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Accès à l’information : Entrevue avec Basma Makhlouf Shabou

Propos recueillis par Jonathan David

Dans le cadre du projet Reporteurs étudiants 2016, nos reporteurs ont eu, entre autres, à réaliser des entrevues avec des conférenciers(ères) invité(e)s. Voici la première d’une série de trois entrevues.

Jonathan David et Basma Makhlouf-Shabou

L’Association des archivistes du Québec a accueilli pour son 45e congrès de nombreux expert(e)s de notoriété internationale. C’est le cas de Basma Makhlouf Shabou, qui est surtout associée à ses travaux sur la valeur de l’archive, et plus récemment pour sa contribution aux recherches sur l’infonuagique du groupe Records in the cloud. Elle a notamment travaillé sur l’aspect sécuritaire des nuages de données pour stocker les données sensibles, notamment celles des différentes instances étatiques. Son passage à Québec fut donc l’occasion parfaite pour aborder la question de l’accès à l’information et les différents enjeux sécuritaires qui lui sont reliés. Voici donc un bref survol de ce qui a été discuté. S’en suivra l’intégral de la rencontre.

D’abord quelques définitions. En début d’entrevue, Basma Makhlouf Shabou souligne qu’il y a un flou concernant la compréhension de ce qu’est l’accès à l’information. Elle revient donc sur la distinction de plusieurs termes, dont quatre qualités essentielles d’une archive : la lisibilité, la communicabilité, l’exploitabilité et l’accessibilité. Elle définit également trois types d’accessibilité : physique, juridique et cognitive. Chacun de ces trois types d’accessibilité est relié à des défis différents concernant la diffusion de l’information dans le contexte actuel.

Présentons alors ce contexte, celui de la gouvernance transparente, de l’open Data, où la majorité des grandes puissances occidentales ont décidé d’améliorer l’accessibilité de leurs données pour le grand public dans le but d’améliorer l’engagement citoyen et pour stimuler l’innovation. C’est ainsi que la diffusion se fait de plus en plus à partir de portail internet, et la disponibilité des données à l’échelle internationale pose un défi pour les différentes lois nationales d’accès à l’information. Le problème vient d’abord d’un problème de terminologie : comment s’entendre sur la nature des indicateurs qualitatifs définissant le terme « Privacy »?

« On ne peut pas définir en absolu, et avec une formule magique, dans une définition qui se retrouverait partout, cette notion de vie privée ».

C’est selon le contexte, selon les législations, nous dit Basma Makhlouf Shabou, car l’impact est essentiellement juridique. Elle nous donnera plusieurs cas typiques où la vie privée est lésée et mérite une législation pour protéger des cas du même type. C’est que la finalité de l’utilisation du stock de données est aussi parfois problématique. Il est impossible, mais également dangereux pour la liberté d’expression, d’effectuer un contrôle absolu sur le format et la manière de diffuser le contenu créé avec les informations recueillies. L’idée « d’intérêt public » est très élastique au niveau éthique. Par exemple, on a vu ces dernières années plusieurs dérives concernant l’utilisation des données par différents médias, mais également des mouvements de « neighborhood watch » aux États-Unis : Certaines « Google maps » ont été publiées avec l’adresse de tous ceux qui possèdent une arme à feu, suite à une tuerie dans une école. Ici au Québec, on a vu dans un journal populaire de Montréal une carte avec des points indiquant où résidaient d’anciens prédateurs sexuels… L’information peut parfois nuire, et dans ce cas : quelle est la part de responsabilité de chacun;  l’archiviste , l’état, et le journal ? Et qu’en est-il du rôle de l’archiviste lors de fuite de données (wikileaks), ou de piratage?

Pour Basma Makhlouf Shabou, le rôle de l’archiviste n’est pas de filtrer l’utilisation, mais plutôt l’utilisateur. Sur ce point, le code de déontologie de la profession est très explicite : l’archiviste permet l’accès à des personnes autorisées seulement. Ses pratiques sont régulées par des cadres réglementaires et juridiques strictes, et ce sont plutôt les lois qui évoluent actuellement. Souvenons-nous du débat récent en Suisse sur l’interdiction de « Google Street View » sur l’ensemble du territoire. Le débat a été marqué par des avis très partagés, et des points importants ont été soulevés par les deux partis. Pour Basma Makhlouf Shabou, ce débat démontre l’essentiel du problème :

« On n’est pas capable de saisir l’ampleur et l’impact de l’utilisation. Ce n’est pas l’utilisation formelle ou affichée ou explicite qui nous inquiète. C’est plutôt, à partir de là, ce qu’on peut faire, et c’est là la question. À partir du moment où on ne contrôle pas les utilisations secondaires de ce genre de pratique, on ne peut avoir de pratiques sécuritaires ».

La production de l’information au niveau privé manque de rigueur et de cadre, et c’est bien normal, car chacun a le droit d’avoir une opinion et le droit de l’exprimer. Il s’agit plutôt de prévoir où il y aura des débordements ou des atteintes à la sécurité ou au respect à la dignité de la personne. La loi s’adapte aux pratiques existantes, et ici, elle ne saura pas tarder dans ce type de questionnement. Prenons le cas des « villes intelligentes »: des dispositifs intelligents collectent et analysent en temps réel des données de toutes sortes sur les déplacements, les activités, et les goûts de sa population. Jusqu’où irons-nous? Les rues sont surveillées par des caméras, mais cela ne change rien au problème de la vente de drogue, qui se fait ailleurs maintenant… Les caméras ne règleront pas tous les problèmes, et elles en créent d’autres : le problème de la surinformation. Comment gérer de façon intelligente et sécuritaire toutes ces données? Basma Makhlouf Shabou donne un cas où on parle « d’intelligence économique » pour exprimer des recherches scientifiques pour connaître combien de capteurs on doit installer dans un bus pour couvrir tous les angles de chaque personne. La réponse : une vingtaine! Intelligence ou délire sécuritaire? Est-ce que la prévention par l’éducation ne serait-elle pas plus sécuritaire (et sécurisante) que l’installation d’une surveillance généralisée à la George Orwell? Le débat est loin d’être terminé.

Pour voir ou revoir la présentation de Basma Makhlouf Shabou lors du Congrès 2016 : « MA-09-2 : Les solutions infonuagiques en Suisse : Enjeux et défis » :

http://congres.archivistes.qc.ca/wp-content/uploads/2016/08/InfonuagiqueSuisse_AAQ2016.pdf

Pour suivre les recherches sur l’infonuagique du groupe Interpares :

http://www.recordsinthecloud.org/

À propos de Basma Makhlouf Shabou

Basma Makhlouf Shabou est professeure d’archivistique à la Haute école de gestion de Genève dans la filière Information documentaire depuis septembre 2010. Elle a aussi enseigné dans d’autres programmes archivistiques (l’ISD, l’Université de La Manouba à Tunis ; l’ÉBSI, l’Université de Montréal). Elle a contribué également au programme national de la gestion des documents publics du gouvernement tunisien en tant qu’administrateur conseiller en gestion de documents au sein des Archives nationales de Tunisie (1999-2003). Ses recherches au niveau national et international portent sur la gouvernance de l’information et les dispositifs de sa mise en œuvre, l’évaluation des archives, valorisation de l’information (Infonomics), la mesure des qualités des données, l’accessibilité aux données publiques, la gestion du cycle de vie des données scientifiques. Elle détient une Maîtrise en études sociales (1997, Université de Carthage, Tunis), un troisième cycle en gestion des documents administratifs publiques (2000, Université de la Mannouba, Tunis) et un Ph.D. en Sciences de l’information (2011, EBSI, Université de Montréal).

 

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