Congrès/Préservation et conservation

Conservation dans les arts de la performance : entretien avec Guillaume Boutard

Propos recueillis par Marie-Elaine Mathieu

Dans le cadre du projet Reporteurs étudiants 2016, nos reporteurs ont eu, entre autres, à réaliser des entrevues avec des conférenciers(ères) invité(e)s. Voici la dernière d’une série de trois entrevues.

Peut-on conserver l’éphémère ? Doit-on conserver l’éphémère ? Certaines œuvres ne sont-elles pas nées pour être vécues l’instant d’un moment, lors d’une expérience unique et non reproductible dans le temps, sur aucun support durable ? On parle ici de performances artistiques dont le cycle de vie se resserre sur les périodes de création et de diffusion tout en résistant volontairement au moment de la conservation sur support.

Certains artistes ne font pas de compromis sur les modalités de la diffusion de leurs œuvres et proposent une vision de l’art qui, a priori, semble effrayer de nombreux archivistes (surtout ceux qui rêvent de tout conserver dans des classifications immuables). Pour ces artistes, la principale qualité de l’art est de ne pas rentrer dans les rangs, et l’idée qu’une performance termine sa vie sur des tablettes, avec une étiquette jugeant unilatéralement l’interprétation de son sens, les fait frémir au plus haut point.

C’est que les arts de la performance sont fréquemment associés à « l’instabilité », et pour cause. Comme nous la démontré Guillaume Boutard lors de sa présentation au 45e Congrès de l’Association des archivistes du Québec, ces arts de la performance posent leurs bases théoriques sur trois instabilités : ontologique, technique et pratique. Ces instabilités ont plusieurs impacts sur les méthodologies de documentation et les stratégies de préservation. En voici un aperçu :

« Dans l’art à caractère performatif, l’aura ne cesse de migrer et il lui arrive de resurgir soudainement… ou de disparaître au complet. »

« […] we seek to preserve not only a single, memorable performance but rather the ability to perform, study and re-interpret the same work over and over again ».

« […] the performance praxis is linked to the Live Electronics system and to the musical language of the composer. They are both hard to formalize and to hand down through written document [1]».

Guillaume Boutard et Marie-Elaine Mathieu lors du Congrès 2016.

Guillaume Boutard et Marie-Elaine Mathieu au Congrès 2016.

Suite à cette présentation au Congrès, nous avons eu la chance de nous entretenir avec Guillaume Boutard pour démystifier plus en détail toutes ces questions. Après une brève présentation du parcours atypique qui l’a transporté vers l’étude de la musique mixte à travers les théories du signal, le chercheur de l’Université de Buffalo nous présente le cycle de vie typique des œuvres de la performance. Celui-ci se présente sous la forme d’une spirale évolutive ; on préserve une œuvre en la documentant, et cette documentation gravitant autour sera additionnée à l’œuvre en elle-même, puis elle permettra ensuite de recréer l’œuvre, mais également de l’utiliser comme base pour de nouvelles créations. L’enregistrement des conditions de la performance poursuit ainsi deux buts. Pour lui, il faut comprendre

«(…) le document comme un espèce d’outil exégétique pour retrouver un sens par l’analyse savante de l’œuvre, mais aussi comme un outil de médiation pour continuellement construire la pratique, donc garder les œuvres vivantes, puisque c’est de cela dont on parle. La performance continue sa vie en étant continuellement interprétée. C’est le principe des œuvres musicales ».

Mais il y a de ces cas où les artistes sont réticents à préserver leurs œuvres, notamment dans les mouvements artistiques dit « autodestructifs ». Mais comme nous dit Boutard,

« Une personne qui ne veut pas préserver son œuvre, c’est quelque part un acte de préservation. C’est dire que, c’est comme ça qu’elle doit être préservé ».

Finalement, Guillaume Boutard n’entend pas offrir une formule magique pour régler la question de la préservation des œuvres de la performance. Il souligne que la problématique est connue depuis longtemps, et que de nombreux articles relatent cette prise de conscience, mais que la plupart des projets qui ont émergé de ces questionnements n’ont pas abouti à des solutions durables. Pour lui, la préservation doit surtout passer par la construction d’outils spécialisés, et non pas par les librairies commerciales. Bien entendu, c’est également une question de financement.

« Pour moi, la synergie est une question fondamentale. (…) de construire des lieux de préservation, qui sont des lieux de négociation, qui font partie des pratiques. Ne plus dissocier documentation et interprétation. C’est fondamental, car tant que la documentation restera une espèce de « calvaire » pour les praticiens, on restera dans ces problématiques, où on aura toujours ceux qui ont accès et ceux qui n’ont pas accès. Donc construire des plateformes collaboratives (…) gardées en vie par un réseau d’acteurs qui collaborent. »

Cela permettrait selon lui d’élargir le domaine de la préservation, où celle-ci deviendrait finalement un acte naturel. Mais la solution est loin d’être simple à réaliser.

À propos : Guillaume Boutard est professeur adjoint au Departement Library & Information Studies à l’Université de Buffalo. Ses champs d’études sont les suivants : « Digital Curation & Preservation », « Creative Process Documentation Methodology » « Contemporary Music with Live Electronics ». Pour plus d’information :

http://gse.buffalo.edu/about/directory/faculty/gboutard

Pour voir ou revoir la présentation de Guillaume Boutard lors du Congrès 2016 : ME-04 art & archives : « Conservation participative et distribuée des outils numériques dans les arts de la performance ».

http://congres.archivistes.qc.ca/wp-content/uploads/2016/08/gboutard-AAQ2016.pdf

[1] Ces citations proviennent de la présentation de Guillaume Boutard lors du Congrès. Pour les références complètes, veuillez consulter les actes du Congrès à l’adresse suivante : http://congres.archivistes.qc.ca/wp-content/uploads/2016/08/gboutard-AAQ2016.pdf

 

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