parfaire nos connaissances concernant les liens qui unissent la profession avec les artistes, notamment les cinéastes qui pratiquent le genre expérimental. Nous avons eu l’occasion de discuter en profondeur sur deux cas significatifs où les archives sont au cœur de la démarche artistique : le premier, natif de Chicago, très connu dans son domaine, utilise des retailles — ou « stock footage » — de pellicules nitrates endommagées afin de créer des œuvres originales et dont la dégradation du support est aussi parlante que l’image initiale ; le second, une découverte de la relève québécoise, réalise ses œuvres à l’aide de manipulations variées, créant un univers totalement insolite où l’histoire y rencontre l’art avec une harmonie d’une grande beauté. Bill Morrison et Simon Côté Lapointe, deux facettes de l’utilisation des archives comme source primaire, comme support premier sur lequel la création fait son travail afin de déconstruire/reconstruire un imaginaire et une esthétique nouvelle. Côté-Lapointe est venu lui-même présenter les ficelles de son projet « Archivoscope », tandis que Morrison a été présenté avec pertinence par Annaëlle Winand, candidate au doctorat de l’EBSI à l’Université de Montréal, mais également programmatrice au Montreal Underground Film Festival.

IMG_8951Le réemploi est actuellement la panacée du cinéma expérimental. Le cas de Bill Morrison, est emblématique de cette pratique. S’il est qualifié par Winand de véritable « archéologue du film », on pourrait également lui donner le titre d’ennemi premier des défenseurs du principe de respect des fonds, puisqu’il cherche, trouve, et utilise des restants de pellicules peut importe la source, un peu partout, dans des marchés aux puces et même dans les poubelles ! Formant ainsi une narration originale qui repose surtout non pas sur le sens primitif des documents, mais plutôt sur leur histoire propre, sur leur matérialité dans ce monde, sur les effets du passage du temps. Morrison intègre en effet au propos de l’œuvre la dégradation de la pellicule nitrate, une manière originale d’accepter les contraintes et difficultés du médium. À ce titre, on peut affirmer sans se tromper que l’image du boxeur qui lutte contre la dégradation de son propre support, image tirée de son populaire Decasia, est littéralement devenue la référence par excellence. On parle ainsi d’une « composition à partir de la décomposition », ou si on est un lecteur de Deleuze et Guattari, de déterritorialisation et de reterritorialisation du sens. Morrison choisit non seulement d’accepter et de « faire avec » les difficultés du médium, il leur donne leur propre espace discursif au sein de l’œuvre, un droit de parole qui permet de nous en dire plus sur leur histoire, sur le passage du temps. Il attribue à ces dégradations, ou défauts du médium, une fonction narrative ; il y perçoit un sujet latent, selon une double valeur : poétique et cognitive. Le support est alors pris non pas pour ce qu’il « supporte », mais en tant que tel, comme objet temporel, trace du passé, en lien avec le créateur, on passe des images mouvantes qui forment une suite de sens à une « matière mouvante » qui évoque sa propre histoire.

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Decasia – Bill Morrison

À ce titre, on pourrait également rappeler qu’ultimement, le choix d’utiliser des archives pour la création repose sur leurs qualités principales : la confiance en tant que trace de vérité qui représente quelque chose qui n’existe plus, mais également la force du lien qui les unit avec leur créateur original. « Les archives et les documents permettent l’établissement de liens émotionnels et intellectuels avec les gens et les évènements des époques antérieures (…) [Elles sont] constitué d’une charge émotive à forte concentration d’évocation (Yvon Lemay, 2014, Archives et création, p.9) ».

Mettre en scène la « corruption de la matière », nous dit finalement Winand, c’est également mettre l’emphase sur la fragilité du monde matériel, de rendre visible l’aspect éphémère et fragile du support. En éclairant la matérialité, Morrison laisse l’archive « parler d’elle-même ». Il s’agit alors de « rendre visible » le pouvoir d’évocation de l’archive (non seulement en tant que format d’enregistrement, mais en tant qu’institution).

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Decasia-Bill Morrison

Il nous rappelle ainsi tout ce qu’il y a autour du travail de sauvegarde, de promotion d’un type d’information, de « sacralisation » de certaines traces d’actions et d’évènements, bref que la passation de ce savoir est totalement dépend de tous les mécanismes qui ont permis à l’objet matériel de survivre au passage du temps.

Pour nous archivistes, cette conférence nous rappelle également que l’archive est un objet dialectique ; le « temps de l’archive » se présente aussi au moment de sa réutilisation, et son identité est une négociation entre les raisons de sa création et les perspectives d’utilisation. Ce débat nous rapporte ainsi à la deuxième conférence de la thématique, proposé par Simon Côté-Lapointe.

Concrètement, comment fonctionne un processus de réemploi artistique ? Il est généralement admis dans le milieu qu’on peut diviser le projet en 3 grands moments : la collecte d’archives, la création, et la diffusion. Dans le cas qui nous intéresse ici, l’emphase fut portée surtout sur les enjeux d’accès. Mais si la démarche artistique vous intéresse davantage, Côté-Lapointe propose sur son site web officiel un portrait complet et détaillé des manipulations visuelles et des défis techniques de la création de son œuvre. Lors du congrès, il a plutôt choisi d’élaboré sur les liens entre les artistes et la communauté d’archivistes en partageant son expérience personnelle à propos des différents défis auxquels il a du faire face lorsqu’il a tenté d’accéder aux archives.

S_Cote-Lapointe_2015_mod-216x300Tout d’abord, la première réponse des archivistes fut somme toute positive : 6 collaborations sur 14 demandes. Côté-Lapointe rappelle l’importance de convaincre l’archiviste des bienfaits de sa coopération ; vendre son projet comme étant une opportunité de promouvoir leurs archives. Il est néanmoins intéressant de se pencher sur les deux raisons principales pour un refus : la difficulté de trouver dans le fonds du matériel libre de droits d’auteur, ainsi que certains frais de consultation ou d’utilisation qui sont trop élevés. Cet agacement des artistes du réemploi face à l’enjeu des droits d’auteur n’est pas nouveau ; comme le célèbre documentaire « RIP : A Remix Manifesto » nous l’a bien démontré il y a de cela quelques

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Figure 2 – Décor 2.5d construit avec le logiciel After Effect

années, la question de la propriété intellectuelle est un enjeu majeur et complexe à l’époque ou règne le partage de fichier pair-à-pair, tant pour les DJs que pour les cinéastes. Le débat est le suivant : si l’utilisation du matériel transforme suffisamment l’œuvre pour lui donner une signification totalement différente, ne devient-elle pas une œuvre à part entière ? Certainement, mais comment évaluer la mesure de l’influence ? Où situer la limite entre plagiat et réemploi ? L’absence de critère universellement applicable est le principal frein à une libre utilisation des archives. Quoi qu’il en soit, la réplique des archivistes postmodernes (Harris, Ketelaar, Nesmith) laisse la réflexion ouverte en avançant l’idée que de toute manière, « le document d’archives n’est pas une construction statique et stable, mais plutôt un concept fluide qui change selon les interactions des archivistes et des utilisateurs (…) [et que] les archives ne se réalisent pleinement que dans leur exploitation (Ibid., p.12) ».

Ce débat nous amène à la seconde « barrière à la création » soulevée au congrès par Côté-Lapointe, celle de la sélection des documents et de leur transfert vers un format qui concorde avec celui du projet. Ici, les critères sont plutôt orientés sur les qualités matérielles de l’archive, son « utilisabilité ». C’est pourquoi il qualifie sa démarche de « création à contrainte ». Le défi ici consiste à créer une impression d’harmonie entre les différents documents réunis, et ce, malgré la grande variété de qualité des matériaux. Le transfert ou le travail sur l’image originale provoque fréquemment une perte de qualité, par exemple des bruits sonores. Et il reste le problème de la quantité : pour faire du vidéo, il faut 24 images par seconde ! Plusieurs procédés techniques sont utilisés pour le faire ; l’animation 2D ou 3D, le morphing, etc.

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Figure 3 – Morphing de visages de soldats

Finalement, cette double conférence sur les liens qui unissent l’archive et l’art nous permet une fois encore de repenser la discipline archivistique selon de nouvelles perspectives. En considérant le moment de l’utilisation de l’archive non pas comme un réemploi, mais comme un emploi tout court. Car pour les postmodernes, il faut se méfier du terme réemploi, qui met l’emphase sur l’idée d’un travestissement, d’une altération de la nature de l’archive. Si on a en effet le devoir de documenter et de sauvegarder les motivations et le contexte premier de la création de l’archive, il ne faut pas perdre de vue qu’ultimement, c’est son utilisation future qui motive sa préservation dans le temps.

Dans Narrating from the archive (2010), Codebo affirme que c’est le passage de l’archive papier à la donnée numérique qui a entrainé toute cette réflexion sur son rôle dans la culture de nos sociétés. Du moins, la facilité d’accès, de partage, de duplication et de modification a entrainé toute la problématique de l’authenticité, de la représentativité et de la vérité. Mais dans ce débat, il s’est peut-être aussi égaré l’idée qu’il existe de nombreux liens qui unissent les artistes et les archivistes : les deux ont le désir de dire quelque chose sur notre société, de documenter notre présent, pour la continuité du monde. C’est pourquoi tous deux portent la responsabilité de participer à ces échanges, et cette conférence du 45e congrès de l’AAQ a permis l’avancement de ce dialogue entre les deux professions.

 

Conférence 1 :

Pour en savoir plus sur Bill Morisson : http://billmorrisonfilm.com/

Pour visionner une entrevue avec Bill Morisson : https://www.youtube.com/watch?v=OUUso3QEKOE

Pour lire Archives et création : nouvelles perspectives sur l’archivistique : https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/11324

Quelques lectures pour pousser plus loin la réflexion :

Winand, A. (2015). Archives et réemploi dans les films expérimentaux. Archives, 46(1), p. 34-45.

Winand, A. (2015). The monstrous archive. Aesthetics of decay and horror in found footage films. Communication au congrès annuel de Popular Culture Association/American Culture Association (PCA/ACA), Nouvelle-Orléans, États-Unis. Repéré dans http://hdl.handle.net/1866/12135

 

Conférence 2 :

Pour en savoir plus sur les projets de Simon Côté-Lapointe : http://simoncotelapointe.com

Pour visionner le projet Archivoscope : https://www.youtube.com/watch?list=PL_k5i67Po5GahMkTgXzjofYJrI2lMxEcc&v=l9b7RF_ZGXo

Pour visionner le documentaire RIP : A Remix Manifesto https://www.onf.ca/film/rip_remix_manifesto

 

 

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