Profession

Profession : archi-quoi? Réflexion sur la visibilité de l’archiviste dans le débat public

Par Jonathan David

Le 2 avril dernier, Catherine Dugas a publié un billet (disponible ici) qui dénonçait le « spécial archives » de l’émission C’est fou. Ses conclusions ont rapidement été saluées et commentées un peu partout dans les médias sociaux.

Pour résumé, l’émission C’est fou a présenté une série de deux émissions portant sur les archives, mais les recherchistes de Radio-Canada ont cédé le micro à un historien, une essayiste, un journaliste, une bibliothécaire… mais pas d’archiviste. Mme Dugas conclut alors sur une note ironique : « La semaine prochaine, la thématique c’est les extraterrestres… Inviter un archiviste ! Clairement, on est des ovnis ».

Crédit: David. Licence Creative Commons.

Suite aux commentaires de plusieurs auditeurs, Mme Dugas a finalement été invitée par Jean-Philippe Pleau et Serge Bouchard pour aller discuter de son métier lors de cette émission du 9 avril (disponible ici. Si vous n’êtes pas du type surnaturel, allez directement à la 53:00 minute!).

Elle y expliqua alors que les archives «ne poussent pas comme des pissenlits ». En effet, il y a toute une profession qui s’active à cultiver, exploiter et entretenir le jardin de notre mémoire collective, mais ceux-ci sont peu ou mal connus du grand public.

Aux yeux des non-initiés les archivistes (…) [sont des] personnes à barbe blanche, parvenue en fin de carrière (…) intellectuel consciencieux mais renfrogné, genre de moine que le peintre a imagé, penché sur ses livres volumineux, une longue plume d’oie à la main. -Louise Gagnon-Arguin[1]

Alors pour ces lecteurs qui souhaitent voir de vrais archivistes, je leur recommande la série Vie d’archiviste, ici-même sur ce blogue.

La reconnaissance de l’archivistique

Ce n’est pas la première fois qu’on entend parler du manque de visibilité médiatique de notre profession. Le grand public associe souvent l’archiviste uniquement aux institutions spécialisées dans ce domaine (bibliothèques et centres d’archives), et on ne pense pas qu’ils peuvent être « mêlés » au reste de la population; dans les bureaux de municipalités ou encore dans les organismes publics ou privés qui n’ont aucun lien a priori avec le patrimoine.

Crédit: Hannah Born. Licence Creative Commons.

Il s’agit là de quelque chose de regrettable certes, mais il est normal après tout que les gens associent d’abord, par exemple la Société de Transport de Montréal, à leurs petits déplacements quotidiens (ou les pannes, les fameuses pannes!) qu’à la sauvegarde de son patrimoine documentaire en tant qu’institution au cœur du développement de la ville.

Au final, rares sont ceux qui peuvent résumer en une phrase ce qu’est un archiviste sans dénaturer son travail au moins en partie. Tous ceux qui ont fouillé quelque peu les sites d’emplois l’ont bien remarqué : même les départements des ressources humaines ont du mal à nommer et caractériser ce qui constitue un poste relié à la gestion de documents.  Quant aux employés de bureau, ils savent que leurs papiers vont quelque part. Parfois ils croisent l’archiviste, mais souvent ceux-ci ou celui-ci sont trop débordés pour faire autant de « social » qu’il le faudrait.

Crédit: Marco Bellucci. Licence Creative Commons.

D’un autre côté, l’archiviste semble avoir du mal à expliquer et vulgariser en quoi consiste son travail. Puisqu’il doit s’adapter fortement au contexte dans lequel il opère, l’archiviste est une sorte de caméléon qui prend les couleurs de l’organisation et des fonds auxquels il s’intéresse à un moment X.  Il est ainsi complexe d’effectuer une généralisation à partir des pratiques individuelles. Pourtant, il existe une base solide qui nous unit tous, ce que l’on a déjà nommé « Les fondements de la discipline », pour faire référence à l’ouvrage dirigé par Jean-Yves Rousseau et Carol Couture.

Une profession sans territoire? Les limites floues imposées par le contexte actuel

Cette base de fondements associés à notre profession semble plus que jamais travaillée par les différentes transformations technologiques et sociétales. Mais il n’y a rien de nouveau sous le soleil, diront les plus anciens de nos collègues. L’archivistique n’a pas peur des mouvements : elle s’est elle-même construite en mouvement. Rappelons qu’à aucun moment de son histoire, jamais l’équipage ne s’est persuadé d’une promenade sur un long fleuve tranquille!

Les professionnels de l’archivistique se sont transformés en spécialistes de la mémoire organique et consignée, en experts. Leur nombre, tout comme leurs fonctions, a décuplé. Des regroupements se sont formés. Une production savante a vu le jour. Des programmes universitaires de formation ont été mis en place. -Louise Gagnon-Arguin[2]

Une profession se construit dans un processus continuel à travers différentes interactions et en incluant les défis proposés (ou imposés, c’est selon le point de vue positif ou négatif) par le passage des gens et du temps.  Qui dit évolution dit remise en question. Qui dit questionnement dit perte de confiance et stress. Devant cette insécurité, il ne faut pas se laisser intimider et dépasser ce moment où l’angoisse face au futur nous empêche de réfléchir. Il faut s’unir, se rappeler ce qui nous caractérise et bien le communiquer. Mais il faut également regarder le contexte dans lequel on évolue et s’adapter, afin d’éviter que la crise existentielle ne devienne insurmontable. Chaque discipline se doit de remettre en question périodiquement ses bases conceptuelles à la lumière des transformations sociétales.

Se distinguer en se rapprochant?

L’archivistique que je connais est multidisciplinaire. Elle emprunte (mais alimente également) les théories en histoire, informatique, économie, communication, management, bibliothéconomie, et j’en passe. Elle travaille également avec différents médiums et formats: chiffres, livres, textes, images, son, mais également base de données, courriel, site web, etc. Où commence et où s’arrête le travail de l’archiviste? Je répondrais : à la gestion de l’information. Et là on revient à cette frontière entre les différentes sciences de l’information. Or, il ‘avère qu’avec l’avancement de la technologie, les différents supports d’information sont de plus en plus difficiles à différencier. Un document informatique peut également être un livre tout en contenant des liens vers des fichiers vidéos. On est à l’âge des multi-médias, multi-plateformes… L’archivistique une multi-science?

Today, we are born into a world filled with more information, more conflicts, and more structure than any of our predecessor (…) New technology has enhanced the effect exponentially. Discovering new methods of storing and retrieving information (…) make it possible to interact with anyone else who as technology access.  – Mélanie J. Norton[3]

Si certains sont tentés par un rapprochement entre les différents milieux des sciences de l’information at large, d’autres évoquent des obstacles fort pertinents :

There is a danger that the concept of records become diluted in the surrounding sea of information and that records manager lose their unique identity amongst competing information professions[4] . -Stephen Harries

Crédit: Kim Manley Ort. Licence Creative Commons.

Conclusion

Selon moi, cette ouverture de la profession aux autres disciplines (management, informatique, etc.) est aussi et surtout une occasion pour les archivistes d’enrichir leur profession et de gagner en reconnaissance.  Prenons l’exemple des départements de gestion d’archives d’entreprise, qui travaillent en étroite collaboration avec l’informatique. Depuis l’avènement de documents numériques, les archivistes ne sont pas moins utiles. Sur ce point, je partage le point de vue de Stephen Harries : Pour se différencier dans les entreprises, on doit travailler à mettre l’accent sur les aspects stratégiques plutôt que sur les technologies.

Records management practicioners have generally found it difficult to achieve a high profile for their discipline within the organization. In the past, it has been most perceived (…) as an “end of process” add-on – a burden that has to be done (but as little as possible), rather than a value-adding activity (…) Record managers respond themselves (…) seeking alliance with IT professionals, and in some cases by adding the term “knowledge” to their portfolio, eliding the concept of “corporate memory” with that of “intellectual capital”[5]. – Stephen Harries

Doit-on resserrer les rangs et exclure tout ce qui est à la marge pour épargner la crédibilité de notre noyau fort? Faut-il au contraire accueillir le plus grand nombre au risque de perdre sa spécificité (et mêler encore plus les gens par rapport à notre profession)? Pour ma part, promouvoir l’une ou l’autre de ses deux pistes de solution n’est pas approprié. Il s’agit selon moi d’une polarisation créative; L’inépuisable tension entre ces deux pôles est une source constante d’amélioration pour notre profession.

***

Pour aller plus loin :

Abbott, A. (1988). The System of Professions: an Essay on the Division of Expert Labor. University of Chicago Press, Chicago.

Bawden, David & Robinson, Lyn (2013). Introduction to Information Science. Neal-Schuman, Chicago.

Gagnon-Arguin, L. (1992). L’archivistique. Son histoire, ses acteurs depuis 1960. Presses de l’Université du Québec, Québec.

Harries, Stephen (2012). Document Management and Knowledge Mobilization. Chandos Publishing, Oxford.

NORTON, J. Melanie (Dir.) (2010). Introductory Concepts in Information Science: Second Edition. Information Today, Medford, New Jersey.

[1] Gagnon-Arguin, L. (1992). L’archivistique. Son histoire, ses acteurs depuis 1960. Presses de l’Université du Québec, Québec. p.120-121.

[2] Gagnon-Arguin, L. (1992). L’archivistique. Son histoire, ses acteurs depuis 1960. Presses de l’Université du Québec, Québec. p.IX.

[3] NORTON, J. Melanie (Dir.) (2010). Introductory Concepts in Information Science: Second Edition. Information Today, Medford, New Jersey, p.4

[4] Harries, Stephen (2012). Document Management and Knowledge Mobilization. Chandos Publishing, Oxford, p.15.

[5] Harries, Stephen (2012). Document Management and Knowledge Mobilization. Chandos Publishing, Oxford, p.13.

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