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Les batailles d’internet. Entretien avec Philippe de Grosbois

Par Jonathan David

La promotion ou la diffusion de l’information, du savoir, de la culture, et aussi des collections d’archives historiques se fait de plus en plus sur internet. Et même la gestion des archives actives et semi-actives dans les organisations se tourne vers des plateformes web et des clouds (l’infonuagique) dans le but de mieux gérer et conserver leurs documents. Pour exercer sa profession de façon efficace, l’archiviste d’aujourd’hui n’a plus le choix de maitriser les outils technologiques ainsi que toutes les opportunités que nous offre internet.

Si un homme averti en vaut deux, un archiviste avisé en vaut quatre. Connaître l’histoire d’internet permet de mieux comprendre les enjeux actuels. Le récent livre de Philippe de Grosbois, « Les batailles d’Internet : Assauts et résistances à l’ère du capitalisme numérique », offre à mon avis un excellent point de départ pour se construire un regard critique et éclairé face à l’utilisation – ou non – des outils que nous proposent les géants de l’internet. La posture adoptée dans le livre permet de nous sortir d’une conception purement technique et anhistorique des nouvelles technologies numériques.

« Il y a du politique dans la manière dont les technologies de communication ont été construites (p.257) ». « Les plateformes, les réseaux, les infrastructures, tous sont des constructions sociales, historiques et politiques (p.12) ».

Internet n’est pas tout noir ni tout blanc. Il est cependant important de connaitre les acteurs, leurs motivations, et les enjeux sociétaux qui y sont reliés. S’il est essentiel de prendre des précautions, il est également essentiel de s’organiser pour défendre ce qu’internet peut apporter de mieux.

***

 

J.D. – Votre livre est une invitation à se sortir d’une conception primitive, voire naïve, d’internet et des nouveaux outils de communications. Vous affirmez qu’il y a du politique dans la manière dont les technologies de communication ont été construites (p.257). Diriez-vous que derrière l’aspect utile et pragmatique de ces nouveaux outils se cachent d’autres finalités, des stratégies commerciales ou des idéologies politiques?

P.D.G. – C’est en effet un aspect important du livre que d’affirmer que les technologies médiatiques sont des constructions sociales et qu’on y retrouve donc du politique, des rapports de force. Tout au long du livre, j’essaie d’aborder les divers enjeux du numérique en ayant ce principe (ou ce postulat) à l’esprit. Dans la manière par laquelle on aborde ces outils, on sous-entend fréquemment que ceux-ci tombent du ciel. Cette posture est souvent adoptée dans le cadre d’une stratégie d’affaires: on présente la technologie comme quelque chose « qui s’en vient » et à laquelle « il faudra s’adapter ». Or, toute technologie est construite par des humains, il n’y a donc rien de pré-déterminé.

C’est vrai également que plusieurs des grandes firmes du numérique et de nombreuses applications sur nos téléphones et tablettes se présentent sous l’angle d’une vie plus aisée et plus « confortable », d’autant plus que ces applications sont souvent gratuites. Dans de nombreux cas, ces fonctionnalités nous sont amenées en échange d’une collecte débridée de nos données personnelles, à toutes sortes de fins.

J.D. – Un chapitre entier du livre, « Culture et commerce : alliances incongrues », touche particulièrement la question des bibliothèques, archives et musées.  Que voulez-vous dire lorsque vous affirmez que « notre culture est désormais le sang qui circule dans les veines des fournisseurs d’accès internet (p.76) ».?

P.D.G. – À notre époque, la culture peut être facilement partagée, diffusée, modifiée, parodiée, critiquée et renouvelée, pour deux principales raisons. D’abord, elle est numérisée, ce qui la rend beaucoup plus souple et « légère », si je peux dire. Ensuite, le réseau Internet et les médias sociaux ont permis à un très grand nombre de gens de sortir d’une seule posture de réception de la culture, comme public, et de devenir émetteurs, diffuseurs et même producteurs de culture. Cela implique des changements importants dans la manière de faire du profit avec la culture. Les industries culturelles du type « Hollywood », dont le modèle d’affaires repose sur un droit d’auteur très agressif, perdent du terrain face à des industries culturelles du type « Silicon Valley », qui ont un modèle d’affaires qui repose au contraire sur le partage. Les fournisseurs d’accès Internet profitent aussi de cet espace de circulation d’oeuvres culturelles, puisque tous et toutes doivent se payer un accès Internet pour entrer dans la danse. C’est en ce sens qu’on peut utiliser l’expression que vous citez (qui est en fait une formule de Guillaume Déziel, ancien gérant de Misteur Valaire).

J.D. – Le modèle économique des plateformes de diffusion de produits culturels ne se concentre non pas sur son offre, mais plutôt sur la connaissance des préférences de chaque utilisateur. On calcul le temps passé sur le site (le temps de disponibilité pour les publicitaires) et on accumule des données qui peuvent être traitées et vendues. Pour vous, la situation actuelle n’est pas intéressante ni pour le public ni pour les artistes?

P.D.G. – La montée de cette industrie de type « Silicon Valley » a été très difficile pour les artistes, qui voient leurs oeuvres circuler à tout vent avec peu de compensation financière (même légalement, comme on le voit avec les faibles ristournes versées par Spotify). Les artistes doivent aussi rivaliser avec toutes sortes de créations bénévoles du public, souvent produites par simple amour de l’art ou en hommage à des oeuvres existantes. En réponse à cette situation, les artistes ont été entraînés dans un discours essentiellement répressif: il faut davantage de mesures techniques (des verrous numériques) et juridiques (criminalisation du partage) pour remettre le public à sa place, en quelque sorte.

Au final, dans cette rivalité entre deux types d’industries culturelles, le public est instrumentalisé par Silicon Valley alors que les artistes le sont par les industries culturelles plus classiques, mais personne n’y trouve son compte: les possibilités créatives du public rétrécissent alors que la situation économique des artistes ne s’améliore pas vraiment. Il faut trouver des manières de rémunérer justement la création tout en laissant la possibilité au public de diffuser la culture et d’y intervenir. Je crois que c’est possible: j’amène des pistes de solution dans le livre.

J.D. – Le modèle d’affaire de la Silicon Valley, que vous décrivez en détail dans votre livre, consiste à un modèle qui se nourrit du partage, de la participation, et du remix (p.77). Voyez-vous dans ce modèle une menace?

P.D.G. – Il y a bel et bien une menace (au moins une!), mais elle ne vient pas du partage en tant que tel. Le partage est une sorte d’appât – on revient à l’aisance de ces technologies que j’abordais plus tôt. Les géants du numérique tels que Facebook ont tout intérêt à ce que les internautes publient et participent massivement, parce que cela représente du temps de disponibilité pour les annonceurs et des données qui peuvent ensuite être traitées et revendues. De cela découle une forte centralisation des espaces de discussion et d’échange (on parle de 1,6 milliards d’usagères et d’usagers de Facebook sur une base mensuelle) qui mène à la constitution de monopoles très dangereux pour la vitalité démocratique de nos sociétés, à laquelle s’ajoute l’accumulation de quantités phénoménales d’informations à notre sujet, qui mène à des situations dramatiques comme l’affaire Cambridge Analytica.

J.D. – Vous affirmez qu’«une des grandes problématiques liées à la pérennité de notre culture est le fait que l’archivage de nos produits culturels (chanson, vidéo, livres, etc.) soit présentement entre les mains du privé (p.82) ». Doit-on s’inquiéter de voir, par exemple, une privatisation de l’accès à l’héritage cinématographique québécois avec des projets de restauration/conservation de notre patrimoine comme Éléphant, réalisé par Québecor plutôt que par la Cinémathèque québécoise?

P.D.G. – Pour moi, la culture relève du patrimoine commun, et en ce sens il faut valoriser des initiatives qui la rendent accessible au plus grand nombre (tout en assurant, encore une fois, la reconnaissance de celles et ceux qui l’ont créée), non seulement pour la recevoir comme public, mais pour y intervenir. Lors du débat autour de la nécessité d’appliquer la taxe de vente à Netflix, j’ai été frappé de voir à quel point la critique restait somme toute assez superficielle. Évidemment, Netflix doit être soumis aux mêmes règles que les autres, mais il me semble qu’on doit aller beaucoup plus loin. Que notre culture soit enfermée sur des plates-formes comme Netflix, illico ou Éléphant pose de nombreux problèmes de fond: quelles oeuvres nous sert-on, et pourquoi? Qu’en est-il des oeuvres non rentables, critiques de Pierre-Karl Péladeau ou produites de manière amateure?

J.D. – Vous êtes très critique vis-à-vis des verrous numériques. Pour vous, les DRM ou digital right management – ces clés qui limitent la capacité des usagers de conserver, manipuler ou prêter les livres et autres produits numériques, sont un échec. Ils ont contribué à donner un pouvoir considérable aux grands distributeurs (amazon, etc.) beaucoup plus qu’aux artistes. Que voulez-vous dire?

P.D.G. – Les verrous numériques sont pour moi un outil réactionnaire, au sens fort du terme: on cherche à empêcher des progrès amenés par la technologie en termes d’accessibilité de la culture, plutôt que de réfléchir aux manières de rémunérer les créateurs dans ce nouveau contexte. Et le pire dans tout ça, c’est que les verrous donnent surtout du pouvoir aux serruriers, en l’occurrence des plates-formes telles qu’Amazon. En 2014, Amazon a négocié des ententes avec Hachette de manière très serrée, en bloquant la vente de ses livres numériques sur son site. En vertu des lois en vigueur, Hachette ne pouvait pas convertir ses fichiers en d’autres formats. Et Hachette n’est pas une PME, on en conviendra: imaginez le pouvoir de négociation d’éditeurs, de producteurs ou d’étiquettes indépendantes face à des titans comme Amazon ou Google (qui possède notamment YouTube).

Je suis frappé de voir à quel point une part importante du milieu culturel semble prête à réprimer son propre public et à limiter l’accès à la culture. Avec ces verrous, il est possible de limiter le nombre de lectures d’un livre numérique, après quoi le fichier devient inutilisable. Toute personne passionnée par la culture devrait être outrée d’un processus d’auto-destruction dont auraient raffolé les pompiers du Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Et pourtant, ce n’est pas qu’il manque d’argent pour faire s’épanouir la culture, c’est qu’on ne va pas le chercher. De l’argent, il y en a: chez Bell, chez Québecor, chez Google, chez Facebook, chez des producteurs d’objets tels qu’Apple et Samsung… Mais il y en a peu chez les internautes dont les revenus stagnent depuis des décennies et qui dépensent déjà beaucoup pour leur accès Internet, leurs téléphones et ordinateurs, mais aussi pour les spectacles, les films, les abonnements à Netflix et Spotify, etc. Que dans ce contexte, on perçoive les amateurs de films, de musique et de livres comme des voleurs, alors qu’ils et elles dépensent volontiers pour accéder à la culture est pour moi d’une grande tristesse.

J.D. – D’un point de vue des archives et du patrimoine, Internet est génial, car il permet de diffuser des collections numérisées, par exemple. Votre livre apporte quelques nuances concernant cette vision idyllique de la liberté du web, notamment en termes d’accès au contenu. « Maintenant tout le monde peut parler : la question est de savoir qui peut être entendu (p.92) ». Les géants du web, les nouveaux gatekeepers que sont Google, Facebook, etc. filtrent ce que l’on a droit de voir. Est-ce qu’il existe des solutions? Les choses risquent-elles d’empirer dans les prochaines années?

P.D.G. – Effectivement, Internet est une ressource extraordinaire pour développer des communs culturels. Plusieurs initiatives ont été développées avec succès en ce sens: qu’on pense à Wikipédia, aux licences Creatives Commons, au site Internet Archive, aux Classiques des sciences sociales entretenues grâce au Chicoutimien Jean-Marie Tremblay, etc. Il faut voir qu’aux origines d’Internet, il y avait notamment cet esprit scientifique assez ancien de mise en commun de l’information. Internet et le logiciel libre, en ce sens, se sont édifiés comme des communs, des créations ouvertes sur lesquelles il a été possible de développer de nouvelles applications comme le world wide web.

Les GAFA sont des entreprises qui ont profité de cet esprit d’ouverture pour se faire une place sur Internet, mais une fois qu’elles ont acquis une position centrale, elles se sont considérablement refermées. Elles sont maintenant tellement incontournables qu’elles menacent les fondements même d’Internet, qui reposait sur la décentralisation. Les choses vont certainement empirer si nous ne faisons rien, mais il existe de nombreuses solutions. À court terme, il faut briser ces monopoles; on a devant nous des batailles anti-trust très similaires à celles d’il y a une centaine d’années, contre les géants issus de l’industrialisation. Il faut séparer les nombreuses activités de Google en plusieurs entreprises, forcer Facebook à rendre son algorithme public et amener les médias sociaux commerciaux à adopter des langages communs qui facilitent l’interaction entre eux, comme c’est le cas avec le courriel. À plus long terme, il faut imaginer des alternatives dans lesquelles ces « services » sont développés en conformité avec l’esprit de décentralisation et d’ouverture des débuts d’Internet. Ici, le modèle coopératif me semble le plus inspirant.

J.D. – Je retiens deux postulats généraux exprimés dans votre livre: « L’information a rarement autant constitué un enjeu politique qu’à notre époque (p.141) ». « Les technologies de communication sont maintenant présentes dans nos existences à un niveau jamais vu dans l’histoire (p.248) ». Dans le domaine des sciences de l’information, on comprend que ces deux postulats sont au cœur des mutations reliées à chacun de nos métiers (archivistes, bibliothécaire, muséologue, gestion de documents en entreprise, gestion de système d’information, etc.). Les prochaines années risquent de voir s’intensifier les batailles de l’internet?

P.D.G. – Vous avez raison de relier les batailles d’Internet aux emplois du domaine des sciences de l’information. Le livre se veut une sorte de panorama de ces batailles, que j’invite à parcourir avec une grille d’analyse somme toute assez élémentaire: de quelle information parlons-nous? Qui la produit? Qui la traite et l’entretient? Qui y a accès? À quelles fins cette information est-elle accumulée? En ce sens, les batailles actuelles peuvent être largement comprises comme des batailles entre l’intérêt public et des intérêts privés. Qu’on pense par exemple aux bases de données privées de revues scientifiques qui coûtent une fortune aux universités et aux États, alors que ces recherches ont souvent été financées par des fonds publics. L’informaticien et militant Aaron Swartz a été poursuivi pour un million de dollars et 35 ans de prison pour avoir téléchargé, sans même les partager, des millions d’articles de la base de données JSTOR.

En fin de compte, ces batailles ne sont pas si différentes de plusieurs autres conflits au sein de nos sociétés, bien que la nature spécifique d’Internet leur donne une forme parfois particulière. Ces batailles vont certainement aller en s’intensifiant et nécessitent que l’ensemble des forces progressistes de la société s’en saisissent. Comme le disait justement Aaron Swartz, « il n’est plus acceptable de ne pas savoir comment Internet fonctionne ».

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À propos de Philippe de Grosbois : Enseignant

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