Archives au quotidien

Témoignage : Des archives qui changent une vie

Par Virginie Wenglenski, étudiante à l’EBSI

Il est insensé de croire que nous pouvons naître, vivre et mourir sans être confrontés au moins une fois dans sa vie à des archives. Peu importe la forme qu’elles aient, documents, objets, photos, bandes sonores ou visuelles, nous les avons tous côtoyés sporadiquement et il y a peu de chance pour qu’elles n’aient pas influencé, d’une manière ou d’une autre, notre vie. Derniers témoins de notre passé, les archives construisent incontestablement notre présent et dans mon cas, elles ont contribué à forger mon avenir.

Source : Centre De Documentation Juive Contemporaine (1998). Liste des déportés du convoi 57 du 18/07/1943. Paris, France.

 

Du plus loin que remonte ma mémoire, mon père m’a toujours dit qu’une rumeur circulait dans sa famille : ses grands-parents étaient décédés en camp de concentration. Je me souviens d’avoir été étonnée de le savoir juif, lui qui ne pratiquait aucune religion. Le silence régnait sur leur vie pendant la Seconde Guerre mondiale. Je n’ai jamais entendu son père en parler et malheureusement, il est décédé trop jeune pour que je l’incite à le faire. À 71 ans, il succombait d’une crise cardiaque, emportant avec lui tous ses secrets de famille puisqu’il était fils unique, dernier de sa lignée (du moins je le croyais!) et immigrant polonais sans papier et fuyant les pogroms. J’avais alors 14 ans. Je revois le cimetière de Bagneux (en banlieue parisienne) sous la pluie, des dizaines de personnes en noir avec quelques kippas et un rabbin murmurant des paroles que je n’entendais même pas. Et mon père en larme…

Empêchée par les évènements de la vie, ce n’est qu’en 1998, 16 ans plus tard, que j’ai décidé de tenter de connaître la vérité. Je suis allée au Mémorial de la Shoah à Paris. Un local était dédié aux recherches sur les victimes et les survivants. En ce temps-là, il n’y avait pas foule. C’est une archiviste qui m’a reçu bien aimablement et à qui j’ai demandé s’il était possible de savoir, sans beaucoup d’information, si mes arrière-grands-parents avaient été déportés et ce qu’ils étaient devenus. Je ne partais de rien et je lui ai fourni mon nom de famille. Tout était pour le mieux, j’étais optimiste et je ne croyais pas en cette disparition tragique.

Il ne lui a fallu que 2 minutes pour changer ma vie. Après avoir consulté sa base de données, elle s’est retournée avec un air désolé et m’a annoncé : « Oui, effectivement, ils ont été déportés le 18 juillet 1943 de Drancy (camp de transit au nord de Paris) à Auschwitz (Pologne) par le convoi no 57 et ne sont pas revenus. Nous allons construire un mur de noms pour les 76000 victimes juives françaises, voulez-vous que nous gravions leur nom ? ». Et elle me tendit une copie des archives détenues à ce sujet : une liste des déportés et la télécopie de l’ordre de déportation nazie. Encore aujourd’hui, 20 ans plus tard, j’ai les larmes aux yeux en me souvenant de cet instant précis ou, le plus gentiment possible, cette archiviste a fait de moi une petite-petite fille de déportés.

J’ai commencé mes recherches généalogiques cette année-là. Des archives, j’en ai vu des milliers, toujours en quête d’une information supplémentaire, celle qui me rapprochera encore plus d’Hinda et d’Isaac. De petite-petite fille de déportés, je suis devenue fille de survivant. J’ai découvert de la famille (le demi-frère caché de mon grand-père entre autres) et je me suis construite autour d’une tradition juive venue d’Europe de l’Est, la Pologne et l’Ukraine.

Les archives font partie intégrante de ma vie personnelle et bientôt professionnelle. Après des années à me demander quel métier pourrait bien me passionner, on m’a conseillé l’archivistique. Quoi de plus naturel ?

***

Mémorial de la Shoah à Paris (2016). Crédit: Virginie Wenglenski

* Ce texte est une version révisée et augmentée d’un travail pratique réalisé dans le cadre du cours ARV1056 – Diffusion, communication et exploitation – donné au trimestre d’hiver 2018 par Yvon Lemay à l’EBSI, Université de Montréal.

Une réflexion sur “Témoignage : Des archives qui changent une vie

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s