Congrès

Retour sur la session étudiante du congrès 2018

Dans le cadre du projet Reporteurs étudiants 2018, nos reporteurs ont eu, entre autres, à rédiger des comptes rendus de conférences. Ce compte rendu a été rédigé par Alexandre Soucy.

Conférence : Session étudiante

Conférenciers : Anne-Marie Charuest, Éric Veillette, Alexandre Dubé, Albe Guiral

La session étudiante était l’occasion d’entendre les travaux de mes collègues étudiants, mais aussi d’apprécier le sérieux, l’originalité et la sensibilité de leurs divers projets, et de découvrir leurs lieux d’analyse, de découverte, de recherche et de création. Je tâcherai donc de rendre dans se bref texte, l’essentiel de ces quatre excellentes conférences.

« Casavant Frères : des archives historiques plus que centenaire et toujours vivantes » par Anne-Marie Charuest.

Quoi de plus stimulant, durant un stage en archivistique, que de se retrouver face à une masse documentaire insolite, ou du moins émergeant d’un univers méconnu; ce n’est pas tous les jours que l’on est appelé à orchestrer les archives plus que centenaires d’un fabricant de montagne à tuyau. Depuis 1879, Casavant et Frères conçoit, assemble et distribue des orgues à travers le monde. Avant madame Charuest, aucun professionnel de la gestion documentaire n’avait encore insufflé la mélodie archivistique aux corridors et greniers de la rue Girouard, à Saint-Hyacinthe. L’essence de la discipline fut donc au cœur de l’approche.

Comment une entreprise privée, dans un domaine aussi unique, gère-t-elle ses archives?

Comment la saine gestion des archives historique peut mener à l’optimisation du processus d’exploitation? Comment améliorer la gestion quotidienne?… Autant de questions auxquelles devait répondre l’archiviste.

Le tout a débuté avec une visite des locaux, inévitable entrée en matière; puis un inventaire, tout aussi inévitable, et quelques entrevues avec le personnel en place; enfin, dans ce cas précis, une évaluation de la possibilité de relocaliser les archives.

Constat archivistique : 570,02 mètres linéaires de documents, tous (et depuis la fondation) entreposés dans la maison de Joseph Casavant, père des deux frères fondateurs de l’entreprise. 200 heures furent requises pour l’inventaire, soit presque la moitié du temps alloué au projet.

Pour mieux connaître l’organisation documentaire mise en place par l’entreprise et suivi au fil du temps, l’interaction avec le personnel fut de mise. Fait intéressant pour l’archiviste, les documents, surtout les plans d’orgues, étaient classés selon une logique rigoureuse, soit par numéro d’orgue, noté soigneusement sur le papier à des endroits précis, facilitant ainsi le repérage pour les membres du département de dessin qui en assure la gestion (on parle de classification par opus, soit par une numérotation successive de chacun des instruments). Malgré cette bonne pratique, on nota un certain éparpillement des documents, ces derniers étant souvent en déplacement et ne jouissant d’aucun véritable contrôle.

L’une des particularités relatives à la gestion documentaire des plans d’orgues concerne la gestion de leur cycle de vie. En fait, l’état semi-actif de ce type de document peut s’étaler sur plus de cent ans. Les dossiers doivent donc se trouver à proximité des équipes chargées de l’entretien, de la réparation ou de tous autres aspects techniques liés à la vie de l’instrument, et ce, tant que l’orgue vit (le dossier n’est fermé qu’à la destruction de l’orgue). Pour illustrer sommairement le poids du temps sur la gestion de ce type d’archives, soulignons que le seul processus de négociation pour l’obtention d’un instrument peut s’échelonner sur cinq ans, incluant l’installation.

Outre les plans, l’entreprise avait accumulé toute la paperasse administrative habituelle. Malgré la destruction de 160 mètres linéaires de documents financiers, la proposition d’une relocalisation fut envisagée. En fait, une imposante quantité de documents se trouvaient entreposés au grenier de la maison du créateur, monsieur Casavant (les bureaux administratifs s’y trouvent toujours). Pour donner une meilleure idée de l’enjeu et de la nécessité, les températures en ces lieux oscillaient entre – 10 degrés Celsius l’hiver et 45 degrés Celsius l’été! Un nouveau local fut enfin choisi pour accueillir cette masse documentaire.

En quelques mots, les 500 heures de stage de madame Charuest auront permis de dresser un portrait de la situation et des enjeux de l’entreprise en matière de gestion documentaire. Reste encore à convaincre l’entreprise qu’une gestion professionnelle de leurs archives permettrait une meilleure performance au quotidien et que leur réputation ne pourrait qu’en bénéficier. À mon sens, le travail effectué par madame Charuest servira assurément à aiguiller la réflexion sur le sujet et saura, peut-être, éclairer les choix de l’entreprise en la matière, qu’ils se concrétisent à court, moyen, ou plus ou moins long terme.

« L’importance des archives dans l’interprétation des procès criminels » par Éric Veillette.

Comme nous le savons, la conservation des archives permet à l’entreprise d’assurer le bon déroulement de ses activités; les plans d’un orgue, par exemple, sont fort utiles lorsqu’un client souhaite restaurer ou réparer l’énorme instrument dont il a fait l’acquisition… parfois vingt, cinquante ou cent ans plutôt. L’entreprise gagnera à conserver, à portée de main, ces documents techniques essentiels.

Dans d’autres cas, les archives sont conservées en vertu de la loi et sont entreposées, dormantes, aux archives nationales, attendant patiemment l’intrusion d’un chercheur assidu et curieux. Si elles ne représentent plus ni n’éclairent directement l’organisme qui les a produites, elles peuvent servir les intentions des démystificateurs de l’histoire et de ses mythes parfois tenaces.

Dans le cadre de la deuxième conférence, monsieur Veillette se pencha sur quelques crimes connus, souvent défigurés par le temps et dont le visage n’offre plus que la marque des rumeurs populaires, les interprétations artistiques ou journalistiques ayant la plupart du temps maltraité la réalité.

De l’enfant martyre à Blanche Garneau, en passant par l’attentat de Sault-au-cochon ou la mort de Denise Therrien, les archives judiciaires peuvent devenir l’arme ultime servant à extirper du corps gonflé et bleuissant des ouï-dire, les entrailles d’un début de vérité.

Sans détailler les récits de ces crimes et de ces criminels dont nous a entretenus monsieur Veillette, on retient quelques petites choses importantes dans ce processus de recherche. Les archives dormantes peuvent confondre l’imaginaire populaire, et c’est en les parcourant, en les lisant soigneusement, page par page, sans en oublier une, de la première à la dernière ligne, que le démystificateur peut mettre en lumière l’envers du mythe. Pour mener à bien ce travail, le chercheur doit pouvoir compter sur des dossiers complets, ordonnés au possible, tangibles et porteurs de sens, de réponses. En somme, cet aperçu du monde des crimes notoires met de l’avant l’importance de la valeur de preuve, de vérité, qui transcende souvent notre profession.

« Du charme des documents d’archives au charme du travail en archives : une expérience en contexte d’insertion socioprofessionnelle » par Alexandre Dubé.

C’est bien connu, l’archiviste protège le patrimoine documentaire, témoignage de la société. En assurant la conservation des documents, il contribue à aider les chercheurs dans leurs travaux et permet d’enrichir notre perception du monde et de son évolution. Mais au-delà de ce sentiment d’utilité, parfois flou, l’archiviste peut-il directement faire sa marque auprès de la communauté, et plus précisément, auprès d’hommes et de femmes vivant des difficultés? En d’autres mots, l’archiviste peut-il nourrir directement sa fibre d’humanité, et ce, bien sûr, en assurant la gestion documentaire? En fait, la réponse est oui.

Durant son stage en archivistique, Alexandre Dubé a piloté un projet à la Société historique et culturelle du Marigot, projet s’inscrivant dans une volonté de valorisation des archives de cette société historique. Pour ce faire, monsieur Dubé eut le plaisir d’encadrer une équipe d’hommes et de femmes sans emplois et participant à un programme de réinsertion socioprofessionnelle. Maintenant, à quoi peut bien ressembler un tel projet?

D’abord, un organisme et ses archives, soit 40 ans d’acquisition sans véritable gestion documentaire professionnelle; puis, une équipe (celle que nous venons brièvement d’introduire) à former, à soutenir, à encourager. Point de départ du projet, 80 bobines découvertes au grenier.

Sans perdre de temps, tous apprennent à manipuler ces documents, à comprendre leur beauté, mais aussi leur valeur (est-ce une copie?… et qu’est-ce qu’une copie en archivistique?). Bientôt une chaîne se forme où chacun participe au déroulement du traitement, les uns sortant les bobines, les autres les dépoussiérant, préparant les pièces avant que l’œil de l’archiviste ne s’y pose. Puis, au fil de ce processus, les participants sont amenés à discuter de leur façon de faire, documentant leurs tâches, passant de la gestuelle à la réflexion. Peu à peu des ateliers de discussion sont mis en branle où tous sont encouragés à soumettre leurs idées sur le déroulement du processus de traitement. Le but éventuel de l’exercice : structurer l’action pour éventuellement assurer l’autonomie de chacun durant une opération précise de traitement.

Ensuite, des formations sommaires sur le tri des diapositives (présentes en grand nombre) sont offertes : il faut bien finir par éclairer tout ce monde sur la folie de destruction de l’archiviste; car qu’est-ce, au fond, que la saine gestion. Puis vient le « comment procéder à la destruction ». Chacun échange sur ses choix et soumet, devant le groupe, ses interrogations et suggestions, jusqu’à la mise en forme de critères de tri… Au bout du compte, les discussions menèrent à l’élimination concertée de 75% des diapositives (ces dernières étant sagement conservées pour de futures formations).

Si, certes, l’un des aspects du projet consistait à enclencher le traitement de la masse documentaire de la Société historique et culturelle du Marigot, un autre, plus important peut-être, visait à nourrir les participants et à leur fournir ce sentiment légitime d’accomplissement et de valorisation de soi, ressource impalpable, mais essentielle lorsque l’on traverse des moments difficiles, ou quand la société, trop souvent austère et prédéterminée, vous met en marge.

« L’humain au cœur des archives : une stratégie de diffusion » par Albe Guiral.

Des murs, des ponts, encore des murs, encore des ponts… et, au travers de ses charpentes omniprésentes, des ouvriers, jeunes et moins jeunes, l’outil à la main, le corps à l’ouvrage.

Entrée à la Ville de Montréal pour un poste étudiant, Albe Guiral avait pour mandat de traiter, surtout de décrire, plus de 15 000 photographies sur la construction de l’aqueduc de la ville (VM117). Ô vision première du jeune archiviste rêveur : des photos issues des années 20 et 30… n’est-ce pas là du beau, du vieux matériel à admirer et à décrire, à analyser et à préserver! Pourtant, parfois, dans ce genre de boulot, une journée de murs fait place à une autre journée de murs et ainsi de suite, semaine après semaine, dissipant peu à peu, dans une impression de quotidien plus triviale que trépidante, le romantisme entrevu. Toutefois, l’intérêt peut persister si l’œil se laisse guider par la créativité et le potentiel de ces photographies en apparence redondantes. Ainsi, suite à ce premier mandat et répondant à un projet connexe axé sur la diffusion des archives de la ville, la description des aqueducs, des murs et des ponts a pris le chemin de l’originalité.

En fait, dans ces documents préalablement traités, décrits et chargés d’histoires où grouillait un peuple d’ouvriers, tantôt visibles, tantôt invisibles. L’usage de techniques de surexposition et autres (dont je ne suis pas spécialiste), aura permis de libérer de l’ombre des sujets inconnus, des visages calmes se reposant à califourchon sur l’arc de larges tuyaux; des ouvriers tournant soudainement la tête, surpris dans leur simplicité; des colosses debout au fond d’un trou, la casquette penchée sur l’œil, tandis que l’autre brille et lorgne la lentille; des jambes enfouies jusqu’au genou, des bottes disparaissant sous la boue; des sourires fatigués et des yeux plissés, minces comme une pelle; un enfant qui participe à la préparation de pièces, en salopette, concentré; des pipes en bouche, des corps avec deux ou trois couches de linge sur le dos; des fronts que rejoint un rayon de jour et qui se hissent, retroussant les chapeaux; des corps droits ou se courbant dans la manœuvre; des contrappostos, le coude ancré au mur, la main molle et la mine retenue; des hommes ronds, sereins, les bras pendant sous leurs épaules robustes; des peaux bronzées, cuites, comme des chemises enduites de poussières mouillées… Le meilleur résumé de cette conférence se trouve donc sur l’album Flickr (Visages ouvriers de l’aqueduc de Montréal; 1914-1946) créé par madame Guiral. Eh oui, une image vaut aisément mille mots!

En somme, comment résumer quatre conférences aussi riches de passion, et ce, en si peu de temps; les conférenciers eux-mêmes en auront certainement manqué! Cet amas de sujets, cette diversité, cette agréable maîtrise a servi, à mon sens, de propulseur au congrès. Tendre l’oreille à des projets bâtis à même l’expérience constitue une partie importante de ce genre de rassemblement. On cherche bien sûr à augmenter nos connaissances techniques et à peaufiner notre pratique, mais une bonne dose de « feel good stories » est toujours bienvenue!

Une réflexion sur “Retour sur la session étudiante du congrès 2018

  1. Bonjour! Je dois préciser que la proposition de relocalisation des archives a été présentée à la direction générale, mais rien n’a été concrétisé, car les ressources humaines et financières pour effectuer ce travail colossal sont inexistantes présentement. Signé: Anne-Marie Charuest

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