Événement/Mémoire/numérique

Journée mondiale de la préservation du numérique: la durée, un enjeu majeur de notre époque

Par Jonathan David

Ce jeudi aura lieu la journée internationale de la préservation du numérique (ou International Digital Preservation Day). Cette journée, à l’initiative de la Digital Preservation Coalition, consiste en un évènement médiatique qui se donne pour mission de sensibiliser les individus et organisations à propos des modalités particulières qui sont propices à assurer une préservation pérenne de l’information numérique. On peut dire de cet enjeu qu’il est, à l’heure actuelle, sous-estimé, et ce type d’initiative a le mérite de proposer un contexte favorisant une vigoureuse discussion à ce sujet.

D’abord, plusieurs manières de participer ou de suivre cet évènement s’offrent à vous. Des textes et des photos seront publiés sur le blogue et l’instagram de la Digital Preservation Coalition, des vidéos et des présentations de type PowerPoint seront partagés via le mot-clic #IDPD17 sur Twitter. Finalement, différents évènements se tiendront à l’échelle internationale (voir le site pour plus de détails).

Comme ce débat me touche particulièrement, j’ai souhaité moi-même y amener ma contribution. J’ai ainsi choisi de partager ici mes inquiétudes quant aux différents enjeux reliés à la préservation du numérique.

Une information numérique à forte valeur ajoutée

Mais qui pourrait réellement aujourd’hui clamer sérieusement son détachement et son indifférence vis-à-vis de la question du numérique? Peut-on penser un domaine de la société qui n’est pas touché par cette problématique?

« Digital technologies are a defining feature of our age. Digital materials are a core commodity for industry, commerce and government. They are fundamental for research, the law and medicine. The creative industries, cultural heritage and the media depend on reliable access to digital materials while families and friends extend and sustain their relationships through digital interactions. What better reason to celebrate the opportunities created by digital preservation[1]».

On a fréquemment entendu ce qualificatif ultime de notre époque: l’infobésité. Cette masse incontrôlable, cette surproduction/surconsommation de l’information, celle qui est responsable de notre incapacité à prendre un instant de silence. Pour réfléchir, avec un peu de distance. Pour dépasser le présentisme. Pour penser au-delà de cette frénésie constante de stimulis. Surtout, pour analyser, et connecter entre elles les données disparates. Le numérique, voilà le coupable, du moins le suspect principal!

Crédit: AJC1
Licence Creative Commons.

On en est toujours aujourd’hui à mesurer les contrecoups de cette révolution technologique. Tout est disponible partout, sur plusieurs plateformes à la fois, en différents formats, en différentes résolutions, selon différentes échelles de prix. Et surtout, de provenances variées. Car il est certain qu’avec les mégas plateformes de diffusion en ligne,  le décloisonnement des cultures locales et nationales est total. Certains des principaux défis de notre époque y sont nécessairement reliés: qu’en est-il du financement public des productions culturelles? Et de la découvrabilité de plus en plus difficile – et de plus en plus commandité – de ces contenus? Et combien de celles-ci auront le privilège de traverser le temps? Vous savez, après les recettes de cette fantastique première semaine de box-office. Après la vague d’écoute en streaming. Lorsque s’essouffleront les partages sur les réseaux sociaux. Bien après le moment où la rentabilité calculée et garantie assurait la nécessité de la conservation et de la mise en valeur? Qu’est-ce qui aujourd’hui fera le patrimoine de demain?

L’information est de plus en plus nombreuse, certes, mais elle est aussi de plus en plus éphémère. Et rares sont celles qui se déclarent comme ayant pour principale qualité leur originalité ou leur esprit innovateur. À bien y penser, et en calculant les risques financiers potentiels, l’imitation, le semblable, la répétition ou la caricature s’avèrent être des choix sécuritaires et rentables. Dans L’information à tout prix, Cagé, Hervé et Viaud (2017) ont documenté le phénomène en donnant des chiffres impressionnants:

« Dans le cas des actualités « chaudes », 64% de l’information publiée en ligne correspond à du copié-collé pur et simple. Ce phénomène, combiné à une vitesse de propagation extrêmement élevée de l’information en ligne – un quart des événements se propagent en moins de 4 minutes – risque de tuer à terme les incitations des médias à produire de l’information originale. Comment donc repenser, à l’heure du numérique, la monétisation de l’information, si coûteuse à produire ?[2]»

D’une logique de production à une logique de partage

Vient ensuite un autre enjeu majeur: comment transformer l’information en connaissance? Au-delà du nombre, au-delà de l’accumulation instantanée de données, il y a l’enjeu de la connexion et de l’interprétation de ces différentes informations recueillies.

« Les traces numériques introduisent un rapport inédit à l’archive en ce qu’elles combinent deux régimes qu’on pensait incompatibles: ceux de l’empreinte et du calcul. (…) À la fois indicielles et autothétiques, les traces numériques ne représentent rien sinon leur propre effectivité. Mais une fois rassemblées dans des bases de données et soumises aux algorithmes, elles peuvent être interprétées et exploitées à des fins stratégiques, commerciales, managériales ou sécuritaires (Cervulle 2012, p.27) ».

L’algorithme aujourd’hui transforme la collecte de données; nos comportements sur le web sont archivés à la seconde même où ils sont produits. Sauf que cet accès direct à notre vie privée est à sens unique; pour notre part, nous n’avons pas un accès sans filtre à la gigantesque base d’informations dont disposent les géants de la recherche en ligne. Car même si une requête à Google ne prend qu’une fraction de seconde, n’oublions pas que les fonctions de l’algorithme sont d’organiser, de discriminer, de comparer et de structurer l’information. S’il permet à l’humain d’alléger son raisonnement en le déléguant à une machine, il n’est pas exempt de fins idéologiques ou commerciales, et cela influence bien évidemment ses choix de présentation de l’information « disponible » parmi la masse « existante ».

Et le risque est le suivant: à force de cumuler des informations sur nous, à force de nous connaitre par cœur, l’algorithme nous plonge dans une sorte de boucle informationnelle. Afin de nous satisfaire, elle nous cuisine jour après jour la même sauce pour accompagner nos pâtes. À cet effet, remémorons-nous les sages inquiétudes exprimées par Barrack Obama dans son discours de départ le 10 janvier 2017 concernant les bulles d’information (bulles de filtres), qu’il considère comme un enjeu majeur de notre époque:

« Pour un trop grand nombre d’entre nous, c’est devenu plus facile de nous retirer dans nos bulles, que ce soit nos quartiers, nos campus, nos lieux de culte ou nos fils d’actualité sur les réseaux sociaux. Nous nous entourons de gens qui pensent comme nous, qui ont les mêmes allégeances politiques, et qui ne remettent pas nos hypothèses en doute. Ainsi, la montée de la partisanerie, de la stratification économique et régionale, et le fractionnement des médias selon les goûts de chacun contribuent à cette impression que ces divisions sont naturelles, voire inévitables. Et de plus en plus, nous nous confortons dans ces bulles où nous acceptons seulement l’information, qu’elle soit vraie ou fausse, qui correspond à nos opinions, plutôt que de baser nos opinions sur des preuves tangibles. [3]»

On reconnait ici l’enjeu des « faits alternatifs » et de la « post-vérité ». D’un côté, chacun possède maintenant son droit individuel d’exprimer « sa » vérité. De l’autre côté, on n’est moins aujourd’hui dans une logique de diffusion de contenu, mais plutôt dans une économie de partage – privilégiant la reprise, la redite, l’opinion à propos de l’opinion. La provenance et la fiabilité de la source sont de plus en plus floues, et il est de moins en moins payant de produire soi-même de l’information. Autant se coller à la vague, ou encore discuter à propos de la discussion plutôt que de se risquer à partir sa propre discussion et susciter des discussions qui pourrait être discutés négativement et qui, probablement, remettrait en question le droit de discuter de celui qui discute trop!

Assez discuté! De toute façon, le constat semble pessimiste. La bonne nouvelle, c’est que ces enjeux commencent à se faire connaitre, à se mesurer, documenter, et partager, grâce à différentes initiatives, dont cette journée internationale. Rappelons que nos sociétés ont mis beaucoup de temps et d’énergie à améliorer la connectivité, le partage, et la démocratisation de l’information. D’un côté pour faciliter son accès, de l’autre pour étendre sa production à une plus large part de la population. Maintenant que tout le monde a en sa possession ce gigantesque micro que sont les réseaux sociaux, le blogue personnel, ou encore le commentaire sur les pages opinions des grands médias traditionnels, il ne faut pas perdre de vue pourquoi cela en valait la peine! Il s’agit-là de gains importants et, bien entendu, difficilement condamnables.  Il faut tout de même se questionner sur les méthodes de préservation de cette gigantesque masse d’informations. Quoi garder? Par qui? Où? Selon quelles modalités juridiques? Dans le but de les valoriser comment? Etc. Plus il y aura d »occasions d’en débattre collectivement, mieux ce sera pour tous le monde!

 

***

Références cités dans ce texte:

Cagé, Julia & Hervé, Nicolas & Viaud, Marie-Luce (2017). L’information à tout prix. Ina Editions.

Cervulle, Maxime (Dir.) (2012). « Les promesses de l’archive ». Politique de l’image, no. 6, Poli éditions, Paris.

[1] http://dpconline.org/events/international-digital-preservation-day

[2] https://presse.ina.fr/download?id=7421&pn=ffc240fc1e1b0a7046828ca0e7877d9f-pdf

[3] http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1010265/obama-met-en-garde-contre-les-bulles-de-filtres

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