Diffusion et mise en valeur/Innovation

Éveil et enracinement. L’utilisation des archives à des fins pédagogiques

Par Jonathan David

Une étude fort intéressante sur l’utilisation du patrimoine dans la confection d’outils pédagogiques a été publiée cette année. Étrangement, cet ouvrage a été peu commenté du côté des archivistes. Pourtant, la qualité des recherches et des conclusions que nous offres Marie-Claude Larouche, Joanne Burgess et Nicolas Beaudry dans Éveil et enracinement méritent, selon moi, d’être saluées. De nombreuses publications dans le domaine de l’archivistique nous proposent des réflexions sur la diffusion des collections d’archives historiques, mais rares sont ceux qui se penchent sur des applications concrètes dans le domaine de l’éducation[1]. Cet ouvrage a le mérite de prendre en compte à la fois le point de vue des professeurs, qui utilisent des artefacts ou du bâti historique pour construire des outils pédagogiques, des circuits ou des sorties éducatives, et de l’autre l’évaluation des retombées; ce que les élèves retiennent de leur expérience.

Les archives… Pour la suite du monde

Avant toute chose, il convient de rappeler que les archives se portent bien à ce type de projet, puisqu’en tant que trace authentique du passé, elles témoignent, avec toute l’autorité de leur légitimité, de l’évolution de nos sociétés. Mais surtout, elles le font en appelant directement notre imaginaire. Dans le milieu de l’enseignement, cet appel à l’imagination est important pour stimuler le gout d’apprendre chez les jeunes. L’utilisation des archives lors de sorties éducatives peut transformer l’enseignement en une véritable chasse au trésor digne des meilleurs Indiana Jones.

Je me dois d’abord de souligner la grande pertinence du titre, Éveil et enracinement. La contradiction apparente entre le mouvement et le statu quo représente bien l’objectif des archives : s’ancrer dans la stabilité du passé tout en étant un agent de transformation sociétale. La passivité du document, qui repose tranquillement dans son dépôt, est un leurre.  Il appelle plutôt à l’action, et sa mémoire travaille le présent et influence le futur. C’est dans son utilisation que l’archive prend tout son sens. C’est à travers le regard, l’attention ou l’interrogation dont elle fait l’objet que la trace acquiert son existence. L’archive est source d’autorité, elle est fiable et propose une base solide pour construire de la connaissance. Et pour les plus sceptiques qui ne voient dans les archives que des reliques du passé ou des joujoux pour collectionneurs de toute sorte, ce livre saura vous convaincre du contraire grâce à des témoignages concrets.

Car la première qualité d’Éveil et enracinement est son esprit « terre à terre »; il ne souhaite en aucun cas rêver le modèle parfait, il recherche plutôt des solutions pratiques pour améliorer l’éducation au Québec. Il propose en effet différentes études de cas où l’utilisation des traces du patrimoine (architectures, archives et autres artefacts reliés au patrimoine local) à des fins pédagogiques ont permis de motiver les jeunes à s’intéresser à ce qu’il y a autour d’eux, ou plus précisément à développer chez eux une certaine sensibilité vis-à-vis de l’histoire de leur quartier.

En reprenant les grands principes de ce que Gruenewald (2003) nomme la place-based pedagogy (p.101), soit une stratégie qui consiste à utiliser l’exploration de lieux à travers des expériences vécues, il ‘agit de développer des activités qui permettent l’analyse de l’espace bâti et de l’architecture (église, école, couvent, moulin, etc.), en s’appuyant notamment sur l’interprétation des espaces chez Henri Lefebvre ou encore la sémiotique architecturale d’Umberto Eco.  Le titre du huitième chapitre, « la ville comme dépôt d’archives à ciel ouvert », rappelle que le patrimoine bâti en dit long sur notre société. Même si éveil et enracinement tourne son regard surtout du côté des Rallyes historiques et du patrimoine bâti, ses principales conclusions, comme je tenterai de le démontrer ici, s’appliquent intégralement aux archives.

L’histoire locale comme source d’intégration dans son milieu de vie

L’utilisation des ressources historiques locales permettrait de rapprocher la grande histoire et les activités quotidiennes des jeunes. En inscrivant leur histoire dans une histoire locale plus globale, les jeunes ont une meilleure représentation temporelle et cela permet de se situer dans cette histoire. L’utilisation de ressources patrimoniales « de proximité » dans l’éducation des jeunes permettrait de développer l’agentivité des élèves et de développer leur identité. À terme, cela les inciterait à croire en leurs capacités d’être « des acteurs agissant dans le monde ». L’étude de Bruce Vansledright (2002) et de Clotilde Pontecorvo (1993) démontre que dès l’âge de 9-11 ans, les élèves arrivent à comprendre le temps moyen et le temps long s’ils sont accompagnés pour identifier des repères (moment de ruptures). Or, ces repères doivent d’abord être signifiants pour eux (p.72). Faire appel à des endroits, des symboles, de l’architecture ou des personnages locaux permet une meilleure connexion et favorise l’apprentissage.

De plus, de mettre directement les jeunes en contact avec les « traces du passé » plutôt que de leur réciter les grandes lignes de l’histoire permettrait de les initier très tôt au processus de recherche et au processus de construction des connaissances.  En d’autres mots, cela les amènerait peu à peu à prendre conscience que, en citant ici Ricœur, la connaissance historique est une connaissance par trace, et que les historiens sont d’abord des narrateurs. (p.100).

Critiques, enjeux et défis

Toute démarche scientifique qui se veut sérieuse se doit d’inclure dans ses conclusions les différentes limites, défis et enjeux reliés à son champ d’expertise, même au risque de relativiser la portée de ses propres résultats. Sur ce point, les auteurs d’Éveil et enracinement ont été franchement honnêtes avec eux-mêmes en prétendant qu’il existe de nombreux obstacles qui empêchent actuellement de généraliser l’utilisation du patrimoine en milieu scolaire :

1 : Encore faut-il d’abord que le gout pour l’enseignement de l’histoire soit partagé par les enseignants. On évoque à un moment une étude de Rousson (2014) qui observe une représentation plutôt négative des sciences humaines et de l’histoire chez les enseignants du primaire. (p.98). La première question serait alors de se questionner par rapport à la légitimité de ce type de projet aux yeux des enseignants. Sont-ils perçus comme de simples activités ludiques, une « récompense », ou au contraire comme un support direct à l’enseignement en classe? Ce livre documente très bien la manière dont les enseignants qui ont adhéré aux différents projets ont perçu leur expérience. Il resterait à sonder ceux qui n’ont pas participé, et peut-être faudrait-il à long terme corriger ces différents préjugés en adaptant la formation des enseignants.

2 : L’apprentissage de l’histoire locale ne doit pas se substituer à celle de l’histoire générale, mais doit plutôt être complémentaire. Cette méthode d’apprentissage par la proximité, concept très postmoderne, a son lot de critiques. Les plus fréquentes tournent autour d’un excès de relativisme, et part du principe qu’il est faux de prétendre que tout se vaut en histoire, et qu’il s’agit du simple résultat d’un jeu de mise en récit efficace. Dans l’ouvrage, on évoque comme solution la recherche du juste milieu; entre d’un côté, l’idée d’un patrimoine méthodiquement construit, dynamique et progressif, et de l’autre côté des repères, des significations, des héros et des lieux qui « dépassent l’interprétation humaine », et dont la signification s’est refermée sur elle-même avec le passage du temps. Malheureusement – et comme il s’agit là d’un vaste sujet qui mériterait un ouvrage à lui seul – on ne retrouve pas ici de suggestion sur la manière d’aborder avec les élèves cette tension première.

3 : Côté logistique, il n’est pas simple d’organiser des activités à l’extérieur des salles de classe. L’enthousiasme pour de tels projets n’est pas a priori partagé par l’ensemble des enseignants, et tout un travail reste à faire pour briser les résistances et convaincre que la valeur ajoutée offerte par ce type d’activité mérite réellement l’effort que cela nécessite. Ces projets innovateurs et d’envergures invitent les enseignants à sortir de leur zone de confort, à la fois physiquement et sur le plan didactique. Face à des professeurs qui se disent débordés, ou réticents aux changements, il n’est pas simple de s’assurer de leur appui pour déplacer une classe entière. De plus, cela prend beaucoup de préparation (et de formation) pour réguler les comportements des élèves en public, ou encore pour les orientés dans leur compréhension dans un domaine que les enseignants ne maîtrisent pas nécessairement.

4 : De tels projets nécessitent également la coordination de plusieurs acteurs issus de milieux différents. Qui doit prendre l’initiative de tout mettre en place? Qui sera le chef d’orchestre? Les archivistes auraient certainement un rôle à jouer ici. Je pense notamment à la préparation de narrations adaptées pour la clientèle scolaire, une mise en scène de certaines pièces de leur collection selon une logique de dévoilement progressif. Se montrer à la fois captivant et instructif n’est pas à la portée du premier venu, cela nécessite de la préparation, mais également certaines habiletés en communication.

Grammar school, class V. div. II. Quincy District. Crédit: Boston Public Library. Licence Creative Commons.

La valeur ajoutée : pourquoi connaitre son histoire?

En fin de compte, tous ces efforts valent-ils le déplacement? Est-ce que la valeur ajoutée de ce type de projet éducatif est proportionnelle à l’effort exigé de la part de tous ceux qui sont impliqués? Si j’écris ces lignes, c’est bien entendu parce que je crois que oui, bien sûr. Mais l’essentiel ici est qu’il faut admettre, comprendre, et finalement surpasser les nombreuses réticences. La discussion est loin d’être terminée ici! Néanmoins,

Éveil et Enracinement nous offres à mon sens la tentative la plus complète et achevée de penser, tester, documenter et réaliser une meilleure intégration du patrimoine dans les programmes d’enseignement au Québec.

Ce type d’activité pédagogique – que l’on qualifie aujourd’hui d’innovation – mérite certainement d’être développé et intégré à la formation générale des futurs citoyens. La jeunesse d’aujourd’hui n’est pas seulement la main-d’œuvre de demain; c’est également celle-ci qui aura à prendre des décisions politiques, à choisir la manière dont elle consommera, la culture tout comme les biens matériels. Au-delà de préparer la jeunesse au marché de l’emploi, les professeurs détiennent également le rôle de « passeur culturel ». Rappelons que le type d’alimentation, d’hygiène de vie, etc. sont également influencés par le type d’éducation qu’ils auront eu. Et puisque nous sommes tous socialement et historiquement situés quelque part dans l’espace et le temps, il me semble qu’une réflexion sur ce positionnement devrait être à la portée de chacun.  Cela commence très tôt, comme nous le démontent les témoignages de différents jeunes rapportés dans ce livre. Je me permets ici de rapporter le cas exemplaire d’un étudiant du collège Lionel Groulx qui a eu la chance de participer à un projet documenté dans le livre :

« Je me suis rendu compte que l’histoire était présente partout » (p.119).

On y voit ici la preuve de l’importance de telles initiatives, puisqu’elles permettent de faire un pont entre les connaissances historiques et le quotidien de ces jeunes. Plus spécifiquement, cela permet de former chez ceux-ci une « identité citoyenne » enracinée dans leur communauté locale respective. Ce développement ne se réalise qu’en reliant le palpable au pensable, en exerçant une réflexion sur la banalité du quotidien et de la matérialité qui l’entoure : l’architecture que l’on voit chaque jour, le parc que l’on fréquente chaque vendredi soir, etc.

Ce qui fait selon moi la force de cette approche, c’est qu’elle repose sur une réflexion sur « ce que les gens voient encore et ce qu’ils ne voient plus » (p.121). Elle aiguise l’imaginaire des jeunes et permet de leur montrer que derrière toute chose se cache du construit, c’est-à-dire des actes, des idées, des décisions, bref une histoire riche en péripéties.

Au-delà du simple outil pédagogique, au-delà des bénéfices strictement reliés à l’éducation générale, on serait tenté de voir dans ce type d’utilisation des archives et du patrimoine une solution à plusieurs problématiques sociales que l’on rencontre plus largement chez la jeunesse québécoise. Mieux connaitre le patrimoine local permettrait-il de freiner l’exode des jeunes ruraux vers les villes? Est-ce que cela favoriserait une plus grande ouverture à la consommation de produit culturel québécois, plutôt que de s’abreuver uniquement au Netflix, Spotify et Google? Dans le but de légitimer ce type de projet, et pour militer pour une généralisation de ces cas qui sont encore aujourd’hui exceptionnels, il resterait selon moi à mesurer les retombées sur le long terme, au niveau macro. Ces pistes mériteraient certainement d’être étudiées plus en profondeur, mais malheureusement, il s’agit là de relations cause/effet difficilement mesurable et quantifiable, comme c’est souvent le cas en science sociale…

Pour conclure brièvement, Éveil et enracinement est un ouvrage qui mérite grandement d’être applaudi et commenté. Sa démarche est légitime, ses sources sont très bien documentées, ses résultats sont pertinents. Un livre à lire, un combat à poursuivre… pour la suite du monde!

***

[1] Il faut néanmoins prendre le temps de souligner un projet éducatif exemplaire qui nous a été présenté par Claude Roberto, des Archives provinciales de l’Alberta, lors du congrès de l’Association en 2016. J’ai déjà brièvement présenté et commenté ce projet ici.

Une réflexion sur “Éveil et enracinement. L’utilisation des archives à des fins pédagogiques

  1. Pingback: Canadian History Roundup – Week of July 16, 2017 | Unwritten Histories

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s