Patrimoine

Le contexte de la fondation des Archives nationales en France (1790-1794) : Interprétation de l’événement en regard à la conservation des documents sous l’Ancien Régime? (1600-1789)

par Guillaume Levasseur, étudiant de l’EBSI

En histoire, il est nécessaire pour tout chercheur dont la démarche s’inscrit dans la durée de bien circonscrire sa périodicité. Cette nécessité est au coeur de toute démarche historique qui cherche à synthétiser, comprendre ou vulgariser le devenir humain. L’histoire est souvent présentée sous forme de narrativités textuelles ou de réflexions et d’hypothèses épousant la forme de l’histoire problème. (Ricoeur, 1998, p. 29) Ces paradigmes se prêtent à l’utilisation de dates délimitant des périodes de réformes ou d’autres types d’événements charnières comme bornes. Ces bornes, soit constitueront le début et la fin de l’histoire(ou narrativité) à écrire, soit permettront de délimiter les contours du corpus documentaire ou da la période sur laquelle se portera le regard de l’historien.

Dans le domaine de l’archivistique moderne, la fondation des Archives nationales en France (1790-1794) constitue une de ces dates charnières de l’histoire institutionnelle et de la profession.

Dans ce travail, notre regard se portera sur cette fondation dans une perspective rétrospective. L’objectif sera de tenter de nuancer une approche qui tendrait à présenter cette fondation comme une rupture ou une révolution dans l’histoire de l’archivistique. Pour mener à bien cette démarche, nous comptons tout d’abord présenter un bref aperçu des activités de conservation de documents en prévalence durant l’Ancien Régime en France. Nous procéderons à cette rétrospective sous l’éclairage d’une définition fonctionnelle de l’archivistique. Par la suite, nous présenterons un aperçu des tenants et aboutissants, tant au niveau matériel que législatif et institutionnel, découlant de la fondation des Archives nationales (1790-1794). Puis, nous présenterons une évaluation qui mettra en perspective ce moment fondateur en regard de pratiques antérieures et postérieures en archivistique. Cette synthèse permettra de mieux comprendre la signification habituellement prêtée à cet événement et, le cas échéant, proposer une révision.

La conservation des documents sous l’Ancien Régime (1600-1789)

La conservation des documents est une activité qui se développe naturellement suite à l’invention de l’écriture sur des supports périssables. (Duchein, 1992, p. 67-68) En conséquence, l’archivistique est une pratique très ancienne. L’antiquité avait déjà ses archivistes, chargés de conserver les documents essentiels de l’État. (Couture, Lajeunesse, 2014, p. 3) Tout au long du Moyen-âge jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, la conservation des documents va continuer de se développer en réponse aux besoins soulevés par le développement de l’administration, de pratiques commerciales et des cadres légaux (droit ecclésiastique, droit seigneurial et coutumier, droit royal) en place. (Carbasse, 2015, p.33)

Vers la fin de l’Ancien Régime, les pratiques et techniques de conservation des documents servent les desseins à la fois d’institutions et de particuliers. Ces documents sont fondamentaux dans la défense de leurs intérêts, surtout d’un point de vue légal et administratif :

« Les documents constituent avant tout un trésor et un arsenal : on s’y intéresse quotidiennement pour défendre des intérêts économiques ou des privilèges liés à un état social. » (Delsalle, 1993, p. 447)

Toutes les grandes villes du royaume de France conservent des documents officiels importants dans un bâtiment ou un local. Ces locaux sont souvent sécurisés, c’est-à-dire protégés par des portes blindées ou des fenêtres possédant des rangées de barreaux. L’emplacement de ces archives est aussi choisi avec soin. On cherche à en rendre l’accès difficile. Les décideurs tendent à préférer un emplacement adjacent à une prison ou un cachot, où il y a déjà une surveillance en place :

« Lyon réserve une salle du nouvel Hôtel de ville construit en 1645 pour les archives, avec portes blindées. […] A Belfort, les archives sont installées au-dessus des cachots. » (Delsalle, 1993, p. 447)

Dans les villages, un échevin a la charge des documents importants que l’on garde dans un coffre ou une salle. Même approche dans les paroisses qui conservent les «titres», nom que l’on donne durant l’Ancien Régime aux documents importants, dans des coffres quand ils n’ont pas de local attitré. Les seigneurs, les abbayes, les écoles et les institutions religieuses possèdent aussi ce genre de dépôts de documents administratifs et légaux où les conditions de conservation varient. Au fil du temps, les administrateurs de ces archives doivent composer avec une multiplication des documents archivés qui transforme peu à peu l’organisation des lieux :

« On assiste durant l’Ancien Régime au remplacement progressif du coffre par l’armoire, qui offre une meilleure facilité d’accès aux documents de plus en plus nombreux. » (Delsalle, 1993, p. 450)

Chacun de ces dépôts d’archive possède son propre système de classement. À l’hôpital de Draguignan, on procède à l’inventaire des archives chaque fois qu’un nouveau greffier est élu. Chaque pièce recensée est classée dans une liasse, puis placée dans un sac numéroté qui est déposé dans une armoire à trois clés. (Delsalle, 1993, p.455)

À l’Abbaye de Molesme, on suit jusqu’à la fin de la période un plan de classement établi au XIIe siècle. Ce plan distingue les documents selon plusieurs catégories descriptives : de la Bulle Pontificale aux documents énonçant des privilèges généraux. (Delsalle, 1993, p. 455)

L’existence de ce document démontre que dans certains dépôts d’archives on développe des plans de classements. Ces plans s’apparentant à la notion moderne de classification définie selon les termes suivant :

 « La classification, distincte de l’action matérielle de classement, est l’identification et la mise en ordre intellectuelle des documents, qui se traduit par l’adoption d’un plan de classification. Ce dernier est utilisé pour les archives courantes et intermédiaires autant que pour les archives définitives. » (Foucher, 2000, p.127)

Le développement de ces méthodes de classement s’accompagne, au XVIIe siècle sur une discipline, la «science des diplômes», précurseur de la science archivistique moderne. (Duchein, 1992, p. 15) Les tenants de cette nouvelle discipline publient plusieurs ouvrages qui détaillent les fondements de cette nouvelle approche. À titre d’exemple : en 1765, Pierre Camille Le Moine publie un manuel abordant les thématiques suivantes : les compétences de l’archiviste, l’organisation physique des archives et les techniques de description et de classement. (Delsalle, 1993 p. 458)

Il existe plusieurs autres ouvrages traitant de la conservation des documents. Par exemple, J. Godefroy et J. de Chevrières (1775) proposent de classer les archives dans un ordre chronologique, une pratique qui deviendra la norme en Allemagne plus tard. (Duchein, 1992 p. 16) Un archiviste du nom de Mariée publie en 1779 un manuel qui, selon l’historien Paul Delsalle, se distingua par la précision de ses méthodes archivistiques. (Delsalle, 1993, p.460)

Malgré des lacunes qui se traduisent en problématiques ponctuelles et par un grand éparpillement des dépôts, Paul Delsalle affirme que la conservation des documents est généralement conduite correctement à l’orée de l’Ancien Régime. (Delsalle, 1993, p. 465)

Nous constatons aussi que les pratiques, sans avoir une portée égale dans toutes les institutions, sont avancées et qu’une littérature existe qui tend à codifier les pratiques, tant au niveau de la classification que de la gestion, de l’espace matériel. Le métier d’archiviste existe sous divers nomenclatures : archivaire, sous-archivaire, archiviste ou clavaire. (Delsalle, 1993, p. 457) Un grand souci est porté à la préservation des documents, ce qui se traduit concrètement dans l’organisation physique et la localisation des dépôts. Nous pourrions dire que cette époque voit l’avancement de l’archivistique pour deux raisons principales. La première est le développement d’une littérature propre à la conservation des documents. La seconde est la multiplication des documents conservés. Malgré cela, nous ne pouvons pas parler d’une science archivistique telle que nous l’entendons aujourd’hui, tant du point de vue de la professionnalisation, du cadre légal et des pratiques de conservation.

 

La révolution et les principes de centralisation et d’accessibilité des fonds. (1790-1794)

La révolution française, puis les conquêtes Napoléoniennes ont provoqué un bouleversement des structures gouvernementales, administratives et légales dans toute l’Europe. (Duchein, 1992, p. 17) Ces changements se répercutent dans l’organisation et les pratiques de conservation documentaire. Les dépôts d’archives connaissent alors une période de changement radical qui perdura jusqu’en 1815 :

« Jusqu’ici, la conservation des documents publics était assurée de manière extraordinairement dispersée, à la charge de chacune des institutions et organismes qui les produisaient. » (Galland, 2002-2003, p.120)

Dès le début de la révolution, les députés soulèvent la question de la sureté des pièces originales relatives à l’opération des institutions parlementaires. C’est le député Armand Gaston qui aura la charge de ces documents jusqu’à la promulgation de l’empire en 1804. (Hildesheimer, 1997, p. 33) Dès 1790, l’assemblée se charge de donner un support institutionnel durable à ses efforts de conservation en décrétant la création des Archives nationales décrites comme:

« Un dépôt de tous les actes qui établissent la constitution du royaume, son droit public et sa distribution des documents. » (Hildesheimer, 1997, p. 34)

En dépit de ces efforts louables de conservation, les décideurs de la révolution n’entreprendront pas d’effort de conservation des masses de documents anciens. Cette résistance est autant le résultat d’une volonté affichée de rompre avec le passé que d’un manque de moyens financiers. (Hildesheimer, 1997, p. 34)

Quelques années plus tard la convention nationale adopte une loi le 7 messidor de l’An II, (25 juin 1794) qui est parfois perçu comme un texte fondamental pour l’histoire de l’archivistique européenne. Ce texte de loi encadre et oriente le réseau public qui sera le vecteur d’une centralisation des fonds et d’une uniformisation progressive des pratiques de conservation. (Duchein, 1992, p. 59).

Cette loi garantit aussi en principe deux autres orientations qui restent d’actualité aujourd’hui. Au premier chef on retrouve la publicisation du réseau des archives en rupture avec la norme antérieure du secret d’État et son corollaire soit le principe d’accessibilité universelle. (Hildesheimer, 1997, p. 35)

« Tout citoyen pourra demander, dans tous les dépôts, aux jours et aux heures qui seront fixés, communication des pièces qu’ils renferment ; elle leur sera donnée sans frais et sans déplacement, et avec les précautions convenables de surveillance. » (Hildesheimer, 1997, p. 35)

Ce principe ne s’appliquera malheureusement pas dans les faits. De fait le réseau d’archives nationales ne sert pas encore à l’élaboration de l’histoire.. (Hildesheimer, 1997, p. 43) La loi ordonne aussi le triage des titres et prescrit la destruction de tous ceux qui sont jugés obsolètes selon quatre critères :

«IX. Seront dès à présent anéantis

1 Les titres purement féodaux ;

2 Ceux qui seront rejetés par un jugement contradictoire, dans la forme prescrite par les décrets ;

3 Ceux qui n’étant relatifs qu’à des domaines déjà recouvrés ou aliénés, seront reconnus n’être plus d’aucune utilité :

4 Ceux qui contiennent des domaines définitivement adjugés depuis 1790.» (Loi concernant l’organisation des archives établies auprès de la Représentation nationale(1794), dans Hildesheimer, 1997, p. 38)

Pour remplir ce mandat, on organise un département : l’agence des titres, qui travaille à ce chantier. Jusqu’à 1796, cette instance et ses successeuses traitèrent environ 400 dépôts d’archives à Paris, ce qui représente environ 1 milliard de documents. On estime que près du deux tiers de ceux-ci furent détruits. (Hildesheimer, 1997, p. 40)

En province il existait un grand nombre de dépôts d’archives durant l’Ancien Régime. Ces dépôts furent placés sous l’autorité des départements qui procédèrent aussi à des triages et des destructions, surtout à partir 1793. (Hildesheimer, 1997, p. 41)

« Trois préposés par département devaient mener les opérations ; le nom paiement de leur indemnité réduisit leur activité, mais on ne dispose malheureusement pas de bilan à l’échelle nationale de ces triages. » (Hildesheimer, 1997, p. 41)

Plusieurs départements se dotent en outre d’un archiviste, « […] comme la Seine-et-Oise qui le fait dès le 3 décembre 1790 » (Hildesheimer, 1997, p. 41) Ces archives départementales auront aussi leur rôle à jouer dans la centralisation et le classement des documents.

À l’aulne de ces informations, nous constatons, qu’à prime abord la période révolutionnaire fut propice à de grands changements tant institutionnels que philosophiques. Cependant une question demeure : comment devrions-nous interpréter ces changements dans le contexte d’une histoire de l’archivistique?

Synthèse : une réforme cosmétique?

Dans ses articles sur l’histoire de l’archivistique, Michel Duchein décrit la loi du 7 messiador an II (1794) comme une loi révolutionnaire. Pour lui, cette loi marque en principe le début d’une nouvelle approche institutionnelle consacrant le droit d’accès du citoyen. De fait, ce droit devint par la suite de plus en plus reconnu un peu partout en Europe. (Duchein, 1992, p. 70)

Cependant, nous avons constaté que cette loi ne fut qu’un décret parmi d’autres qui encadrèrent les efforts de triage, de centralisation des fonds et d’organisation durant la révolution française.

De plus, dans les faits, le principe d’accessibilité des archives ne sera pas appliqué durant la révolution. Il faudra plutôt attendre la fin du XIXe siècle pour voir apparaître une pratique de l’histoire qui favorisera l’application du principe d’accessibilité. Ce nouveau champ de recherche s’appuiera en grande partie sur l’étude des documents d’Ancien Régime :

« Les archives des organismes supprimés furent donc placées sous l’autorité des nouveaux gouvernements, mais elles avaient perdu de leur utilité pratique immédiate puisqu’elles reflétaient l’activité d’institutions disparues ; en conséquence, leur intérêt historique devint prédominant, ce qui était une nouveauté. » (Duchein, 1992, p. 70)

Aujourd’hui, l’usage des archives publiques s’est généralisée au point de devenir un pilier fondamental de toute recherche historique ou généalogique, tant pour les chercheurs universitaires que les particuliers. Dans un tel contexte, il est tentant de donner beaucoup d’importance à une loi qui semble en phase avec nos conceptions du rôle des archives.

Cependant, si la loi de 1794 représente un changement de paradigme légal pour le réseau public, ce changement, à plusieurs égards restera tout à fait théorique. De fait, présenter la loi de 1794 comme révolutionnaire sur cette base, c’est un peu comme, dans le cas de l’histoire politique, chanter les louanges de la Magna Carta (1215), un texte souvent considéré comme le premier acte constitutionnel anglais, mais qui dans les faits n’a pas eu d’effet immédiat sur la vie politique du pays. (Judge, 2015, p.357)

En réalité, la loi de 1794 est une déclaration d’intention, qui aura beaucoup plus d’effet en termes de centralisation et de traitement des documents. Comme nous l’avons constaté, cette loi répond au besoin de directives claires qui présideront au triage d’une masse de documents probablement inégalée dans l’histoire de la France d’alors.

Ce triage, sera aussi l’occasion de détruire une grande quantité de documents, jugés obsolètes et d’une provenance douteuse. Les dirigeants de la révolution cherchaient à rompre avec le passé et leur souci était la promotion du nouveau système, quitte à effacer toute trace des institutions de l’Ancien Régime. De fait, les documents jugés utiles au maintien du pouvoir en place furent conservés, alors que ceux qui auraient pu avoir une valeur simplement historique furent détruits. Ce triage, loin de s’opérer sur un paradigme nouveau, consacrant un usage historique des archives publiques au service des masses populaires, maintint ou consacra au contraire une thésaurisation des documents sur une base utilitaire et administrative.

Comme durant l’Ancien Régime, les documents conservés sont des trésors dont la conservation sert les intérêts des élites en place. Les efforts de conservation servent avant tout les intérêts du gouvernement en place tant sur le plan administratif que légal. À cet égard, la période révolutionnaire est décidément l’héritière des motivations, techniques et approches qui régissaient les efforts de conservation de documents durant l’Ancien Régime.

Le paradigme structurant les efforts de conservation reste donc une forme de thésaurisation, tel que Paul Delsalle la présente dans son étude des pratiques prérévolutionnaires. (Delsalle, 1993, p. 447)

Cependant, cet effort de triage et de centralisation des fonds nécessita une refonte des structures institutionnelles qui existaient alors. On assistera dans la durée, en conséquence, à une uniformisation des pratiques dans les nouveaux dépôts publics. De plus, cette centralisation des archives publiques posera de nouveaux questionnements, en regard des pratiques de classement et de gestion des fonds. Ce débat s’avérera fondamental pour la discipline archivistique :

« Le principal débat théorique, qui constitue la base de l’archivistique moderne, est né dans les années 1850. Il concerne les méthodes de classement et n’est pas entièrement épuisé aujourd’hui. » (Duchein, 1992 p.73)

C’est le fameux débat sur le classement par « fonds » ou par ordre chronologique, aussi appelé respect de l’ordre primitif ou Struktupinzip. (Duchein, 1992 p.73) Sans entrer dans les détails, nous pourrions considérer ce débat comme le résultat d’une tension entre une approche purement utilitaire du classement privilégiant une facilité de traitement dans la durée (calendrier de conservation) et une approche qui privilégie une facilité d’accès pour les utilisateurs.

Aujourd’hui, il appert que ces deux principes de classement sont quasiment universels dans tous les dépôts de juridiction publique en Europe. (Duchein, 1992 p.74) À cet égard, la période révolutionnaire en France s’avère charnière. La question d’un principe de classement universel et justifiable apparaît alors être un corollaire inévitable de la centralisation des dépôts et institutions qui s’est amorcée avec la fondation des archives nationales en France. À cet égard, la réforme des institutions publiques de conservation sous une seule juridiction a jeté les bases d’un projet de classement à grande échelle, soulevant dans la durée, des questionnements toujours d’actualité pour l’archivistique moderne. Évidemment, la réponse à ses questionnements se posera différemment dans les différents systèmes de conservation européens.

Ces développements institutionnels et théoriques marqueront donc, tout au cours du XIXe siècle, la lente progression vers l’autonomie de la science archivistique. Cette nouvelle discipline se démarquera de l’histoire en approfondissant et élaborant, entre autres, ses propres fondements techniques. (Ribeiro, 2001, p 296) Le manuel hollandais de Muller, Feith et Fruin de 1898 illustrera bien ce souci technique. Le manuel articule les principes essentiels concernant la nature et le traitement des archives.

L’approche de ces archivistes hollandais découle directement de leurs observations sur le fonctionnement des registres et des structures administratives de leur époque. (Cook, 1997, p.21) Ce manuel sanctionne en quelque sorte la lente évolution de l’archivistique d’Ancien Régime vers ses fondements modernes.

En conséquence, on peut affirmer, sans se tromper, que la fondation des archives nationales, sans révolutionner la logistique physique ou les motivations sous-jacentes présidant à la conservation des documents, a jeté les bases institutionnelles et légales sur lesquelles se sont construites les pratiques et doctrines d’une discipline archivistique unifiée.

Conclusion : Penser l’histoire de l’archivistique

Réfléchir à l’histoire de l’archivistique a son utilité tant pour l’archiviste que l’historien. (Cartier, Chantigny, 2017) Cela nous permet de mieux comprendre et contextualiser les pratiques de conservation en regard des sociétés humaines concernées. Depuis les débuts de la société alphabétisée, les technologies de transmission et de conservation ont confiné l’archiviste au rôle de gardien et de mémoire. (Taylor, 1997, p. 2)

Comme nous l’avons vu, l’enjeu de la mémoire est aussi un enjeu politique depuis les temps anciens. Le rôle des archives d’Ancien Régime et de la révolution resta la légitimation des élites et la marginalisation des impuissants. (Cook, 1997, p.18) Les archives de la Révolution Française sont avant tout des trésors d’État. La loi de 1794, bien qu’elle propose une nouvelle orientation, propice à la recherche, restera pratiquement sans effet pendant une bonne cinquantaine d’années. Pire, la logistique des nouveaux dépôts d’archives publics, soit leur emplacement physique et leur classement, se construira sur les mêmes principes que durant l’Ancien Régime. À ce compte, nous pouvions, à juste titre, douter du caractère révolutionnaire de la loi de 1794 tel que Duchein le proposait.

La centralisation et la multiplication des documents à conserver, leur triage et leur classement poseront dès le départ un défi considérable. La discipline archivistique s’articulera principalement autour des défis techniques posés par la mission de conservation colossale des grands dépôts d’archives publiques. C’est pourquoi cette nouvelle discipline s’articulera autour d’un paradigme historico-techniciste. (Ribeiro, 2001, p. 296)

Cependant, même si ces pratiques se sont avérées efficaces, pour faire face aux défis soulevés par la nationalisation des dépôts d’archives, ouvrant des champs nouveaux aux efforts de conservation (pensons seulement à la recherche historique), elles ne fournissent pas nécessairement toutes les réponses. Aussi, il importe de considérer l’Ancien Régime et la période révolutionnaire comme des étapes importantes dans l’histoire de la conservation des documents qui ont permis l’établissement d’une discipline archivistique fondée principalement sur la gestion des documents.

Cette nouvelle discipline, évoluera au XXe siècle vers un paradigme informationnel-scientifique cherchant à la repenser et la reconstruire. (Ribeiro, 2001, p. 298)

Ce nouveau paradigme de recherche en archivistique déplace le centre d’intérêt théorique (et pratique) des archives en retrait de leur fonction d’enregistrement et met l’accent sur l’intention, c’est-à-dire l’acte créateur ou le contexte fonctionnel qui préside à l’enregistrement du document. (Cook, 1997 p. 48)

L’objectif d’une telle approche serait à terme, de permettre l’intégration des archives électroniques dans une pratique archivistique plus facile d’accès pour le grand public. Cela demanderait une plus grande vulgarisation où mise en contexte. Cet impératif découle principalement du développement des technologies de l’information, mais aussi d’une réflexion sur le sens de nos pratiques de conservation des documents.

Par exemple, dans un contexte où les archives des communautés sont appelées à se multiplier dans des dépôts numériques, contenus dans des serveurs délocalisés et pourtant accessibles à tous, il nous faut réfléchir aux modalités de traitement des documents et de l’information qu’ils contiennent. (Taylor, 1997, p.12) Devant le défi posé par une telle démocratisation, qui pose une croissance de l’utilisation des documents, la science archivistique exclusivement documentaire, qui servait essentiellement les fins de l’état, ne possède pas nécessairement tous les outils de réflexion nécessaires pour structurer ces nouvelles archives électronique.

À cet égard, la loi de 1794 reste, malgré nos critiques de l’analyse de Duchein, un moment charnière de l’histoire de la discipline archivistique. Pour une première fois dans l’histoire une loi posa la question de nouvelles fins justifiant la conservation des documents. Ces fins, découlant, du droit à la recherche et du droit d’accès à l’information, s’ajoutèrent aux fins administratives ou légales de l’Ancien Régime. En proposant de libéraliser l’accès aux archives publiques, le gouvernement de la France, ouvra, en théorie, sinon dans les faits, une voie qui conduit en bout de route à la révolution de l’information que nous vivons depuis vingt ans.

En garantissant l’accès à l’information publique à tout citoyen, le gouvernement français instaura, à terme, un climat propice à la multiplication des démarches de recherche. Cette démocratisation de la recherche, conduira sur un siècle et demi à la multiplication des utilisateurs des documents d’archives et de l’information publique en général. Combinons ce droit à l’éducation publique obligatoire et nous nous retrouvons dans une société où chaque citoyen devient un usager potentiel des moteurs de recherche et des documents d’archives disponibles en ligne.

En bref, bien que ces effets sur les pratiques de conservation de document ne s’observent que sur la durée, la loi de 1794 eut un impact majeur sur notre façon de concevoir l’information et la recherche. À terme, cette loi fut une déclaration de principe essentielle au niveau politique du passage de royaume à l’état de droit et pour les individus de France du passage de l’état de sujet à l’état de citoyen.

 

***

Ce texte est une version révisée d’un travail pratique réalisé dans le cadre du cours ARV1050 Introduction à l’archivistique – donné au trimestre d’automne 2017 par Isabelle Dion à l’EBSI, Université de Montréal.

Bibliographie

Bécheu, Claire et al, Les archives nationales : des lieux pour l’histoire de France : bicentenaire d’une installation 1808-2008, Paris : Somogy; Paris : Archives nationales 2008, 368 p.

Carbasse, Jean-Marie, Les droits du Moyen-Âge, Coll. «Que sais-je?» puf, 2015, 128 p.

Cook, Terry, «What is past is Prologue: A History of Archival Ideas Since 1898, and the Future

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Couture, Carol, Lajeunesse, Marcel, L’Archivistique à l’ère du numérique, PUQ, 2014, 290 p.

Delsalle, Paul, « L’archivistique sou l’Ancien Régime, le Trésor, l’Arsenal et l’Histoire», Histoire économie et société, 1993, 12e année, no 4, pp. 447-472

Duchein, Michel, «The History of European Archives and the Development of the Archival Profession in Europe», American Archivist, Hiver 1992, Vol. 55, pp. 14-25

Duchein, Michel, « La Révolution française et les archives : la mémoire et l’oubli dans l’imaginaire républicain » «Liber Amicorum Pierre Bougard», Mémoires de la Commission départementale d’histoire et d’archéologie du Pas-de-Calais, XXV et Revue du Nord, h. s. no 3, pp. 59-66

Duchein, Michel, «L’histoire des archives européennes et l’évolution du métier d’archiviste en Europe», La Gazette des archives, Année 1992, Volume 1, no 1, pp. 67-80

Foucher, Jean-Pascal « Les fonctions de l’archivistique contemporaine ». Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 2000, no 3, p. 127-128.

Galland, Bruno, « Une archivistique française à l’épreuve du temps », Archives, 2002-2003, volume 34, nos 1 et 2, pp. 119-137

Hildesheimer, Françoise, Les Archives de France, Mémoire de l’histoire, Honoré Champion Éditeur, 1997, 200 p.

Judge, Lord, «Magna Carta: Some Reflections», King’s law journal, 2015, Vol. 26, no 3, p. 357-366

Ribeiro, Fernanda, «Archival science and Changes in the Paradigm», Archival Science, 2001, no 1, p 295-313

Ricoeur, Paul, «Architecture et narrativité», Urbanisme, Novembre-Décembre, 1998, no 303, p. 44-51

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Taylor, Hugh, «The Archivist, the Letter and the spirit», Archivaria, spring 1997, no 43, p. 1-16

 

Sites web

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https://www.bl.uk/magna-carta/articles/why-magna-carta-still-matters-today

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Site des archives nationales françaises.

http://www.archives-nationales.culture.gouv.fr/web/guest/histoire-de-l-institution

Encyclopédie Larousse en ligne : Magna carta

http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/charte/32860

 

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