Terminologie/Théorie et principes

Pour une théorie du document : entretien avec André Tricot

Propos recueilli par Jonathan David

document-communication-et-memoireLa plupart d’entre nous manipulent chaque jour des documents en s’intéressant au contenu sans véritablement se questionner sur les différentes significations du format. La médiation n’est pas neutre, et les règles qui entourent la constitution d’un type de document sont riches en histoire. Disons d’abord que sa production est toujours située dans un contexte, culturel et organisationnel. Un excellent livre vient de paraitre sur le sujet : Le document : communication et mémoire aux éditions de Boeck. J’ai eu la chance de m’entretenir avec son auteur, André Tricot.

J-D. Votre récent ouvrage propose une tentative pour construire une théorie unifiée autour de la notion de document. On a fréquemment souligné la difficulté d’une telle approche en dénotant qu’il existe une infinité de formes et d’utilisations reliées au document. Êtes-vous arrivé à définir ce qui caractérise ce type de présentation de l’information?

A-T. Oui je pense que nous y sommes parvenus. Mais le principal point de vue défendu par notre ouvrage consiste à prétendre que le plus important pour comprendre les documents, ce n’est pas tellement de savoir ce qu’ils sont, mais de savoir à quoi ils servent. Pour leur caractérisation, nous nous sommes inscrits dans la filiation de Suzanne Briet, ainsi que de la façon dont elle a été reprise par Michael Buckland, c’est-à-dire en considérant que les inscriptions, les signes, ne caractérisent pas le document.

« Un document est un objet qui porte des inscriptions ou non, qui a été conçu comme un document et qui est perçu comme tel : il porte une intention communicative et une intention mnésique qui sont reconnues comme telles par les usagers du document (p.17) ».

Il constitue donc un outil pour communiquer et pour mémoriser, qui réduit les contraintes temporelles et spatiales pesant habituellement sur la communication et la mémoire humaines. À ce double titre, il peut servir de preuve. Le document est un objet transportable ou non : parfois c’est à l’humain de se déplacer pour le consulter. Il se caractérise notamment par son accès, les canaux sensoriels qu’il mobilise, les codes utilisés, sa mise en forme, sa dynamique, son genre, sa structure et son support.

J-D. Dans votre livre, vous adoptez l’idée que pour comprendre le document on doit comprendre sa fonction. Vous le présentez à la fois comme un outil dynamique d’échange communicationnel et un support statique utile à la préservation de la mémoire. Le voyez-vous en quelque sorte comme le prolongement de la parole et de la mémoire humaine?

A-T. Oui c’est exactement cela. Le document est une extension de notre capacité de parole et de notre capacité de mémoire, il vise à palier les limites dans le temps et dans l’espace de ces deux capacités : communiquer avec ceux qui ne sont pas là, ou plus là, qui sont éloignés, mais aussi garder pour nous-mêmes et pour autrui des traces de notre passé, individuel ou collectif, lutter contre les terribles faiblesses de notre mémoire « naturelle ». Selon nous, le document est « un des artefacts qui a le plus participé à l’évolution spécifique d’homo sapiens. Si les humains partagent beaucoup plus que l’information contenue dans leur ADN (…), c’est en grande partie grâce aux documents ».

J-D. Vous parlez plus loin de « pertinence du document ». Le nombre d’informations disponibles ne cesse de s’accroitre, et leur circulation est facilitée grâce à des plateformes et réseaux de plus en plus nombreux. Il est difficile aujourd’hui de trouver rapidement un document de qualité. Le mot qui nous a accompagnés tout au long de l’année 2016 est celui de « désinformation ». Est-ce que le document vit actuellement une sorte de crise?

A-T. C’est une excellente remarque, je n’y avais pas pensé ! Mais vous avez tout à fait raison. Selon les termes que nous avons utilisés dans le livre, je dirais que nous vivons une crise de la relation documentaire. J’aime énormément la citation de Saracevic (2007) que nous avons mise en exergue du chapitre sur la pertinence ou relation documentaire : « Au cours de l’histoire de l’humanité, la pertinence a toujours été là, en tout cas depuis que les humains essaient de communiquer et d’utiliser de l’information efficacement. Les ordinateurs sont là depuis à peu près 50 ans, Internet depuis 25 ans et le Web depuis 15. Pendant ce court laps de temps, ces technologies ont profondément affecté de très nombreux aspects de notre vie (…) : la façon dont nous acquérons, organisons, stockons, préservons, recherchons, communiquons, interagissons et utilisons de l’information. Dans toutes ces activités informationnelles, la pertinence joue un rôle à la fois très important, profond et pourtant insaisissable. »

J-D. Comment voyez-vous l’avenir du document vis-à-vis de l’importance des données et des algorithmes qui les génèrent et les interprètent de façon automatique?

A-T. C’est un domaine que je maîtrise assez mal, malgré mes efforts pour me tenir au courant, je suis assez fasciné et effrayé parce qu’il se passe, à la fois du côté des algorithmes de recherche et du côté du traitement automatique du contenu, de l’accès automatique au sens. C’est un domaine où j’enseignais il y a déjà 25 ans et j’ai acquis la certitude que mon ignorance, déjà grande, était abyssale dès qu’il s’agit de prédire l’avenir. Ce n’est pas une pirouette pour ne pas vous répondre : je n’ai sincèrement aucune idée.

J-D. Dans votre livre, un chapitre est consacré à la confiance épistémique (ou qualité documentaire). On s’informe de plus en plus avec des sources variées, mais cela n’empêche pas qu’il subsiste des géants de l’édition. Est-ce que la démocratisation de la création de l’information est un enjeu à prendre au sérieux? Est-ce que les éditeurs traditionnels doivent craindre les nouveaux joueurs dont la crédibilité est plus faible?

André Tricot

André Tricot

A-T. C’est un élément important de la thèse que nous défendons : la relation entre crédibilité, confiance et autorité est en train de changer. Autrefois elle était « descendante » : l’autorité, conférée par une institution à une source, garantit la confiance que l’on peut avoir en cette source, qui a son tour garantit la crédibilité de l’information. Régulièrement, depuis le 18e siècle, ce modèle descendant est remis en cause, un nouveau modèle tente de se développer, il est ascendant : c’est la crédibilité éprouvée et répétée d’une source qui peu à peu construit la confiance, qui, si elle est renforcée régulièrement, construit peu à peu l’autorité de cette source. Notre idée est que ce nouveau modèle se déploie très lentement, sans éliminer le précédent, et en étant constamment dévoyé par ces mécanismes sommes toutes assez simples : les humains préfèrent généralement lire quelque chose qui conforte leur point de vue que quelque chose qui le remet en cause, leur point de vue est forment influencé par le point de vue partagé par de nombreux autres êtres humains, ils sont souvent prêts à accepter un point de vue sur lequel ils n’ont pas beaucoup réfléchi si celui-ci sembler « aller de soi », etc.

J-D. Quels sont les défis qui nous attendent pour 2017 concernant le document?

A-T. Pour reprendre votre mot, je dirais volontiers: éduquer contre la désinformation.

Référence complète du livre «Le document: communication et mémoire » : http://www.deboecksuperieur.com/ouvrage/9782807305601-le-document-communication-et-memoire

À propos de l’auteur : André Tricot est docteur en psychologie et enseignant/chercheur à l’ESPE de l’Université Toulouse II ainsi que directeur du Laboratoire Travail et Cognition du CNRS. Il travaille notamment sur les apprentissages et la recherche d’information avec des documents numériques, selon une approche cognitive et ergonomique. Pour connaitre l’ensemble de son travail : http://andre.tricot.pagesperso-orange.fr/

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