Profession/Recherche scientifique et théorie

L’archiviste de famille, ou le superhéros visionnaire

Par Jonathan David, Analyste – Secteur de la gestion de l’information, Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys

La majorité d’entre nous côtoient au quotidien quelques un(e)s de ces superhéros dont l’humanité ne peut se passer. Que ce soit au niveau des idées (les grandes inventions), ou dans la pratique (l’entretien sécuritaire de nos moyens de transport, les pompiers qui sauvent des vies). Que ce soit dans le domaine de la santé (le docteur qui guérit un patient), en éducation (un professeur qui est particulièrement motivant, un travailleur social qui remet sur pied des jeunes qu’on croyait perdus), etc. Riche de ses traditions et de son savoir-faire, chacun des grands métiers joue un rôle important dans notre société.

Mais il y a aussi de ces superhéros que l’on découvre après-coup : un écrivain incompris de ses contemporains, un chercheur un peu trop visionnaire, etc.  Selon moi, les responsables de notre mémoire, soit les archivistes, les conservateurs de musée, et les historiens, font partie de cette catégorie. Dans le feu de l’action quotidienne, il peut s’avérer difficile de s’attarder à faire des projections, à prendre véritablement conscience de l’importance des objets ou évènements, de mesurer le sens et l’utilité que prendront plus tard tous ces souvenirs potentiels qui nous entourent. Comment deviner, par exemple, la valeur sentimentale que prendra plus tard tel ou tel objet de notre quotidien?

En bas de la chaine alimentaire de l’industrie de la mémoire, on retrouve l’archiviste de famille. Ce superhéros est une personne qui, dans sa famille respective, prend le temps de s’arrêter pour collecter, trier et conserver les documents, objets ou souvenirs importants qui témoignent de leurs activités.

Le patrimoine familial, ou l’accumulation sur le long terme

Le patrimoine familial, voilà un de ces concepts abstraits qui englobent beaucoup de choses abstraites et concrètes. Et non, le patrimoine familial n’est pas uniquement une liste d’actifs mobiliers et immobiliers; il inclut tout ce qui touche à la mémoire et à la passation des connaissances à travers les générations. Ce patrimoine est donc une accumulation, parfois réfléchie, parfois moins. Dans tous les cas, il est certain que si on ne le décortique pas en microscopiques processus, ce concept n’existera jamais dans le monde matériel!

On peut déjà partir de la prémisse que le futur se bâtit par le présent, et que l’accumulation de petits gestes quotidiens finit, en fin de compte, par former des agrégats dont la portée dépasse l’intention initiale. En accumulant périodiquement des documents qui témoignent de notre vie quotidienne et familiale, on s’assure d’avoir, en bout de parcours, un fonds d’archive qui raconte notre passé.

Si auparavant, seules les familles aisées s’occupaient de leurs archives familiales, cette activité est aujourd’hui accessible à tout le monde, et il est possible de bien le faire à un coût raisonnable. Quelques disques durs de sauvegarde, des albums de photos pour les nostalgiques, oui c’est bien. Mais le principal enjeu ici est de trouver le temps de trier, d’ordonner, de sauvegarder, l’ensemble des photos/données/documents importants et pertinents, qui nous permettront ensuite de retracer facilement l’histoire familiale. Mais qui prend réellement le temps de faire ce travail de moine? L’archiviste de famille, bien sûr.

Que doit-on conserver, au juste? Le projet Archiviste de famille est une chaine YouTube qui offre des conseils pour bien gérer ses documents personnels. Vous retrouverez également à la fin de ce billet quelques ressources indispensables qui vous permettront de bien structurer le traitement de vos archives personnelles et ainsi économiser beaucoup de temps et d’énergies.

Crédit: Terence Lim
License Creative Commons.

La recette des superpouvoirs

Aussi la plupart des gens perçoivent l’activité d’évaluation, de tri, et de traitement de l’information comme étant des passe-temps plutôt que des tâches. Or il s’agit d’une activité quotidienne, au même titre que de passer le balai. Or, si la poussière revient toujours, même sans notre intervention, la mémoire, elle, finit par prendre la porte si on ne s’en occupe pas.

Connaissez-vous un ami qui a déjà annulé un BBQ pour faire le tri de ses photos? J’en conviens, il n’y a rien de bien glamour à faire une sauvegarde de sécurité du disque dur de photos de famille. Cependant, êtes-vous protégé d’un vol ou d’un bris matériel? Et si cela arrivait durant votre BBQ? C’est bien beau accumuler ici et là, mais encore faut-il sécuriser nos documents et souvenirs. Il est donc important d’intégrer à sa routine, au moins mensuellement, une période de tri, de classement, ou pour faire une sauvegarde de sécurité.

Aussi, les personnes qui intègrent les activités de documentation dans leurs activités quotidiennes le font de manière méthodique, en standardisant leurs pratiques. Il est important de prendre cet élément en compte si on souhaite avoir une certaine continuité. Il faut soigneusement choisir quels moments importants doivent être inclus dans notre grande mosaïque familiale. Toutes les activités n’ont pas la même valeur, et est-ce qu’un premier cours de natation mérite 379 photos, soit 19 de moins que le mariage de votre cousine?

Aussi faut-il penser à la classification! Pour bâtir le récit de sa vie, encore faut-il savoir mettre en récit. Réfléchissez à quels sont les intrigues, les grands revirements de votre vie, et quels sont les principaux protagonistes de votre histoire. Classe-t-on les photos par famille (côté père, côté mère), les cousins avec les oncles? Classe-t-on les amitiés par tranche de vie (au secondaire, au cégep, à l’université, puis les collègues de travail)?

L’époque du souvenir Facebook

Notre époque se distingue de celle des scrapbooks et des albums photos en format papier. Plusieurs facteurs influences nos méthodes documentaires : grâce à nos supers appareils numériques haute résolution, grâce à nos cellulaires qui facilitent l’enregistrement de tous les éléments de notre quotidien, grâce à nos souvenirs Instagram ou Facebook, et finalement grâce à des unités de stockage de grande capacité, et toujours plus portatives. Il est plus que jamais séduisant de laisser s’accumuler nos souvenirs sur nos disques sans jamais aller faire le ménage. À l’époque, faire un album était un projet du moment. Et le Kodak 24 poses nous forçait à être discipliné. Désormais, on laisse nos souvenirs s’accumuler par eux même sans se soucier de leur qualité et de leur découvrabilité. De plus, on ne pense plus en termes de narration ou de thématique. On laisse l’algorithme de Facebook nous guider vers des souvenirs qui sont « importants pour nous ». Il le fait en comparant le nombre de mentions « j’aime », ou à l’aide de mots-clés facilement identifiables, tels que « félicitations ».

Merci Grand-Papa!

Mon grand-père est décédé dans mon jeune âge. J’ai la chance d’avoir de lui un album photo et quelques vidéos. Sans ces objets, je ne garderais qu’un vague souvenir de lui. Heureusement, mon grand-père aimait le cinéma, et il s’était procuré une petite caméra. À chaque réunion familiale « d’envergure moyenne » (mes deux ans, Noël, les vacances d’été), grand-père sortait sa caméra et prenait le temps d’immortaliser le moment. Ces objets mémoriels sont une manière de prolonger sa vie.  Ma fille, qui ne l’aura jamais connu, aura au moins cette petite parcelle de ce qu’il a été. De plus, la plupart de mes souvenirs de jeunesse (qui se rappelle de ses 2-4 ans?) ont été forgés a posteriori par le visionnement des cassettes VHS de mon grand-père. Je ne sais pas si celui-ci était pleinement conscient qu’en prenant sa caméra, il allait impacter la vie de ses petits enfants 30 ans plus tard.

Notons au passage que ces vidéos de mon enfance me sont encore accessibles aujourd’hui parce que j’ai pris l’initiative de numériser mes casettes VHS bien avant que mon magnétoscope ne rendre l’âme. L’enregistrement ne garantit pas à lui seul que l’information restera disponible dans le futur. Encore lui faut-il un peu d’entretien de la part de notre très cher archiviste de famille.

Prendre le temps et vivre plus longtemps

Pour conclure, j’espère que ce billet aura su vous convaincre de l’importance du travail de l’archiviste de famille. Il faut prendre le temps de s’arrêter dans la frénésie du quotidien et ne pas tenir pour acquis que notre mémoire ne nous jouera pas des tours plus tard. Il faut prendre en compte que nos capacités à communiquer risquent également de diminuer avec l’âge, et un jour elles s’éteindront inévitablement. Mais de petites initiatives quotidiennes peuvent avoir de grands impacts sur le long terme.

Protéger son passé, ce n’est pas une mince affaire! Et, j’insiste encore, il ne s’agit pas du projet d’une fin de semaine pluvieuse. La meilleure manière de s’y prendre est d’intégrer à ses pratiques quotidiennes des gestes qui permettent de trier et conserver ses documents de manière structurée et sécuritaire.

Quelques ressources pour bien gérer vos documents personnels:

Capsules vidéos Archiviste de famille sur YouTube.

Que faire avec vos documents personnels, BAnQ. Document PDF disponible ici.

Comment gérer vos documents personnels, AAQ. Livre papier disponible en commande ici.

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