Recherche scientifique et théorie

Frontières d’archives. Entretien avec Jean-François Bert

Par Jonathan David

Les frontières de l’archive, voilà un sujet complexe et captivant à l’heure où les catégories traditionnelles qui régissent nos rapports à l’archivage et à la mémoire ont éclatées. Un excellent livre, dirigé par Jean-François Bert et Marc J. Ratcliff, propose différentes réflexions pertinentes à ce sujet. Frontières d’archives présente des textes qui résultent du congrès international « Archives des savoirs : problèmes et enjeux », qui s’est déroulé à l’Université de Genève en 2014. Voici un petit compte-rendu de l’ouvrage, suivi d’un entretien avec Jean-François Bert.

La question centrale ici est la suivante: quand et où commence une archive? Partons d’une idée simple : pour connaitre ce que sont les archives, on doit connaitre ce que les acteurs en font, les activités que ceux-ci mettent en place, autrement dit s’intéresser à « (..) ce qu’on pourrait appeler les dimensions matérielles et collectives de l’information, là où elle est produite et négociée (p.182) ».

(…) on s’aperçoit que la façon dont la documentation sera considérée, les traitements qui seront effectués, les financements qui y sont dédiés et la façon dont ils seront rendus disponibles va dépendre d’un grand nombre d’interactions et de négociations (p.180).

Les documents sont considérés comme étant des archives quand ils ne sont plus utilisés régulièrement. « En somme, la mise en archives, ou archivation, se fait en plusieurs étapes et sur un temps long autour d’une notion : l’utilité (p.35)». Or, l’utilité est une notion fort complexe. Pour nous en convaincre, les auteurs prendront comme objet de recherche les archives du savoir, et plus spécifiquement les relations qu’entretiennent les chercheurs avec leurs archives.

Comment les chercheurs envisagent-ils la conservation de leurs propres écritures ordinaires? À quels moments? Sur quels critères? Pour quels usages? À première vue, l’idée de conserver les «brouillons» et autres données brutes produites ou reçues durant le processus de recherche semblent être d’une utilité mitigée, du moins du côté des chercheurs eux-mêmes. D’abord parce que même si ces archives sont en grande majorité produites sous la dénomination d’archives publiques par des agents de l’État, «la majorité des chercheurs considèrent ces documents comme privés (p.VIII)».

La conservation des archives dites personnelles des chercheurs est de fait tout à fait aléatoire et dépend essentiellement du bon vouloir des chercheurs, qui se sentent malheureusement rarement concernés (p.13).

Les chercheurs conservent les différentes traces de leur pratique à la fois pour protéger les patients, mais également pour se protéger eux-mêmes d’éventuelles attaques juridiques. C’est la trace comme témoin potentiel, comme mémoire du processus, en situation de risque. Il s’agit là aussi d’anticiper une forme d’absence (p.11).

Au-delà de la valeur juridique, on peut certainement concevoir la valeur historique de ces papiers, base de données, courriels et autres documents qui, pris ensemble, révèlent les méthodes, procédures et habitudes liées à certains laboratoires, équipes, ou écoles de pensée. Pour Thérèse Charmasson, ces archives permettent de comprendre l’impact des politiques de financement et l’évolution des disciplines et leurs rapports souvent concurrentiels. (p.V).

Les collections, au-delà d’une preuve tangible, dans la durée, de l’histoire d’une institution permettent aussi d’en mettre en scène un ou des moments iconiques et de la distinguer des autres institutions semblables, construisant ainsi, ou réaffirmant, l’individualité de chaque université au niveau des disciplines enseignées comme des modes d’enseignements et de recherche. Dans le contexte concurrentiel de l’éducation supérieure aujourd’hui, l’affirmation d’une identité forte et d’une tradition historique peut jouer un rôle important (p.103).

Maintenant que nous avons établi l’utilité de conserver ce type de document, nous voici rendus à la question de la frontière de l’archive: qu’est-ce qui doit être conservé?

La question des limites d’une enquête demeure heureusement toujours problématique. Faut-il communiquer, par exemple, le corpus produit, mais non exploité? Que faire du corpus produit par autrui, mais utilisé néanmoins pour cette enquête? (…) Quelle est la date qui scelle le début d’une enquête et celle qui en marque la fin? Évidemment, aucune réponse catégorique n’existe et c’est à chaque fois du cas par cas, chaque recherche apportant son lot de contradictions et de surprises. En outre, la recherche, bien que cumulative, n’est jamais vraiment linéaire : elle ne suit pas des lignes droites, mais emprunte des chemins de traverse, se heurte à des impasses, revient sur elle-même, à l’image du cheminement de la pensée (p.159).

Pour appréhender l’archive de la recherche, il faut donc accepter de dépasser l’image d’une simple accumulation de dossiers, de données ou d’objets (p.148) ». La constitution de l’archive de la recherche se fait sur le temps long et n’a rien d’évident a priori. C’est ce qui fait qu’en dernière analyse, l’archive de la recherche est en perpétuelle limite.

***

J.D. – Votre livre prend de front la question des frontières. Vous localisez, nommez et analysez ces points de tension qui contestent sans cesse l’identité de l’archive. Croyez-vous toujours en une certaine stabilité de celle-ci?

J.F.B – Si vous entendez par « stabilité » le but précis de la conservation archivistique, oui. Il n’y pas de doute à avoir sur le fait que la première préoccupation concernant les archives, qu’elle vienne d’ailleurs des archivistes ou des chercheurs travaillant sur ou avec les archives, est de maintenir cette stabilité dans le temps long.

Par contre si vous entendez par stabilité le fait que l’archive serait quelque chose de fixe, de bien repérable et de parfaitement identifiable, et ce quelque soit les lieux et les périodes historiques, je suis beaucoup moins à l’aise.

Je considère, au contraire, que les archives sont une construction, du moins que le passage d’un document en archive résulte toujours d’un processus complexe dans lequel se jouent des questions politiques, économiques, idéologiques également.

Il suffit, d’ailleurs, de prendre acte de l’équivocité du vocabulaire employé pour désigner les archives pour se rendre compte de cette labilité. Archive peut s’utiliser au singulier, au pluriel. Le terme est aussi remplacé par données, documents…

J.D. – Les analyses proposées dans le livre semblent influencées par la pensée constructiviste. Devant l’extrême variété des «écologies de conservation», on en vient à la conclusion inévitable que la conservation dépend du degré de motivation et des fins visées par le créateur ou le conservateur/promoteur. S’éloigne-t-on de la définition classique de l’archive; une accumulation naturelle des documents produits ou reçus dans le cadre des activités d’une personne ou organisation?

J.F.B – Si je crois à l’idée d’accumulation, j’ai par contre plus de peine à la voir comme « naturelle ».

De ce point de vue, et je suis d’accord avec votre constat, je pense les archives à la manière d’un Michel de Certeau pour qui elles résultent nécessairement d’un geste de tri, d’une opération qui consiste à distinguer ce qui est intéressant de ce qui ne l’est pas, ce qui doit rester et de ce qui doit disparaître, ce qui doit être rassembler ou séparer, ce qui doit être transformé en archive.

Je crois d’ailleurs que le principal problème actuel que posent les archives des savoirs, des chercheurs ou des institutions de la recherche, est le respect de l’une des grandes règles de l’archivistique, à savoir le principe du respect des fonds. Principe selon lequel chaque document doit être maintenu ou replacé dans le fonds dont il provient et, dans ce fonds, à sa place d’origine. Cette règle semble de plus en plus souvent négligée, du moins minimisée, lorsque l’on peut voir que l’objectif de nombreuses plateformes numérique qui se créent autour des archives d’un savant est d’abord de créer un espace collaboratif d’appropriation des contenus via des outils d’annotation personnelle ou une navigation dans les contenus par centres d’intérêt.

J.D. – Votre livre prend essentiellement pour objet d’étude «les archives du savoir» – soit les archives de chercheurs, des sciences, des universités, des laboratoires. Il est dit à propos de la conservation des «écritures ordinaires» (brouillons et documents de travail) des chercheurs qu’il s’agit surtout d’une question de gestion de l’absence. Que voulez-vous dire par là?

J.F.B – Je crois que mon rapport à l’archive a été et continue d’être largement médiatisé par la réflexion que Michel Foucault a développée sur le sujet. « J’appellerai archives, non pas la totalité des textes qui ont été conservés par une civilisation, ni l’ensemble des traces qu’on a pu sauver de son désastre, mais le jeu des règles qui déterminent dans une culture l’apparition et la disparition des énoncés, leur rémanence et leur effacement, leur existence paradoxale d’événements et de choses » (« Sur l’archéologie des sciences », dans Dits et écrits)

L’archive ne serait de ce point de vue que la trace du geste ou du jeu, pour reprendre un vocabulaire foucaldien, qui cherche à la faire disparaître. Une trace fantomale, comme l’a dit récemment, et pour les archives de l’anthropologie Serge Margel .

De manière moins philosophique, et dans ma pratique en archives, j’ai surtout pu voir à quel point, en ouvrant des archives, il est possible d’avoir l’impression d’une totale immersion dans un monde disparu. Une sensation qui n’est qu’une illusion. L’archive est toujours lacunaire, elliptique, et ne livre qu’une partie du réel. Le document que vous avez en face de vous, que vous venez de photographier, ou de transcrire, ne parle jamais de lui-même, ne s’exprime pas seul. Il n’existe que dans une relation dialogique et ne se comprend que dans le cadre d’une question, d’une analyse, d’une perspective ou encore d’un regard (qu’il soit historique, sociologique ou artistique).

J.D. – Avec la réduction de l’imprimé ou des textes manuscrits, les changements législatifs concernant les documents numériques, les changements technologiques et les changements dans les communications, ces archives du savoir deviennent multi format (bases de données, documents texte, conversations par courriel entre les membres de l’équipe, etc.) et surtout multi versions! Une question primordiale a été posée par Anne Both et Sarah Cadorel (p.158). Je vous la repose ici : s’achemine-t-on dès lors vers la fin de l’original, de l’originel, comme de l’unicité? (p.158).

J.F.B – Il faut toujours faire attention avec l’idée d’une « fin ». C’est sans doute, et plus surement, face à une énième recomposition dont nous aurons à faire face.

Ce qui est certain c’est que l’archivage et la mise en archive du travail savant, tel qu’il est en train de se faire aujourd’hui, pose et posera de grandes questions (techniques et éthiques, archivistiques et historiques). La question centrale, pour la suite, est peut-être de se demander ce qui doit être finalement valorisé dans ses archives de la science, est-ce les archives de l’institution scientifique ou plutôt celles des pratiques savantes ? Est-ce une image recomposer de la science, ou plutôt, et au travers de l’archive, une image réordonnée (comme peux l’être un plan de classement) ou plutôt l’idée d’une science en train de se faire, avec ses routines, ses procédures, ses manipulations, son imaginaire aussi ?

J.D. – Vous évoquez également à un certain moment le phénomène «bring your own device» (travailler sur son ordinateur ou son téléphone personnel), ou encore l’usage de groupe privé comme Skype ou Dropbox dans le cadre du travail. Est-il toujours possible de départir le contenu d’intérêt public de celui du domaine privé?

J.F.B – Il est certain, concernant encore une fois les archives de la recherche, qu’il s’agit là d’un problème récurrent, qui tient en grande partie à la compréhension que les chercheurs ont à la fois de la loi de 1979 sur les archives publiques et les archives privées, mais aussi ce qu’en dis le code du patrimoine (depuis 2005).

Beaucoup d’exégètes de ses règlements regrettent que jamais l’archive privée n’y soit définie avec précision, sinon par opposition aux archives publiques qui procèdent, de manière classique, de l’activité de l’État, des collectivités locales, des établissements et collectivités publics.

À ce flou législatif qui explique en partie le retard pris par la France dans le cas du traitement des archives scientifiques, d’autres éléments doivent encore être pris en considération, par exemple, l’autonomie des universités, la transformation des modes de financement de la recherche, la propriété intellectuelle ou encore la question des droits d’auteurs.

Dans le volume, l’article de Margot Georges, tente de faire le point sur la manière dont les chercheurs – en fonction de leur discipline d’appartenance – se conduisent face à leurs propres documents/données/archives.

J.D. – Devant tous ces phénomènes évoqués, devant le trop-plein, devant l’éparpillement, l’archive perd-elle peu à peu sa capacité à produire de l’émotion?

J.F.B – Non, loin de là. Pour en avoir la confirmation, il suffit de se rendre dans les archives. Il faut y aller pour se confronter aux documents, à leur matérialité. Il faut s’y rendre, surtout, pour voir à quel point un « simple » document peut parfois vous faire changer votre regard, vous obligeant sans cesse à vous déplacer, à transformer votre questionnement.

Ce n’est pas un hasard non plus si le matériau archivistique est de plus en plus utilisé aussi par les artistes, plasticiens, vidéastes, cinéastes, narrateurs ou poètes qui font un usage différent, sans doute dédramatisé, de l’archive. Ce qu’il vise c’est de réactiver moins le contenu matériel ou historique que l’émotion que celle-ci peut produire. Un usage qui a fini par donner une nouvelle valeur – valeur heuristique, mais également valeur financière. L’archive est aussi un objet de commerce et de spéculation – y compris l’archive des savoirs.

***

À propos de l’auteur: Jean-François Bert est sociologue et historien des sciences sociales, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne (Suisse). Il a publié plusieurs ouvrages, dont Qu’est-ce qu’une archive de chercheur (2014).

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