Recherche/Théorie et principes

Apport des mouvements de justice sociale et de ses approches participatives et affectives à l’évaluation des archives

Par Marise Bonenfant

Introduction

Les archives ont un impact majeur, notamment sur le droit du citoyen, l’enseignement de l’histoire, la mémoire collective, l’identité nationale et la  reddition de compte (« accountability »), les responsabilités légales et financières des gouvernements, organisations, et individus (Schwartz & Cook, 2002) ainsi que sur les droits de l’homme (Gooda, 2012), sur la justice sociale (Cifor, 2016; Gooda, 2012) et sur la culture (Cook, 2013).  Cette importance des archives a mené à une responsabilisation des archivistes (Schwartz & Cook, 2002), ainsi que de l’évaluation, considérée par plusieurs comme « la fonction la plus noble de la discipline archivistique » (Lecomte, 2014). En effet, considérant que seuls 3 à 10% des archives sont conservés de façon permanente (Ducharme & Chebbi, 2016a) cette importance de l’évaluation et de ses critères nous semble indéniable. Selon Schwartz et Cook, les utilisateurs des archives acceptent sans questionnement que les archivistes se perçoivent neutres, objectifs et impartiaux, voire (anciennement) comme un gardien passif de la vérité (Schwartz & Cook, 2002). Or, « pendant longtemps, les archives conservées n’ont été que le reflet du pouvoir politique en place ou ont ignoré les forces d’opposition au sein d’un même groupe », préférant parfois la voix de l’État à celle de ses citoyens (Laliberté, 2016). Conscients de ces critiques, certains archivistes proposent de nouvelles méthodes d’évaluation. Parmi, celles-ci, nous présenterons brièvement le mouvement de la justice sociale, puis deux approches qui, souvent, en découlent de façon non mutuellement exclusive, à savoir les approches participatives et celles reposant sur les dimensions affectives. Enfin, le système québécois sera présenté et l’intégration systématique de ces approches sera envisagée.

Justice sociale

Le concept de « justice sociale » appliqué à l’archivistique est devenu très populaire, surtout depuis les années 2000. En effet, plus de 70% de la littérature sur la justice sociale écrite depuis 1970 a été publiée à partir des années 2000 (Duff, Flinn, Suurtamm, & Wallace, 2013).

Le concept de la justice sociale est utilisé de façon très variable dans la littérature (Duff et al., 2013), ainsi il existe de nombreuses définitions. Néanmoins nous avons choisi celle proposée par Duff (2013), puisqu’également reprises par Cifor (2016) dans un article sur la théorie de l’affect. Duff définit la justice sociale comme suit :

Ideal vision that every human being is of equal and incalculable value, entitled to shared standards of freedom, equality, and respect. These standards also apply to broader social aggregations such as communities and cultural groups. Violations of these standards must be acknowledged and confronted. It specifically draws attention to inequalities of power and how they manifest in institutional arrangements and systemic inequities that further the interests of some groups at the expense of others in the distribution of material goods, social benefits, rights, protections, and opportunities. Social justice is always a process and can never be fully achieved.

Les archives, étant une construction sociale, représentent dès leur création le pouvoir en place (Schwartz & Cook, 2002), tant dans leur rôle de construction du passé et de la mémoire de la société que de dans leur engagement dans le présent et leur rôle de preuve (administrative, légale, etc.). Ainsi les archives produisent et reproduisent la justice et les injustices sociales, c’est pourquoi les mouvements de justice sociale en archivistique situent au centre de ses considérations le pouvoir et sa distribution (Duff et al., 2013).

Crédit: Rikki's Refuge. Licence Creative Commons

Crédit: Rikki’s Refuge. Licence Creative Commons

Les approches archivistiques de la justice sociale s’intègrent à toutes les étapes du cycle de vie du document, allant de la création du document (incluant son contenu et comment il est enregistré) jusqu’à la préservation du document (incluant comment les documents sont gérés) (Duff et al., 2013).

Duff (2013) rapporte six facteurs du mouvement de justice sociale en archivistique :

  1. La justice sociale est un concept complexe avec plusieurs dimensions et manifestations : ainsi il est important de reconnaître que le mouvement ne se limite pas aux inégalités économiques, mais également sociales, par les structures marginalisantes.
  2. L’aspect social de la justice sociale : la justice sociale est inévitablement collective et sociale, qu’elle soit vécue par des individus ou des groupes, elle repose nécessairement sur les relations entretenues socialement.
  3. Le temps est un facteur crucial. En effet, l’ampleur de l’impact, et comment l’impact est reçu, peuvent augmenter ou diminuer avec le temps. Certains impacts de l’archivistique en justice sociale peuvent ne pas être immédiats, mais plutôt vécus à différents moments, pour différents niveaux de la société.
  4. L’approche de la justice sociale en archivistique et la compréhension de ses impacts n’est pas binaire (juste/injuste, négatifs/positifs, individuels/collectifs), mais plutôt multidimensionnelle et interactive.
  5. Les impacts de la justice sociale, incluant les composantes archivistiques, peuvent être positifs ou négatifs et peuvent différer d’un groupe à l’autre. De plus, les actions bénéfiques pour un groupe peuvent nuire, intentionnellement ou non, à un autre.
  6. Les impacts des actions de justices sociales et de ses approches archivistiques peuvent être observés à de multiples niveaux de la société, à savoir :
  7. Le niveau macro : la société elle-même, sa législation et ses politiques concrètes
  8. Le niveau méso : qui se centre sur les organisations (entreprises, organismes gouvernementaux, non gouvernementaux, etc.)
  9. Le niveau micro : qui concerne les interactions entre des individus, en contexte non organisationnel.

L’article met d’ailleurs de l’avant l’importance de développer autant des méthodes quantitatives (impacts solides et tangibles, mesurables) que des méthodes qualitatives (impacts plus intangibles tels que du domaine de l’émotif, du psychologique, du spirituel et du culturel) rigoureuses pour mesurer les impacts des approches de justices sociales en archivistique (Duff et al., 2013).

Le mouvement de justice sociale en archivistique peut être perçu comme un acte d’activisme de la part des archivistes (Duff et al., 2013) qui laisseraient tomber leur objectivité. Néanmoins ce mouvement peut également être perçu comme étant nécessaire à une évaluation documentée, contextualisée, complète et responsable, permettant d’identifier, et idéalement réduire, les aspects plus subjectifs du processus et des critères d’évaluation. Cela est notamment perceptible par le développement de méthodes quantitatives et qualitatives rigoureuses, et la reconnaissance systématique des inégalités et de leur contexte.

Approches participatives

Le mouvement de justice sociale en archivistique semble avoir favorisé des approches qui visent des archives plus démocratiques, diversifiées et inclusives. Parmi celles-ci, les approches de nature participative sont très populaires (Cook, 2013). En effet, la participation est devenue un concept central dans la littérature archivistique (Huvila, 2015). De plus, les formes de participation, notamment au niveau des types d’individus y participants, semblent avoir grandement varié dans les discours, comme l’a présenté Huvila (2015) :

  • L’archiviste en tant que participant: fortement entourés des discours de gestion, cette forme de participation vise la proactivité des archivistes.
  • Le créateur en tant que participant: souvent présenté pour les archives de communautés, les archives personnelles et l’archive des données de recherche, cette forme de participation vise le plus souvent la préservation des documents numériques.
  • Les « autres » en tant que participants: pouvant référer au grand public, des individus avec une expertise (amateur ou professionnels), comme les historiens, ainsi que d’autres archivistes, cette forme de participation vise généralement l’enrichissement des informations contextuelles (ainsi que la prise en considération de ces informations dans l’évaluation). Elle est également souvent associée au discours du Web2.0.
  • La nouvelle utilisation en tant que participation: fortement associé à l’utilisation (ou l’exploitation), cette forme de participation est centrée sur l’accès et la diffusion des archives, notamment par les médias sociaux. Elle ouvre également la porte à une évaluation prenant mieux en compte les diverses exploitations possibles des archives.
  • Les autres en tant qu’archivistes: souvent associé aux concepts d’archives « community-based » ou « user-oriented », cette forme de participation invite les « autres » à participer directement à la gestion des archives.
  • Les archives en tant que participants à la société: la pertinence des archives et de l’accès à l’information, notamment dans le processus de prise de décisions démocratiques est mis de l’avant par cette forme de participation, très associée à la démocratisation des archives et de « e-gouvernance ».
  • L’orientation vers les autres (« others-oriented ») en tant que participation: particulièrement intéressant pour l’évaluation, l’emphase étant mise sur l’importance d’une forme d’écoute aux autres, cette forme de participation va en quelque sorte répondre aux besoins des utilisateurs.

Huvila fait d’ailleurs ressortir 3 points fréquents dans l’ensemble des formes de participations, à savoir (1) la gestion (« management »), voyant la participation comme une opportunité pratique (2) l’autodétermination (« empowerment ») en tant que source de motivation, mais également (3) une opportunité pour la société, et la technologie, offrant évidemment de nouveaux outils, ressort autant dans les arguments appuyant et s’opposant à la participation (Huvila, 2015).

Mouvement Occupy DC, photo du camp McPherson square, décembre 2011. Crédit: Gilbert Mercier. Licence Creative Commons.

Mouvement Occupy DC, photo du camp McPherson square, décembre 2011. Crédit: Gilbert Mercier. Licence Creative Commons.

L’approche participative a été très encouragée par les mouvements en archivistique des droits humains, particulièrement inspirés par la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, notamment par ses aspects « d’autodétermination », de « participation à la prise de décision », de « consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause » et de « culture » (Gooda, 2012).

Parmi les approches participatives, les approches collaboratives auprès des communautés (« community-based participatory archiving ») sont très intéressantes pour les mouvements de justices sociales, car elles offrent de nouvelles possibilités de représentation archivistique de ces communautés, souvent marginalisées, tout en assurant la préservation à long terme de collections significatives, qu’elles soient physiques ou virtuelles (Community archives and identities project, 2008). Ces archives ont d’ailleurs un rôle majeur dans l’identité de ces communautés, certains auteurs allant alors jusqu’à parler du respect de la provenance identitaire (« identity provenance ») dans le cas d’approches collaboratives auprès des communautés, qui, de façon « autodéterminée », sont responsable de leurs archives (Cook, 2013). Ainsi, les approches collaboratives auprès des communautés s’appuient sur les points majeurs de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Finalement, ces approches reprennent des points fréquents soulignés par Huliva, particulièrement en ce qui attrait évidemment à l’autodétermination, mais également celle de l’opportunité pour la société, telle que visée par la justice sociale.

Parmi les principales embuches rencontrées, Huvila propose :

  • La réticence au changement de certains archivistes, notamment en ce qui a trait à inclure et laisser intervenir d’autres personnes dans leur processus
  • Les difficultés à développer des approches collaboratives, que ce soit avec d’autres professionnels, communautés, etc.
  • Les difficultés d’apprentissage des notions et pratiques archivistiques, notamment la maîtrise des systèmes archivistiques, les notions liées au document d’archives lui-même et son contexte.

À cela pourrait s’ajouter l’exigence d’ouverture de la part de l’archiviste qui favorise collaboration enrichissante autant pour l’archiviste que pour la communauté (Cook, 2013). Ainsi, les approches participatives redéfinissent souvent le rôle de l’archiviste en tant qu’expert « médiateur-descripteur à un rôle de collaborateur » (Lecomte, 2014), ou encore « from elite experts behind institutional walls to becoming mentors, facilitators, coaches » (Cook, 2013).

Approches affectives

Souvent allant de pair avec les approches participatives reposant sur l’autodétermination (« empowerment ») des communautés, les approches archivistiques reposant sur les dimensions affectives (sur les émotions, les sentiments, etc.) soutiennent également les principes et objectifs de la justice sociale. En effet, plusieurs de ces approches, comme la théorie de l’affect, ont pour objectif d’outiller les archivistes de façon à analyser le pouvoir, ses abus, sa construction, sa distribution et sa mobilisation (Cifor, 2016).

Cette approche suppose donc que les dimensions affectives permettent d’identifier les conditions personnelles et sociales qui ont créé les injustices ainsi que réinterpréter les structures dominantes pour assurer une évaluation plus équitable des archives. Elle met également de l’avant l’importance d’élargir les collections aux communautés et expériences marginalisées ainsi qu’à de nouveaux contextes culturels et de savoirs (Cifor, 2016). En effet, cette approche permet d’approfondir les analyses de l’évaluation et favorise la reconnaissance des communautés, de leur besoin et de ce qui est important pour elles. Ainsi, là où un processus d’évaluation participatif peut ne pas être possible, les approches affectives peuvent néanmoins apporter une valeur significative pour ces communautés, notamment par l’importance accordée aux dimensions affectives souvent centrales pour ces celles-ci. (Cifor, 2016).

Cifor propose donc d’ajouter aux critères d’évaluation déjà existants un critère considérant les dimensions affectives. Ce point est également soutenu dans le contexte québécois par Lemay et Klein (2012-2013) qui proposent « d’ajuster les critères d’évaluation des archives afin de prendre en considération leur capacité d’évocation et, de là, de susciter des émotions » (Lemay & Klein, 2012).  Ces derniers ajoutent que les approches affectives permettent de reconsidérer certaines orientations archivistiques puisqu’« il faut chercher à mieux comprendre les conditions d’utilisations des documents d’archives et la fonction d’évocation qu’ils ont la capacité d’assumer selon justement l’interrelation des différentes composantes qui entrent en jeu lors de leur exploitation par les utilisateurs » (Lemay & Klein, 2012). Ainsi, l’exploitation des documents de façon culturelle et artistique est au cœur de ces reconsidérations, par notamment la place de l’exploitation dans le cycle de vie des documents de sorte qu’elle soit présente tant lors des archives courantes que définitives (Lemay & Klein, 2012). Autrement dit, les archives prennent de la valeur par les émotions qu’elles évoquent, que ce soit pour les communautés qui en sont à l’origine que par les utilisateurs (extérieurs) et leur exploitation, particulièrement en contexte artistique.

Crédit: Artgraff. Licence Creative commons.

Crédit: Artgraff. Licence Creative commons.

En considérant la valeur potentielle des dimensions affectives des archives, cette approche ouvre la porte à d’autres reconsidérations telles que l’archive en tant que répertoire de sentiments (« repositories of feelings ») ainsi que la reconnaissance des aspects affectifs de la production, réception et utilisation des archives et des collections, notamment avec les effets du temps, d’évènements ou de l’éducation (Cifor, 2016).

Parmi les principales embuches rencontrées, Cifor aborde notamment celles des visions d’objectivité et du rejet de l’idée de relations de pouvoirs, ainsi que l’idéal de neutralité (Cifor, 2016) . Or, la théorie de l’affect nous semble au contraire offrir un outil supplémentaire à l’évaluation des archives et la compréhension de leur pouvoir (notamment par leur capacité d’évocation), de leur utilisation et ainsi de leur contexte.

L’évaluation des archives : rapide présentation du contexte québécois mis en relation avec ces approches

Le mouvement de justice sociale et les approches reposant sur la participation ou les dimensions affectives peuvent être vus comme subjectifs, voir de l’archivistique engagé ou activiste. Cependant, au contraire, étant donné que « l’objectivité absolue […] n’existe pas » (Laliberté, 2016), ces approches semblent nous permettre tout au moins d’identifier ces subjectivités et de les contextualiser, mais également d’envisager l’archive de façon plus complète, remettant ce que l’archive représente et évoque au centre des intérêts archivistique. Cela nous semble particulièrement intéressant pour l’évaluation, car celle-ci, tel que présenté par Ducharme et Chebbi, est « une fonction archivistique qui consiste à juger des valeurs que présentent les documents d’archives », donc tant de leur valeur primaire (légale et administrative) que de leur valeur secondaire (patrimoniale et historique, donc de témoignage et d’information) (Ducharme & Chebbi, 2016b).

Makhlouf Shabou, mettait de l’avant 5 approches d’évaluation marquantes depuis les années 1970, à savoir le Documentation Plan, la Documentation Strategy, la Macro-évaluation utilisée alors au Canada, l’Approche de l’utilisateur et finalement l’approche de l’Évaluation intégrée, utilisée au Québec (Makhlouf Shabou, 2011).  Makhlouf Shabou précise d’ailleurs que chacune de ces approches ont 5 points en commun qui seront repris pour mettre en perspective les apports des approches participatives et affectives en partie issues du mouvement de justice sociale en archivistique :

(1)    Reconnaître la notion de « valeur » ainsi que la pertinence de la théorie des valeurs de Schellenberg.

Apport : Ces approches élargissent comment est défini la valeur des archives pour y ajouter les dimensions affectives (tant pour les communautés que pour l’exploitation artistique), collaboratives (richesse de la contextualisation), de pouvoir et de justice et d’injustices sociales et de droits humains.

(2)    Reposer sur l’idée que l’évaluation a pour finalité la constitution du patrimoine documentaire d’une société, mettant de l’avant des qualités de représentativité et de témoignage.

Apport : Ces approches ont pour effet de se demander dans quelle mesure ces dimensions (affectives, collaboratives, d’injustices, etc.) ne sont pas essentielles à l’évaluation des qualités de représentativité et de témoignage, notamment par ce qu’elles évoquent émotionnellement pour les communautés et leur identité, ainsi que l’exploitation artistique, etc.

(3)    Reposer sur une méthode analytique. Dans le cas de l’approche québécoise, cette analyse se centre sur le contexte et sur les documents eux-mêmes.

Apport : Ces approches visent à enrichir ces analyses, tant au niveau du contexte que du document lui-même en ajoutant les dimensions affectives, mais également les savoirs issus de la collaboration avec les communautés.

(4)    Avoir pour composantes principales (a) les documents (b) leur créateur et (c) les liens internes et externes entre documents et créateurs, dont leur thématique.

Apport : Ces approches donnent une place plus centrale à l’utilisateur et son exploitation des documents, le voyant comme un acteur et donc souvent une composante de l’évaluation archivistique.

(5)    La responsabilité de l’évaluation et son processus de réalisation reposent sur l’archiviste.

Apport : Ce dernier point pourrait, en partie, être remis en question par les approches participatives qui considèrent l’archiviste souvent plus comme un expert-mentor, facilitant l’évaluation par les participants. Néanmoins, la responsabilité de l’archiviste demeure centrale pour les approches reposant sur les dimensions affectives où ce sont les sensibilités de l’archiviste qui sont mises de l’avant.

Spécifiquement sur le contexte québécois, Makhlouf Shabou ajoute que « Bibliothèque et Archives nationales du Québec ont investi dans une approche plus pragmatique basée sur un processus rigoureux et une instrumentation qui garantit non seulement la complétude et la représentativité organisationnelle des archives, mais aussi leur accessibilité » (Makhlouf Shabou, 2011). Parmi ces outils, la Politique d’acquisition des fonds d’archives privées permettrait la représentation complète de l’histoire de la société québécoise et son identité nationale (BAnQ, 2010).

Or, bien qu’il s’agisse d’une pratique bien encadrée (Lecomte, 2014) et se voulant aussi rigoureuse que possible (Ducharme & Chebbi, 2016b), l’évaluation fait l’objet de nombreuses critiques dont celle d’une subjectivité inévitable, « puisqu’elle reflètera immanquablement le contexte social et politique dans lequel vit l’archiviste, ce dernier ne pouvant s’arracher à la conception dominante du monde à son époque, l’ayant intériorisé depuis l’enfance » (Laliberté, 2016). C’est pourquoi « il est donc toujours important de garder en tête ce que la littérature met comme outils, principes et processus à disposition de l’archiviste afin qu’il arrive à une évaluation la plus rigoureuse possible » (Lecomte, 2014).

Conclusion

En somme, il pourrait être intéressant de se demander comment intégrer de façon plus systématique à la pratique québécoise ces « nouvelles » approches. En effet, nous avons vu que chacune de ces approches peut apporter à l’évaluation de nombreuses dimensions permettant de :

1)         Assurer une meilleure représentabilité de l’ensemble de la population, tant au niveau individuel (micro), organisationnel (méso) et sociétal (macro) et ce, indépendamment des pouvoirs en place, de façon inclusive des communautés ou expériences marginalisées.

2)         Réduire la subjectivité de l’évaluation :

  1. Par l’identification et la contextualisation des sources d’injustices, de ses manifestations ainsi que ses conséquences multidimensionnelles (justes/injustes, négatives/positives, individuelles/collectives, économiques/sociales/etc.).
  2. Par la prise en compte de l’importance identitaire des archives pour les communautés ainsi que par l’intérêt accordé à leur savoir pour la contextualisation.
  3. Par la reconnaissance des dimensions affectives et le potentiel d’évocation des archives, que ce soit pour les communautés ou lors de l’exploitation artistique des archives.

3)         Assurer une plus grande rigueur lors de l’évaluation, notamment par l’évaluation (systématique) quantitative et qualitative des impacts des approches archivistiques.

4)         Respecter les droits humains, notamment en appliquant les principes de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, particulièrement celui d’autodétermination (« empowerment »).

Bibliographie

Bibliothèque et Archives nationales du Québec. (2010). Politique d’acquisition des archives privées de BAnQ. Montréal, QC: Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Cifor, M. (2016). Affecting relations: introducing affect theory to archival discourse. Archival Science, 16(1), 7‑31. https://doi.org/10.1007/s10502-015-9261-5

Community archives and identities project. (2008). Community archives and identities: documenting and sustaining community heritage. Consulté 4 décembre 2016, à l’adresse https://www.ucl.ac.uk/dis/icarus/projects/community-archives

Cook, T. (2013). Evidence, memory, identity, and community: four shifting archival paradigms. Archival Science, 13(2‑3), 95‑120. https://doi.org/10.1007/s10502-012-9180-7

Ducharme, D., & Chebbi, A. (2016a). Module 2: Le cycle de vie des documents. École de bibliothéconomie et des sciences de l’information. Université de Montréal.

Ducharme, D., & Chebbi, A. (2016b). Module 8: Gestion des archives définitives: a) Les archives et leurs supports documentaires, l’acquisition et l’évaluation des archives. École de bibliothéconomie et des sciences de l’information. Université de Montréal.

Duff, W. M., Flinn, A., Suurtamm, K. E., & Wallace, D. A. (2013). Social justice impact of archives: a preliminary investigation. Archival Science, 13(4), 317‑348. https://doi.org/10.1007/s10502-012-9198-x

Gooda, M. (2012). The practical power of human rights: how international human rights standards can inform archival and record keeping practices. Archival Science, 12(2), 141‑150. https://doi.org/10.1007/s10502-011-9166-x

Huvila, I. (2015). The unbearable lightness of participating? Revisiting the discourses of « participation » in archival literature. Journal of Documentation, 71(2), 358‑386. https://doi.org/10.1108/JD-01-2014-0012

Laliberté, S. (2016). Pour le maintien de la mémoire sociétale : la pertinence de l’évaluation à l’ère du numérique. École de bibliothéconomie et des sciences de l’information. Université de Montréal, Montréal, QC. Consulté à l’adresse https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/13921

Lecomte, B. (2014). La construction des sources historiques de demain : dématérialisation et conservation du contexte. École de bibliothéconomie et des sciences de l’information. Université de Montréal, Montréal, QC. Consulté à l’adresse https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/10970

Lemay, Y., & Klein, A. (2012). Les archives et l’émotion : un atelier d’exploration et d’échanges. Archives, 44(2), 91‑109.

Makhlouf Shabou, B. (2011). Étude sur la définition et la mesure des qualités des archives définitives issues d’une évaluation 1. Archives, 43(2), 39‑70.

Schwartz, J. M., & Cook, T. (2002). Archives, records, and power: The making of modern memory. Archival Science, 2(1‑2), 1‑19. https://doi.org/10.1007/BF02435628

2 réflexions sur “Apport des mouvements de justice sociale et de ses approches participatives et affectives à l’évaluation des archives

  1. Très intéressant! Merci pour ce survol, je ne connaissais pas ces nouveaux aspects de l’évaluation archivistique. Je crois que cela va m’influencer dans mes prochaines évaluations!

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