Innovation

Insertion sociale en contexte d’archives : une expérience gratifiante

par Alexandre Dubé

Cet été, j’ai travaillé pour une société d’histoire régionale comme archiviste-étudiant – il ne me manquait alors que mon stage à réaliser pour compléter mon certificat en archivistique à l’EBSI. Une aventure riche en émotions, surtout que je n’avais alors encore aucune expérience pratique du métier, et qu’en 39 ans d’existence, la Société n’avait jamais embauché un archiviste.

Cela étant, l’élément qui m’a le plus surpris est plutôt que j’ai pu motiver des personnes aux prises avec des problèmes psychologiques en les impliquant dans mes interventions en tant qu’archiviste. Retour sur une expérience éminemment humaine.

Le personnel

Plusieurs éléments sonneront familiers lorsqu’on parle de sociétés d’histoire régionales chroniquement sous-financées : état des fonds déficient, problèmes de repérage, de préservation, absence de matériel de qualité d’archivage, méconnaissance des pratiques de base de gestion des archives… Mais dans le cas qui nous concerne, l’élément le plus étonnant à mes yeux était le personnel.

L’administration précédant celle qui m’avait embauché, faute de financement, s’était tournée vers Emploi Québec pour devenir milieu d’accueil pour des participants en accompagnement socioprofessionnel. Le profil des participants à ces programmes? Incapacités parfois sévères à l’emploi; épuisement, troubles psychologiques; environnements sociaux difficiles; et un trait commun : un sentiment de dévalorisation profond.

Comprenez bien : ces personnes sont prestataires de l’aide sociale, et tentent d’acquérir des compétences de base, comme apprendre à utiliser du matériel informatique, respecter un horaire, être capable de travailler en équipe, etc. Non seulement elles luttent quotidiennement contre des conditions de santé ou de vie difficiles, mais en plus, elles portent les lourds stigmates sociaux entourant l’aide sociale. Plusieurs se sentent littéralement exclus de la société.

J’y ai vu une opportunité. Et s’ils pouvaient intervenir avec moi? Je n’avais que 8 semaines pour une tâche gigantesque, j’avais besoin d’aide pour réussir mes interventions d’archiviste. Et je sentais qu’ils avaient besoin de se sentir utiles. Les intéresser aux archives pourrait alors être mutuellement bénéfique.

Ginette [les noms sont fictifs], l’employée qui assurait la permanence des locaux, était elle-même passée par le programme d’accompagnement et en connaissait les défis. J’ai commencé, grâce à elle, à mieux connaitre les participants, et à m’interroger sur la manière dont je pourrais travailler avec eux. J’ai pris ensuite connaissance des buts qu’ils devaient atteindre dans le cadre de leur programme, afin d’évaluer si leurs objectifs pouvaient cadrer avec les miens. Et bien sûr, j’ai établi un contact amical avec les participants.

Ginette cherchait justement des moyens de stimuler les initiatives personnelles, mais manquait cruellement de temps. Je discutais avec elle des interventions que je devais poser, et nous imaginions comment intégrer les participants, d’une manière ou d’une autre, dans les projets. Ce dialogue nous a permis d’ajuster nos ambitions, mais aussi de mesurer, au fil des semaines, l’effet positif sur leur santé mentale grâce aux témoignages des participants. Tous ont affichés un sentiment de fierté vis-à-vis de leurs divers apprentissages, que ce soit sur le patrimoine, sur les documents historiques, ou tout simplement, sur eux-mêmes.

Interventions

Conditions environnementales

J’avais ciblé deux pièces qui pourraient servir de magasin de conservation des photographies, et voulant m’assurer des conditions environnementales, j’ai acquis des thermomètres-hygromètres. Prendre les relevés moi-même m’aurait privé de temps que je pouvais mieux employer : j’ai donc formé l’équipe à lire les appareils et se servir d’une grille Excel pour y saisir les données. Ils prenaient les relevés que je contrôlais ponctuellement. Danielle, qui se disait initialement incapable de la tâche, s’est pourtant révélée d’une précision d’horlogère. Ayant de plus en plus confiance en ses moyens, elle a accepté par la suite d’autres tâches similaires. Macha, elle, doutait constamment, et m’indiquait qu’elle ne comprenait pas à quoi cela pouvait servir. Après une semaine, j’ai produit les graphiques des relevés de chaque appareil, et déjà, je pouvais avoir une idée sur quels endroits étaient propices à la conservation et sur ceux qui devaient être évités. J’ai imprimé une copie des graphiques à Macha et lui ai expliqué mes observations à partir des croquis des locaux que j’avais dessinés, en lui faisant savoir que c’était grâce à ses relevés que je pouvais mieux protéger les photographies. Le soir, avant de partir, elle est passée à mon bureau pour me dire que ce jour-là, elle s’est sentie utile, et que cela lui faisait du bien.

Découverte de bobines de film

Pendant mon exploration des lieux, la première journée, j’avais découvert un dépôt où il y régnait une forte odeur de vinaigre. Plus de 80 bobines de film y étaient entassées, manifestement oubliées depuis au moins dix ans. Je devais alors déterminer quelles actions entreprendre, ce qui impliquait d’abord de nettoyer le centimètre de poussière recouvrant les boîtiers avant même de pouvoir lire les étiquettes. Avec l’équipe et Ginette, j’ai impliqué les participants dans l’opération, qui en plus devait se faire en moins de 3 heures. Chacun apprenait son rôle, et une certaine fébrilité régnait. Il se passait quelque chose de magique, une ambiance qui brisait de façon spectaculaire la routine. Tant de bobines de film! Pour certains, qui n’en avaient jamais vu, c’était la nouveauté; pour d’autres, la nostalgie; pour tous, source d’action! Nous avons réussi, dans les temps, à nettoyer les boîtiers, identifier les films atteints du syndrome du vinaigre, et dresser une liste des documents.

Travail de lecture sur les bobines.

Une semaine après, j’avais élaboré un protocole pour lire les bobines sur table lumineuse, désinfecter le matériel avec un mélange d’alcool isopropylique et d’eau distillée, et faute de matériel pour lire les documents, je me servais d’un verre trouvé dans la cuisine, que j’avais préalablement désinfecté, et qui me servait de bobine d’enroulement. Je lisais ensuite le film avec une loupe et la caméra de mon téléphone. Deux participantes m’aidaient à manipuler ce dispositif et notaient ce que j’observais. En deux après-midi, grâce à leur aide, j’avais déterminé le sort des documents, et offert une expérience hors de l’ordinaire à deux amatrices de cinéma!

Photographies anciennes

J’ai identifié, parmi les photographies, des ferrotypes et des ambrotypes. Je devais, pour mon analyse de besoin, savoir combien de documents du genre il y avait. En observant l’état des documents, j’ai constaté qu’il y avait eu dans la passé des manipulations malheureuses. Je voulais corriger le tir en sensibilisant le personnel à manipuler correctement, dans le futur, des documents précieux, ou à s’en abstenir dans le doute. Pour montrer la richesse des documents et leur caractère unique, je leur ai montré, en prenant mille précautions et en inversant les couleurs de la caméra de mon téléphone, ce qui se cachait dans la tache noire a priori inintéressante qu’était l’émulsion d’un négatif sur verre. La démonstration a payé : certains se sont découverts un intérêt pour les documents anciens, et ont voulu que je les forme à les manipuler correctement; les autres ont compris qu’il valait mieux les laisser où ils étaient pour ne pas les endommager.

Renforcement de la formation du personnel

J’aimerais donner un dernier exemple d’activité. Une des compétences socioprofessionnelles à acquérir pour l’ensemble des participants était le travail en équipe. En 8 semaines, il était plutôt impensable de changer radicalement les pratiques de l’équipe en ce qui attrait aux archives, d’autant plus que certains éprouvaient des problèmes soit cognitifs, soit dus aux effets secondaires de leur médication, qui affectaient significativement leur mémoire. J’ai identifié une participante, Nadine, qui était naturellement encline à ordonner les choses et à appliquer des procédures claires. Mon idée était d’impliquer cette participante pour qu’elle-même forme les autres employés, y compris lorsque mon contrat aura pris fin.

Un exemple d’affiche : j’ai aidé à composer, puis contrôler le texte, Nadine s’est chargée de rendre le tout simple, efficace, élégant.

Je l’ai donc formée sur les questions de base – humidité, exposition aux UV, manipulation des boîtes, etc.,  et je lui ai remis un gabarit PowerPoint pour faire des affiches informatives. Je lui donnais comme tâche de résumer ce qu’elle avait appris sur des affiches intitulées « Le saviez-vous? », que je contrôlais, et que nous allions placer un peu partout dans les locaux pour rappeler l’information – par exemple, placer une affiche informative sur les impacts des dégâts d’eau sur les documents près d’un robinet. Toute l’équipe devait se familiariser avec l’information des affiches, et Nadine m’assisterait dans la formation. L’équipe était ensuite chargée d’identifier elle-même les zones de risque, et, sous la coordination de l’employée permanente et de Nadine, de les rapporter afin de pallier aux manquements.

Ginette m’a rapporté, après la fin de mon contrat, que les participants communiquaient mieux entre eux généralement, surtout depuis que des initiatives collaboratives de ce genre avaient eu lieu. Et Nadine? Elle n’avait jamais utilisé PowerPoint avant de faire les affiches, et je l’ai surprise, plus d’une heure après la fin de son quart de travail, encore à son poste, à fouiller dans des banques d’images pour améliorer la qualité des affiches et les rendre plus visuelles. Elle a honnêtement fait un meilleur travail que ce que j’aurais personnellement fait.

En conclusion…

Bien que le travail n’ait pas manqué, et que les nuits aient été très courtes durant ces 8 semaines, je me considère exceptionnellement chanceux de cette expérience. Comme presque tout était à faire côté archives, j’ai pu expérimenter avec une précieuse liberté ce qui deviendra mon métier.

Mais j’ai pu voir autre chose : l’impact de mon travail sur les gens. J’étais bien tombé. Ginette encadrait déjà bien l’équipe, et mes projets mettaient en scène des documents anciens, des formats curieux qui intriguaient; en utilisant une approche plus pédagogique, et en mettant en valeur des documents qui sont intéressants en eux-mêmes, j’ai entendu plusieurs participants me confier avoir aimé leur journée, s’être sentis à l’aise, utiles, s’être améliorés.

De mon côté, j’avais des données d’une précision remarquable pour réaliser (entre autres) mon analyse de besoin et pour présenter dans le détail à la directrice et au conseil d’administration un plan à long terme pour les archives, qui a été ajouté au plan stratégique de l’organisme. Je continue à œuvrer bénévolement pour l’organisme, et je sens, que sur le terrain, mes recommandations sont appliquées. Il est particulièrement agréable de sentir que ses efforts portent fruit, et de pouvoir le constater.

De visu, aussi : de retour dans les locaux, j’ai aperçu que davantage d’affiches informatives avaient été créées, notamment. Et Ginette m’informe que les participants aiment de plus en plus leur travail.

Qui aurait cru qu’une série de projets en archives ait pu servir de prétexte pour valoriser des personnes, et ait eu des impacts positifs sur la santé mentale de certains?

3 réflexions sur “Insertion sociale en contexte d’archives : une expérience gratifiante

  1. Quelle belle expérience vous avez vécue pour votre stage! Félicitations, je crois que vous aurez laissé des marques positives dans cette société d’histoire.

    • J’ai adoré mon expérience, et je continue à donner du temps bénévole depuis! Ce qui est certain, c’est que cette Société m’a également laissé des souvenirs impérissables!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s