Profession/Congrès

Retour sur le congrès 2017 : Le cul-de-sac archivistique, comment s’en sortir? – Une anti-conférence

Dans le cadre du projet Reporteurs étudiants 2017, nos reporteurs ont eu, entre autres, à rédiger des comptes rendus de conférences. Ce compte rendu a été rédigé par Christine Turgeon.

Épuisée d’entendre le milieu archivistique se plaindre de ses difficultés sans que des solutions soient mises en place, Catherine Dugas réunissait, le 2 juin dernier, trois conférencières pour animer l’anti-conférence Le cul-de-sac archivistique : comment s’en sortir? La proposition était originale : une rencontre permettant une discussion décomplexée entre les quatre participantes, toutes des archivistes de la relève, et leur public. Le sujet? Un enjeu primordial du travail de l’archiviste; soit la difficulté à se mettre en valeur et à faire la promotion de son expertise.

Crédit: Isabelle Dion

Pour l’occasion, on avait aménagé la salle de conférence de manière intimiste. Le pari fut remporté, l’ambiance était aux partages, aux dialogues respectueux et mêmes, aux confidences. Assises parmi leur auditoire, les conférencières ont débuté l’atelier en exprimant chacune leur point de vue sur les difficultés vécues par l’archiviste d’aujourd’hui. Ensuite, c’est au travers des échanges que le public a pu renchérir et développer ses argumentations. Finalement, à la lumière de ces constats, nous avons ébauché des solutions qui gagneraient à être adoptées par le milieu afin de soutenir l’archiviste dans son travail.

Dans un premier temps, Laure Guitard, étudiante au doctorat à l’EBSI, a exposé la vision de Gilbert Coutaz selon laquelle la société est actuellement en pleine transformation. Conséquence de la surabondance d’information, cette mutation, qualifiée de véritable révolution numérique, s’explique par le passage d’une société de l’information à une société de connaissances où les savoirs accumulés au fil du temps se posent dans toutes leurs dimensions et s’inscrivent alors comme porteurs d’un témoignage – celui de leur environnement, de leur contexte et de leur évolution. Dans cette conjoncture, l’archiviste acquiert une nouvelle responsabilité sociale : comment rendre l’archive consultable à travers le temps et les progrès technologiques? Il doit s’attarder à la fonction de l’évaluation dans le but d’isoler et de mettre en valeur l’information pertinente à long terme. Sa tâche se complexifie, il doit développer ses compétences et son savoir-faire dans divers champs tels que l’histoire, la gestion et l’informatique. C’est dans cette perspective que l’archiviste doit d’une part, retrouver ses repères identitaires et, d’autre part, faire valoir son expertise et son caractère indispensable auprès des organisations et de la société.

Ensuite, Mylène Bélanger (Exporail, le Musée ferroviaire canadien) a abordé l’angle de la valorisation du travail de l’archiviste. Que ce soit sur les médias sociaux ou dans notre environnement de travail, nous sommes témoins presque quotidiennement de jeunes diplômés clamant la difficulté de se trouver un poste en début de carrière. Il n’est pas rare que l’on parle même de saturation du marché. Or, s’appuyant sur son expérience universitaire, la conférencière remarque que cette difficulté de placement s’applique à l’ensemble des disciplines et est vécue par une majorité des nouveaux diplômés, quel que soit leur domaine d’études. Elle en déduit donc, qu’elle est issue d’une problématique plus intrinsèque à l’individu, soit la difficulté à se mettre en valeur. Il est vrai qu’il est difficile pour l’archiviste fraîchement sorti des bancs d’école de faire valoir, non seulement ses qualités individuelles, mais aussi ses compétences et son expertise issue de sa profession. Quoi qu’il en soit, la conférencière et le public participant en sont venus à des actions qui peuvent être prises par l’archiviste pour assurer cette valorisation. Pour l’instant, notons qu’il est essentiel, pour le jeune professionnel, d’investir en capital risque, temps et énergie afin de développer sa future carrière.

Crédit: Isabelle Dion

Par ailleurs, forte de sa connaissance du monde des affaires, Catherine Irène Fournier, archiviste-consultante, s’interroge carrément sur l’avenir de la profession archivistique telle que nous la connaissons. Elle explique son inquiétude par le manque de formation des archivistes, qui, grâce au certificat, bénéficient de connaissances disciplinaires de base. Par opposition, les TI, leurs compétiteurs, ont une formation interdisciplinaire qui aborde, entre autres, le droit, la comptabilité et le management. Sur le marché du travail, les professionnels des deux disciplines se font concurrence, les tâches de l’un empiètent sur les tâches de l’autre et, alors que les compétences du TI sont reconnues et recherchées, il n’en est pas toujours le cas pour l’archiviste qui n’a pas toujours une vision globale de l’organisation. De ce fait, la conférencière s’inquiète de la préparation des archivistes au monde du travail et elle questionne la formation qu’elle juge incomplète. Alors que le travail de l’archiviste se complexifie, Catherine Irène Fournier se demande comment il peut s’adapter au monde des affaires et détrôner le TI qui semble plus outillé pour y faire sa place.

Nul besoin de vous dire que l’intervention des conférencières a touché une corde sensible chez l’auditoire. Interpellés par l’animatrice, plusieurs ont levé la main afin d’intervenir et de partager leur point de vue. La formation a été au cœur des discussions. Si l’opinion du public ne remettait pas nécessairement en cause le bien-fondé de la profession d’archiviste, plusieurs se sont rangés du côté de madame Fournier et ont souligné l’importance de compléter sa formation grâce à des cours en administration ou en informatique. Un participant a reconnu le manque de profondeur de la formation et a expliqué que l’archiviste doit s’assurer de bonifier ses compétences, non pas dans le but de se substituer aux autres, mais plutôt dans une perspective de répondre aux besoins du marché. D’autres ont souligné la difficulté de faire valoir une profession issue des sciences humaines alors qu’elle s’oppose à d’autres disciplines issues de sciences dites pures. Il a été porté à l’attention que l’arrivée du numérique vient bouleverser les repères de l’archiviste et qu’il serait peut-être nécessaire de revisiter les fondements de la discipline afin d’assurer leur pertinence et leur capacité à répondre aux besoins modernes.

En analysant les pistes de solution apportées par les conférencières et les auditeurs, nous avons pu dégager quatre axes d’intervention. Le premier concerne la définition du rôle de l’archiviste. Parce que l’évolution de la profession a été rapide au cours des dernières années et à la lumière des discussions, il nous semble essentiel de définir, voire créer, le rôle de l’archiviste. Qui est-il? Que fait-il? Pourquoi et comment le fait-il? Nous avons tendance à scinder la discipline entre les archives historiques et la gestion documentaire. Or, nous oublions parfois que nous partageons les mêmes ambitions et les mêmes fondamentaux. Concrètement, une archiviste a proposé la tenue d’un séminaire pour approfondir cet aspect. Dans cette perspective, il a été mentionné qu’il serait nécessaire de revoir la formation afin d’y inclure des cours multidisciplinaires et de créer ainsi un baccalauréat. Quoi qu’il en soit, en attendant que la formation de base soit revisitée, les participants ont suggéré que la formation continue devienne une priorité pour l’archiviste, que celle-ci soit faite de façon autodidacte ou en milieu de travail. Le troisième axe aborde l’archiviste et son environnement. Il semble essentiel que le professionnel puisse nommer ses besoins et les ressources nécessaires à son travail. Ce dernier doit s’effectuer dans le but de répondre aux besoins de l’organisation et non pas simplement aux besoins de la gestion documentaire. Pour ce faire, le travail d’équipe dans une perspective d’interdisciplinarité semblait essentiel pour tous les participants de l’atelier. La communication entre les professionnels des différents paliers de l’organisation doit être constructive et l’archiviste doit se nourrir du contact des autres professionnels. Enfin, seul, l’archiviste ne peut arriver à mettre en place tous ces outils, il doit être proactif. Comme nous l’avons mentionné précédemment, d’un point de vue organisationnel, le travail d’équipe est important. Par contre, c’est en s’unissant avec d’autres archivistes qu’il obtiendra sa force de frappe et sa reconnaissance. Il doit considérer son association comme un vecteur et s’appuyer sur ses collègues pour promouvoir sa discipline. Plusieurs ont souligné l’importance de croire en la relève, de collaborer avec elle et même de créer un programme de mentorat pour la soutenir. À l’image des discussions lors de cette activité, il nous apparaît évident que nous gagnons à nous ouvrir et à échanger entre nous, au-delà des spécialités, des générations et des points de vue.

En terminant, nous sommes sortis tout à fait enthousiastes de cet atelier. Véritable laboratoire d’idées, cette discussion ouverte a permis à tous de se faire entendre. Dans cet échange riche en points de vue, en constats et en innovations, des liens se sont créés et la porte s’est ouverte sur un avenir meilleur pour la profession. Il en ressort la perspective qu’ensemble, nous puissions tout accomplir.

***

Pour en savoir plus:

Coutaz, Gilbert. 2016. Archives en Suisse : conserver la mémoire à l’ère numérique (Presses polytechniques et universitaires romandes : Lausanne).

Galland, Bruno. 2016. Les archives. (Presses universitaires de France : Paris).

Jean, Marc. « Pour une reconnaissance sociale optimale de la profession d’archiviste », Archives, vol. 27, no 1, 1995, p.45-53.

Serres, M. 2013. La révolution culturelle et cognigive. Vidéo. Inexpliqué en débat. Url : http://www.inexplique-endebat.com/article-michel-serres-la-revolution-culturelle-et-cognitive-115499161.html

Servais, Paul, et Françoise Mirguet. 2015. Archivistes de 2030 : réflexions prospectives. (Academia/L’Harmattan : Louvain-la-Neuve).

 

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