Gouvernance et culture organisationnelle/Patrimoine

Histoire de la bibliothèque de l’Université Laval : Entretien avec Richard Dufour

Par Jonathan David

Richard Dufour a fouillé jusqu’au dernier document des archives de la bibliothèque de l’Université Laval pour rédiger son récent livre, intitulé simplement « Bibliothèque de l’Université Laval 165 ans d’histoire : 1852-2017 ». Documenter l’histoire d’une bibliothèque est une tâche colossale – plus qu’on pourrait le penser à première vue – et  cela exige une passion certaine pour son sujet. Bibliothécaire-conseil dans cette institution depuis 2008, et autrefois étudiant qui fréquentait celle-ci,  Dufour affectionne son sujet, et cela transparait énormément à la lecture de ce fantastique récit historique.

« Quiconque s’imagine que la vie en bibliothèque est un fleuve tranquille se détrompera en lisant cet ouvrage. Il n’y trouvera pas l’atmosphère feutrée, la douceur des manières ni la tranquillité qui feraient le quotidien des bibliothèques. Une bibliothèque universitaire se trouve au cœur de nombreux tiraillements. Elle compose avec les exigences difficilement conciliables des gouvernements, des autorités universitaires, des professeurs, des étudiants et de bien d’autres encore. Elle doit avancer au rythme des innovations technologiques et renouveler son rôle dans le système de l’éducation supérieure. La bibliothèque de l’Université Laval illustre en une large mesure les défis qu’ont dû relever toutes les bibliothèques universitaires. » (Résumé officiel)

Le House of Cards des bibliothèques

Si vous avez apprécié de voir les différents jeux de pouvoir des coulisses de la maison blanche dans la populaire série House of Cards, vous apprécierez certainement ce livre. Cette surprenante comparaison me permet d’insister sur l’élément suivant : l’histoire de la bibliothèque est loin d’être une histoire qui chuchote, voir silencieuse. Chaque décennie, à tous les niveaux hiérarchiques, les professionnels qui y travaillent démontrent une grande ardeur combative, prêt à tout pour amener plus loin leur institution.

Dans son analyse historique, Dufour laisse une grande place à l’analyse des stratégies et jeux de pouvoir dans la gouvernance de la bibliothèque ; les outils mis en place, les différents rapports qui ont été rédigés dans le but d’appuyer ou de réaliser des mesures concrètes, la négociation, la collaboration, la stratégie, etc. Le désir de tout centraliser, le manque d’espace, le manque de financement, l’évolution technologique, tout cela en plus d’une démocratisation de l’accès à l’éducation supérieure (une augmentation du nombre d’usagers, mais aussi de leur provenance et de leurs domaines de recherche). Tout cela fait que la bibliothèque s’est sans cesse battue pour une amélioration constante de son établissement et ses collections.

À travers l’histoire de cette bibliothèque, on peut également trouver l’évolution des différentes techniques de conservation et de diffusion de l’information. Le catalogue à fiches semble bien loin de nous, maintenant que nous avons accès à de puissants moteurs de recherches en ligne, disponible à partir de notre téléphone portable. Mais ce fascinant récit sur ceux qui nous ont précédés est un témoignage sur leur ingéniosité et leur persévérance. En traversant ainsi les époques et en s’arrêtant sur les moments de rupture, on met en évidence le vieil adage qui dit que Rome ne s’est pas bâti en une journée.

***

J.D. – D’où vous est venue l’idée de faire ce livre? Est-ce un projet qui était sur la table depuis longtemps?

R.D. – Rédiger l’histoire de la Bibliothèque m’est venu à l’esprit en raison de l’influence, sans doute involontaire, du bibliothécaire Gilles Paradis, avec qui j’ai fait un stage à l’Université Laval avant de lui succéder. M. Paradis travaillait à la Bibliothèque depuis 1966 et prenait toujours soin de mettre les choses en contexte en s’appuyant sur sa connaissance approfondie du milieu. À cela s’ajoute le fait que la Bibliothèque a massivement renouvelé son personnel dans les dix dernières années, perdant ainsi sa mémoire institutionnelle avec le départ de professionnels qui y œuvraient depuis les années 1960. Soulignons finalement qu’il ne fallait pas tarder à interviewer les retraités qui atteignent un âge vénérable et qui sont parfois les seuls témoins des événements passés. J’ai donc déposé ce projet à la direction de la Bibliothèque à l’hiver 2014. Mes supérieurs m’encouragèrent à aller de l’avant. Le manuscrit final fut prêt à l’automne 2016. La recherche d’un éditeur et le processus de publication s’ensuivirent.

J.D. – Votre livre contient un grand nombre d’archives photographiques remontant jusqu’à 1900. Vous dites en introduction avoir parcouru l’ensemble du fonds d’archives sur la bibliothèque. Cela a dû représenter un travail colossal?

R.D. – Comme pour beaucoup de choses dans la vie, il vaut mieux se lancer dans un projet en ignorant l’ampleur qu’il peut prendre. Il semblait logique de remonter l’histoire de la Bibliothèque jusqu’à ses débuts. Je n’avais toutefois pas pleinement conscience des recherches et des lectures que cela représentait. Un travail régulier m’a permis de lire les sources disponibles en y prenant un plaisir constant. Avec le recul, je réalise l’immensité de la tâche, mais elle ne m’a pas semblé lourde quand j’y étais plongé. Je dois souligner que mes recherches ont abouti grâce au service des archives de l’Université Laval, qui favorise la recherche en donnant un accès facile à leurs fonds, en offrant des heures d’ouverture étendues et en permettant de photographier les documents. Les archives se trouvent en outre dans le même bâtiment que la Bibliothèque. Je pouvais m’y rendre rapidement et revenir à mon bureau en cas d’urgence. Consulter des archives photographiques fut un grand plaisir et une nouveauté pour moi. Les photographies retenues pour le livre ne constituent qu’une fraction de celles que j’ai trouvées.

J.D. – La bibliothèque n’a jamais eu peur de prendre des risques et de se montrer innovante. Quelle a été pour vous la décision qui a eu le plus d’impact dans sa trajectoire historique?

R.D. – La Bibliothèque innovante et moderne remonte aux années 1960 et spécifiquement au Rapport Williams-Filion, Vers une bibliothèque digne de Laval (1962). L’Université Laval décida de se comparer aux autres universités nord-américaines et engagea des experts pour évaluer ses services. Le rapport sur la Bibliothèque fut accablant : collections pauvres, locaux inadéquats, sous-financement, personnel non qualifié. C’est à ce moment que l’Université Laval s’engagea sérieusement envers sa Bibliothèque et lui permit de remonter la pente de façon spectaculaire. Il y a un véritable tournant à la Révolution tranquille, une seconde naissance pour la Bibliothèque.

J.D. – L’histoire de la bibliothèque a été marquée par de nombreuses luttes politiques internes, mais la plus intense aura sans doute été celle qui l’opposait aux facultés qui, elles, souhaitaient avoir leur propre bibliothèque de proximité. Comment avez-vous réussi à documenter ces tensions? La plupart devaient probablement reposer sur de l’implicite, du non-écrit?

R.D. – Les tensions créées par la fusion des bibliothèques facultaires furent intenses et entachèrent les relations entre la Bibliothèque et certaines facultés pendant des décennies. Les conflits étaient loin d’être implicites et non-écrits. À l’époque, les débats se faisaient ouvertement sur le campus et même sur la scène régionale. Nous trouvons aux archives des mémoires déposés par les facultés, des pétitions et des mémos, qui documentent les passes d’armes entre la Bibliothèque et les facultés. Des articles et des lettres ouvertes sur ces sujets parsemaient aussi les journaux du campus, par exemple Le fil des événements. Les conflits débordaient même parfois dans les journaux régionaux, comme dans Le Soleil.

J.D. – Pour notre regard de contemporain, les détails du fonctionnement de la bibliothèque à certaines époques peuvent nous paraître aujourd’hui littéralement farfelus. On y apprend par exemple que durant les 86 premières années de la bibliothèque, il s’agissait d’un monde très exclusif : 4 heures d’ouverture par jour, approbation du bibliothécaire au cas par cas pour chaque étudiant, aucune circulation sans être supervisé… Pourquoi autant de barrières à l’accès au savoir, et comment cela en est-il venu à changer?

R.D. – C’est une question de contexte. La Bibliothèque était conçue comme un sanctuaire, un dépôt pour des collections précieuses. L’accès physique aux documents était strictement contrôlé pour préserver les ouvrages, mais aussi pour s’assurer que des livres ne tombent pas entre les mauvaises mains et portent atteinte à la moralité des lecteurs. L’Université et la Bibliothèque relevaient du Séminaire de Québec, avec les prêtres qui veillaient à la rectitude morale. La première rentrée universitaire eut lieu en 1854, avec 15 étudiants. La Bibliothèque étant peu fréquentée, elle pouvait fonctionner avec des heures d’ouverture minimales, un personnel réduit et une surveillance sévère. L’accès direct et élargi aux collections s’imposera en raison de la croissance de l’Université, quand les étudiants et les professeurs se feront plus nombreux et aussi plus exigeants. La Bibliothèque de l’Université Laval tenta de resserrer le contrôle sur ses collections quand elle obtint un Pavillon de la Bibliothèque en 1968 sur le campus de Sainte-Foy. Les étages supérieurs n’étaient pas accessibles aux étudiants de premier cycle ni au public en général. La Bibliothèque revint sur sa décision en 1974 en réponse aux pressions des étudiants, car il n’était plus concevable au Québec que l’accès soit limité à certaines catégories d’utilisateurs.

J.D. – Votre livre permet de voir combien les bibliothèques n’ont pas toujours été ce qu’elles sont aujourd’hui, et qu’il s’agit d’un processus de tâtonnement, ou plusieurs systèmes ont été essayés, pour le meilleur et pour le pire. Que ce soit un système de catalogage ou une procédure de service à la clientèle, quelle a été selon vous l’initiative la plus inusitée que vous avez découverte en réalisant ce projet?

R.D. – Je ne sais pas si le terme « inusité » s’applique dans le cas qui me vient à l’esprit, mais la Bibliothèque mit sur pied un Centre de documentation dans les années 1960. Ce service confectionna des index permettant de repérer des articles de journaux et de revues savantes en langue française. On lui doit des index tels que Radar et l’Index de l’actualité. Le Centre se procura même une machine révolutionnaire, le Miracode, qui permettait de repérer rapidement de la documentation selon des mots-clés et de la visionner sur un écran. Les documents étaient microfilmés sur place, dans un atelier de microcopie, et des employés faisaient manuellement l’indexation des contenus. Le Centre entretint malheureusement de nombreux conflits avec la direction de la Bibliothèque et avec d’autres unités sur le campus, menant à sa fermeture. Pour ce qui est de l’avant-gardisme, de la pertinence et de la valeur ajoutée, ce service fut une étape marquante pour la Bibliothèque. L’expérience reste unique, à ma connaissance, au Québec.

J.D. – On voit à travers l’histoire de la bibliothèque les résultats de l’évolution des technologies primitives; des premiers systèmes de fiches au MIRADOR, puis aux premières consoles IBM 2260. Vous décrivez parfaitement tous les efforts, financiers et logistiques, qui ont dû être mobilisés pour chacun de ces changements majeurs. À une époque où l’obsolescence technologique est encore plus rapide, doit-on être pessimiste pour l’avenir des systèmes actuels?

R.D. – Les systèmes évoluent sans cesse et ceux d’aujourd’hui se transformeront ou disparaîtront eux aussi. Nous ne sommes pas au bout du chemin, avec des solutions pérennes et immuables. L’obsolescence technologique est un problème connu et dont les institutions et les entreprises sont conscientes. Dans des conditions de conservation adéquates, les microfiches et les microfilms des années 1960 sont encore dans leur état d’origine et tout à fait consultables. Le support n’est plus à la mode, mais il offrait de la stabilité. Les formats de documents électroniques d’aujourd’hui seront-ils encore lisibles par les ordinateurs dans 50 ans? On peut espérer que ce sera le cas. Mais il faut aussi réaliser que l’informatisation des systèmes de bibliothèques fut un saut immense. Pensons seulement à la nécessité d’apposer des codes à barres sur les millions de livres composant une collection! Il fallait en outre coder les informations bibliographiques et apprivoiser des technologies entièrement nouvelles. On peut espérer que la migration d’une technologie numérique vers une autre sera moins exigeante quand les modifications se feront de manière virtuelle, entre des systèmes déjà informatisés.

J.D. – Le manque d’espace, l’accessibilité et la proximité entre les facultés et la bibliothèque sont des problèmes qui reviennent périodiquement tout au long de l’histoire de la bibliothèque. Voyez-vous dans le livre numérique une solution qui peut régler une fois pour toutes l’ensemble de ces problèmes?

R.D. – L’informatisation des services et des collections a déjà beaucoup aidé la Bibliothèque de l’Université Laval à accroître l’accessibilité et à se rapprocher des facultés. Afin d’apaiser les tensions engendrées par la disparition des bibliothèques facultaires en 1973, la Bibliothèque entreprit de s’informatiser afin de permettre aux facultés d’utiliser la Bibliothèque sans avoir à toujours s’y rendre. D’énormes efforts furent consentis pour informatiser le catalogue afin que les étudiants et les professeurs n’aient plus à se déplacer à la Bibliothèque pour consulter les tiroirs à fiches. L’arrivée des réseaux informatiques sur le campus, puis d’Internet permit des avancées considérables pour rendre des services et des collections accessibles à distance. Le livre numérique s’inscrit dans cette perspective et constitue un atout de plus. Le numérique comme solution au problème d’espace fait écho à l’engouement que provoqua l’avènement des microfilms. Nos archives attestent que des bibliothécaires envisageaient de régler les problèmes d’espaces en microfilmant des collections entières. Quand je suis arrivé à la Bibliothèque en 2008, il y avait alors des employés qui rêvaient de numériser des collections entières pour se débarrasser des livres. Ce n’était pas l’opinion dominante et les droits d’auteurs nous auraient empêchés de le faire, mais la même logique était à l’œuvre : remplacer le livre pour gagner de l’espace. Cela ne s’est pas produit avec les microfilms. Le format numérique y arrivera-t-il? Il est un meilleur candidat, mais je ne saurais garantir son succès.

***

À propos de l’auteur: Ancien étudiant à l’Université Laval, Richard Dufour a une formation universitaire en philosophie et en bibliothéconomie. Il est bibliothécaire-conseil à la Bibliothèque de l’Université Laval depuis 2008. Il s’y occupe de la philosophie, de la théologie, des sciences religieuses, des études anciennes, de la science politique et des études internationales.

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