Événement/Destruction/Histoire

Point chaud : Sex Pistols et le «no future» des archives du punk

Par Jonathan David

Crédit : Peter Muhly, Getty Images

Crédit : Peter Muhly, Getty Images

Le populaire slogan « no future » du groupe britannique a été déterré ces jours-ci. Les réactions ont été nombreuses depuis l’annonce de Joe Corré, fils de Malcom McLaren, ex-manager du groupe mythique Sex Pistols, de son intention de détruire volontairement l’ensemble des souvenirs conservés par sa famille. Un geste qui, selon lui, permettra de contrer la récupération du mouvement par l’establishment. La destruction a effectivement eu lieu comme prévu, ce 26 novembre, lors d’un évènement-spectacle où les reliques ont été brûlées à bord d’une embarcation sur la Tamise, au milieu de feux d’artifice et d’effigies de personnalités politiques.

« Le punk […] est désormais devenu un nouvel instrument de marketing pour vous vendre une chose dont vous n’avez pas besoin. L’illusion d’un autre choix. La conformité sous d’autres atours »[1].

L’évènement fait partie d’un mouvement plus large de réactions provenant du milieu qui conteste les festivités « Punk London », célébrant les 40 ans du genre musical. Encore ici, les critiques vont dans le même sens : le rejet de toutes tentatives d’institutionnalisation du mouvement. Un premier commentaire est venu de l’ex-leader des Sex Pistols, Johnny Rotten :

«  [ Il ] aurait mieux fait de vendre ces souvenirs – d’une valeur estimée entre 5 et 10 millions de livres sterling – et de léguer les sommes récoltées à des œuvres de charité »[2].

Cet évènement à entrainer un débat planétaire à travers toutes les plateformes médiatiques, journaux, Facebook, Twitter, et il a été commenté par toutes les couches de la population. Ce geste, permet-il concrètement de freiner la récupération du mouvement ? Ce geste n’est-il pas une campagne marketing déguisée pour faire revivre la musique des Sex Pistols dans les écouteurs ou les fêtes de la nouvelle génération ? Joe Corré manquait-il de visibilité médiatique ?

Crédit : AFP

Crédit : AFP

Il est incontestable aujourd’hui que les Sex Pistols sont bien plus qu’une sous-culture qui rejoint quelques marginaux. Joseph Heath en fait la démonstration dans son ouvrage « Révolte consommée » : « Il est devenu évident pour tout le monde que la rébellion culturelle (…) ne constitue pas une menace pour le système… mais qu’elle est le système ».

Le vrai débat, selon moi, tourne autour des questions suivantes : qu’est-ce qui définit concrètement le moment où l’intention de l’artiste traverse la ligne séparant l’intérêt purement artistique et le commerce ? Pourquoi la vision d’une affiche des Sex Pistols dans le bureau d’un ex-punk devenu dentiste fait-elle craindre pour l’avenir du mouvement ? Ne sommes-nous pas dans un monde où la perpétuelle course à l’authenticité nous fait perdre nos repères, un monde où la sincérité du punk est constamment remise en cause. Est-il un vrai rebelle ? Car dans ce débat polarisé, il n’existe aucune place pour une quelconque « échelle de degrés de contestation ».

Cette vision porte en elle le préjugé suivant : il semble impensable de voir un punk remettre en cause les structures de la société à partir de son intérieur. Personnellement, je ne vois aucune contradiction à voir un artefact des Sex Pistols prendre quelques couches de poussières sous la vitrine d’un musée grand public. Son propos est-il réellement dénaturé par l’endroit où il se trouve ? S’il est correctement présenté, si son contexte de création a bien été saisi et décrit par des archivistes compétents, l’objet gardera toute sa force d’évocation. S’il permet de faire réfléchir un politicien de banlieue lors de sa visite muséale du dimanche matin en famille, alors le but sera d’autant plus atteint. Il ne s’agit pas seulement de conserver et d’autoalimenter la ferveur des membres de son mouvement révolutionnaire, mais également de « travailler les esprits » de ceux qui sont encore réticents au message transporté par le mouvement. Pour ce faire, il semble évident qu’il faut aller là où ces personnes se trouvent, et parler le même langage qu’eux.

Finalement, un bref retour dans le passé (celui qui n’a pas été détruit par le feu) permettra probablement de trouver des pistes de réflexion concernant l’évènement. Comme l’a une fois de plus démontré Heath, le mythe de la contre-culture à une longue histoire.

« L’idée que les artistes doivent s’opposer à la société majoritaire n’a rien de neuf. Elle tire ses origines du romantisme du XVIIIe siècle, un mouvement qui allait dominer l’imagination artistique tout au long du XIXe siècle. Elle trouva son expression la plus achevée (…) dans La Bohème, de Giacomo Puccini. (…) À l’époque, les vrais artistes devaient mourir de consomption »[3].

Se laisser dépérir progressivement de manière spectaculaire est-il un moyen comme un autre de « survivre » au passage du temps ?

Finalement, le milieu archivistique n’a pas tardé lui aussi à réagir. Nombreux sont ceux qui dénoncent ce geste d’un individu privé, qui justement « prive » la collectivité de ses objets de collection. L’archiviste Anne-Marie Chabin, sur son blogue, rappelle néanmoins les rapports de force qui sont présents chaque fois qu’il s’agit de constituer le patrimoine.

« Mouvement punk et démarche muséale sont antinomiques. La destruction théâtrale de la collection est inscrite dans son essence même. Elle est en accord avec son contenu. (…) il faut considérer le droit du propriétaire de conserver ou non son bien, dès lors que leur destruction ne porte pas préjudice à autrui »[4].

En conclusion, j’ai présenté ici deux types de réactions vis-à-vis de l’acte de destruction opéré par Corré. La première est de nature émotive et repose sur la perte de mémoire causée par cet acte. La seconde est de nature juridique et concerne le droit ou non de diffuser, de détruire ou de conserver des œuvres ou documents tirés d’une collection privée. Peut-on et doit-on intervenir dans ce cas ? Écrivez-nous vos commentaires !

Le débat est loin d’être terminé, et il est à prévoir que l’évènement et sa symbolique seront analysés de tous les points de vue possibles. Ces analyses participent d’ailleurs à leur tour à la soi-disant institutionnalisation du mouvement ; ce qu’on aura dit de cet évènement sera, en fin de compte, ce que le futur gardera en mémoire. Peut-être finalement que les cendres de ces objets, que ce soit celles qui sont retombées sur la Tamise ou celles sur les médias sociaux, auront eu plus de valeur que les objets en eux-mêmes.

 

Pour en savoir plus :

Les festivités Punk London :

http://punk.london/

Scappaticci, Elena. « Sex Pistols : 40 ans d’archives du punk partiront en fumée ». Le Figaro, 25 novembre 2016.

http://www.lefigaro.fr/musique/2016/11/25/03006-20161125ARTFIG00288-sex-pistols-40-ans-d-archives-du-punk-partiront-en-fumee.php

Narduzzi, Guillaume. « Sex Pistols: le mouvement punk est littéralement parti en fumée ». Le Figaro, 28 novembre 2016.

http://www.lefigaro.fr/musique/2016/11/28/03006-20161128ARTFIG00113-sex-pistols-le-mouvement-punk-est-litteralement-parti-en-fumee.php?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook&xtor=AL-155-[twitter]#link_time=1480344227

« Je ne suis pas punk, mais… ». La réaction de l’archiviste Marie-Anne Chabin :

http://www.marieannechabin.fr/2016/11/je-ne-suis-pas-punk-mais/

 

Recommandation lecture :

Heath, Joseph (2005). Révolte consommée : le mythe de la contre-culture. Trécarré.

 

 

[1] Narduzzi, Guillaume. « Sex Pistols: le mouvement punk est littéralement parti en fumée ». Le Figaro, 28 novembre 2016.

[2] Scappaticci, Elena. « Sex Pistols : 40 ans d’archives du punk partiront en fumée ». Le Figaro, 25 novembre 2016.

[3] Heath, Joseph (2005). Révolte consommée : le mythe de la contre-culture. Trécarré, p.32.

[4] http://www.marieannechabin.fr/2016/11/je-ne-suis-pas-punk-mais/

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