Profession/Recherche scientifique et théorie

Archives Next : quel futur pour le passé?

Par Jonathan David

Il est plutôt rare de voir un blogue se lancer dans la publication d’un livre papier. Et c’est d’autant plus rare quand il s’agit d’un acteur du milieu de l’archivistique. Je ne pouvais donc pas poursuivre mon chemin sans souligner le travail de Kate Theimer d’Archives Next : « Well, what came next? Selections from Archives Next 2007-2017».

On a souvent discuté des enjeux de conservation de l’information sur l’internet, notamment de la courte durée de vie des pages web ainsi que de la volatilité des liens entre les pages. On sait que le contenu en ligne est reconnu comme fragile, et qu’une grande partie du web des années 2000 n’est plus disponible. D’ailleurs, au moment où j’écris ces lignes, la page d’accueil d’Archives Next affiche une erreur (les textes peuvent toutefois être lus si vous avez le lien direct). J’espère que le problème se règlera. En attendant, on a un livre qui, lui, ne nous laissera pas tomber.

Cela représente une grande somme de travail que de sélectionner les meilleures publications, puis de les regrouper par thématique. L’ouvrage couvre un très large horizon de sujets, et les textes réunis sont pour la plupart rédigés sous la forme conversationnelle. Surtout, la plus grande qualité de ce livre est, selon moi, sa franchise. Elle est certes difficile à entendre parfois; l’auteure n’a pas froid aux yeux et certains sujets délicats ont été abordés. Et c’est l’élément à retenir ici : les textes ne se présentent pas comme des thèses, mais plutôt comme des invitations à une réflexion collective. On implore ici les archivistes à sortir de leur silence et à partager leurs réflexions et expériences.

Je vous ai donc préparé un petit compte-rendu qui, je l’espère, vous donnera le gout de le lire, et qui sait, peut être même vous donner le gout de vous engager dans la conversation en écrivant un billet!

La place d’un blogue dans la discipline archivistique

Plusieurs textes reviennent sur la notion de blogue ainsi que sur les nombreuses retombées positives de l’utilisation de ce moyen de communication moderne pour une profession qui se veut en santé. Dans les premiers textes suivant la création d’Archives Next,  on peut sentir que Kate Theimer flairait l’importance de se positionner et de défendre le billet de blogue comme un texte légitime et scientifique, au même titre que les communications dans un congrès ou les publications d’une revue scientifique. Plusieurs arguments convaincants sont discutés en ce sens.

Crédit photo: Jonathan David

Il serait tout de même malhonnête de ne pas prétendre que les caractéristiques intrinsèques reliées au blogue sont attrayantes: accessibilité immédiate et gratuite depuis votre ordinateur personnel ou votre cellulaire, sentiment d’intimité, ouverture à la discussion (le module commentaire). Sans compter qu’ils favorisent l’esprit de communauté. Le blogue en tant que moyen de s’informer est de plus en plus populaire, et leurs citations sont de plus en plus fréquentes dans les travaux universitaires.

David Kemper, qui a écrit un texte intitulé « How Blogs Can Save Your Career », insiste sur l’idée que le blogue est un outil formidable pour « être de son temps » (to stay current). Car oui, les conditions actuelles dans les organisations nécessitent d’avoir un minimum de formation continue si on veut que notre carrière survive au passage du temps (et de l’obsolescence technologique accélérée).

Si le blogue est un magnifique outil, je peux confirmer, par expérience, qu’il est difficile de recruter des archivistes qui souhaitent partager leurs idées et expériences par écrits. Heater et Dani se posent également la question dans Archives Next: « Why more archivists aren’t writing blogs or commenting on them? (p.36) ». Les anciens n’ont plus la flamme? Les nouveaux ont peur? Personne n’a rien a dire?

« Because blogging involves putting one’s thoughts out there on the web for anyone to read, it can be intimidating (…) we are a comparatively small profession with a tight job market. No one wants to risk that an all-too honest comment on a blog will cost them a job. (p.37-38) ».

Il y a certes du vrai dans cette affirmation, mais la publication d’un texte sur un blogue tel que Convergence permet aussi une reconnaissance des pairs, et il s’agit d’un excellent tremplin pour se faire connaitre en début de carrière. Comme dans les interactions quotidiennes, chaque mot qui sort de notre bouche peut aider ou froisser une personne. Et même si on s’efforce de garder un certain contrôle de ce qui est dit, les risques d’être mal compris seront toujours présents. J’espère que ces risques ne vous empêcheront pas d’exprimer votre point de vue au quotidien. J’en profite pour vous inviter à soumettre vos textes en grand nombre. Prenez un bon risque 🙂 Et surtout, amusez-vous en écrivant votre article!

« I Think there are a lot of talented, creative, foward-thinking people in our profession who are doing great things within their own institutions, but the skills and vision of those people are not being channeled into a discussion (p.49) ».

L’image de marque de l’archiviste

Quelques textes font l’exercice d’analyser l’archive et l’archiviste comme des marques. Ceux-ci apparaissent périodiquement dans les fictions, et la manière dont ils sont présentés est loin d’être un fait anodin. Quelles sont les représentations collectives les plus partagées dans les fictions selon Richard Cox?

Les archives: « The place where the records are stored (…) situated in basements (…) dust and old (…) seen as forgotten places (p.7) ».

Les archivistes: « absent-mindednes, other-worldliness (…) who is far more comfortable with dead, rather than living people (p.7) ».

Shelf stacks, National Archives, top floor, Air New Zealand Building (1979). Crédit: Archives New Zealand. Licence Creative Commons.

On peut comprendre le commun des mortels de ne va pas visiter un centre d’archives avec les enfants chaque samedi matin. Mais tout de même, pourquoi ces clichés n’évoluent-ils pas?  « Most people probably wouldn’t think of most archives as places that collected « new » in other words almost-current stuff (p.7) ». Même chose pour les documents numériques. L’archiviste travaille sur un ordinateur? Plusieurs en seraient surpris même encore aujourd’hui!

On ne compte plus le nombre d’articles qui remet en question l’identité de l’archiviste, du moins qui tente de la définir, de trouver son essence. L’archiviste a vu passer son lot de gourous du dimanche qui prétendent détenir l’ingrédient secret qui pimentera l’image de notre profession de façon durable. On retrouve dans Archives Next différentes « solutions » en ce sens:

« I also think that technology gives us an opportunity to expand or widen the focus of our brand or to think about starting a new brand (p.12) ».

« We must make people want access to what we have, and to do that we must figure out what uses they want to make of the collections (p.146) ».

« If that you’re looking for is some evidence of grand society-level change taking place because of the materials held in archives, we can probably find a few stories for you that demonstrate that. But that misses the point, or rather my point (…) the material held in archives help people in their own individual lives. (…) The mission of archives to shift to that focus on people (p.161-162) ».

Que ce soit pour faire valoir des droits de citoyen, comme inspiration pour des artistes, dans les études de nombreux étudiants, pour clarifier le passé familial avec le généalogiste, etc. Le travail de l’archiviste est socialement utile, même au niveau micro. C’est ainsi qu’il est proposé une nouvelle mission générale pour l’archiviste: « Archives add value to people’s lives by increasing their understanding and appreciation of the past (p.146) ».

Dans Archives Next, l’archiviste est vu comme le principal responsable de son problème d’image médiatique. Non sans vouloir faire réagir, on affirme que contrairement aux archivistes, les bibliothécaires eux, ont réussis à améliorer leur image publique. En effet, depuis que les bibliothèques ne sont plus de simples lieux de lecture, mais de véritables milieux de vie communautaires, on n’associe plus le bibliothécaire à cet intellectuel asocial qui passe son temps à dire « chutttt » en postillonnant.

« Profession has sometimes been too internally focused (…) on a collections-based narrative (…) leaves out a great deal of what makes us valuable. We should not be the invisible plumbers and electricians working behind the scenes. (…) we need to make ourselves part of that story (p.326) ».

L’archiviste est suspecté de voir dans sa mission première la conservation. Or, il est proposé que ce soit plutôt l’accès à l’information qui soit prioritaire.

« People need to be active constructors of their knowledge. (…) Archivists need to do more than just present their materials (or a description of them) to users. We must develop frameworks or facilitate conversations (p.15) ».

Aussi, il n’y a pas que le public qui conserve cette vision rétrograde de l’archiviste. Certains étudiants arrivent dans le métier avec une passion pour les « vieilles choses », mais une grande aversion face aux technologies. Pourtant, il est impossible de concevoir que notre métier puisse se passer de ces outils pour s’adapter aux besoins de notre clientèle. Et sans clientèle, à quoi bon collectionner les documents?

« Some of that «cool old stuff» — guess what? It’s born digital now. (…) this idea that anyone would become archivist with the thought it means they don’t have to deal with technology just gets my goat. It’s unrealistic (…) a big part of your job – probably most of it, in many cases – will be interacting with people and using technology. So be prepared for that too (p.68) ».

Et question de bien préparer ces étudiants en archivistiques à affronter le marché du travail, on retrouve dans le livre une « liste de désenchantements » que je trouve franchement honnête. Même s’il est bien de garder vivantes ses utopies afin de garder la flamme, on se doit de penser aux éléments quotidiens qui sont des tâches techniques, parfois redondantes, mais qui sont nécessaires au bon fonctionnement des collections. Il est de notre devoir de bien outiller la relève et de la préparer adéquatement et être fonctionnel au niveau technique. Voici donc quelques-unes de mes préférés (p.68-71):

« You don’t work with your dream collection (s) overnight. And maybe you never will »

« Keep learning even when you’re out of grad school »

« Professionalism. Get Comfortable with the professional identity/culture and work actively to develop it ».

« You have to love the future as much or more than the past (p.69) ».

« Recognize that you might work with material you don’t agree with, and you need to provide a non-biased description ».

« Above all, remember that the professionals you meet generally have a lot of expertise which they are happy to share with you. Never miss out on an opportunity to demonstrate to them how much you value their knowledge ».

Le travail collaboratif, l’archiviste professionnel et l’archiviste citoyen

Plusieurs textes discutent de la question du travail collaboratif et la question de l’embauche de professionnel par les organisations. Il semble y avoir une forte tendance au travail bénévole, ou encore étudiant / stagiaire non rémunéré dans le milieu aux États-Unis, et j’ajouterais que la tendance se voit ici également.

La culture de la participation est en vogue dans notre société, et elle va au-delà du secteur des archives. On parle aujourd’hui de journalisme citoyen, de science citoyenne, etc. L’engagement, la participation, la collaboration et l’esprit de communauté sont des valeurs hautement estimées de nos jours, mais cela l’a particulièrement été depuis longtemps du côté des archives. En effet, plusieurs fonds se sont littéralement constitués grâce à du travail bénévole, réalisé par les acteurs d’un milieu ou d’une communauté spécifique : « the concept of a group of people wanting to document their community (p.135) ». Dans certains cas, l’idée part d’une nécessité d’écrire eux-mêmes leur histoire dans un contexte de répression (les premières communautés LGBTQ, les groupes qui revendiquaient des droits pour les Afro-Américains dans les années 1960, etc.).

Aujourd’hui, la collaboration se transporte également sur internet. Par exemple, le partage d’archives en ligne permet parfois la collaboration des internautes afin d’avoir une meilleure compréhension des éléments représentés dans une photographie. Un cas spécifique, décrit en détail dans le livre, raconte l’histoire d’une photographie dont la description a pu être raffinée suite à la diffusion en ligne.

« Just like it takes a village to raise a child, it takes a crowd to understand an archive. Different people will value different aspects of documents. A genealogist may recognize a family member, a local historian a location and a journalist a good story. Similarly, all of them have the knowledge that can contribute to an understanding of the document (p.44) ».

Finalement, si le travail collaboratif est vu la plupart du temps comme un élément indispensable à notre profession, certains s’inquiètent de certaines conséquences pour l’image de l’archiviste en tant que corps de métier professionnel :

« how « opening up » the archives affects the role of the archivist and how issues of authority are negociated in a participatory archives. There are no answers to these kinds of questions (p.135) ».

S’il est difficile de se positionner publiquement contre l’engagement citoyen et le bénévolat – bien entendu que c’est une bonne chose – la question peut quand même être considérée comme légitime, car on observe des débordements, notamment lorsque les organisations, par souci d’économie, ne remplacent pas des départs à la retraite ou utilisent à outrance des stagiaires non rémunérés pour faire l’ensemble du travail. En fait, certains s’inquiètent du «flou identitaire» créé par la popularité du bénévolat. Pourquoi est-il si important de délimiter un rôle bénévole et un rôle pour les archivistes professionnels? :

« (…) ensuring that employers understand the importance of hiring  people with appropriate credentials for jobs as archivists, and that employers pay professionals a salary that recognizes their expertise and knowledge (p.325) ».

Bien sûr il ne s’agit pas d’une bataille de carré de sable. « The more people involved in the archival space, the better. (…) This explosion of interest is a testament to the value of what we do (p.324) ».

Dans une société où le passé prend autant de place, l’archiviste est plus que jamais sollicité. Il ne lui reste qu’à se positionner au-devant de la scène, et pas seulement comme technicien à l’éclairage!

***

À propos du blogue Archives Next : Archives Next est un blogue américain fort crédible et populaire, créé en 2007 par Kate Theimer*. Si la majorité des textes sont rédigés par cette dernière, le blogue se présente comme une longue discussion; en plus des nombreux commentaires, certains billets répondent directement à d’autres textes précédemment publiés.

À propos de l’auteure du blogue – et du livre : Kate Theimer* a été sur le Conseil de la Society of American Archivists de 2010 à 2013, et a reçu le SAA’s Spotlight Award en 2014. Elle est également éditrice de la série Innovative Practice or Archives & Special Collections  de Rowman & Littlefield, auteure de Web 2.0 Tools and Strategies for Archives and Local History Collections, et finalement éditrice de A Different Kind of Web : New Connections between Archive and Our Users.

À propos de l’auteur: Jonathan David est responsable du blogue Convergence. Pour voir l’ensemble de ses publications, cliquez ici. Pour plus d’information, pour le contacter ou pour soumettre vos textes, cliquez ici.

Une réflexion sur “Archives Next : quel futur pour le passé?

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