Congrès

Compte-Rendu du Colloque international «Les Mondes de la généalogie»

Par Virginie Wenglenski, étudiante en maîtrise de l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information, Université de Montréal

Les 24 et 25 janvier dernier s’est déroulé à l’Université d’Angers (France) un colloque international sur le thème des « Mondes de la généalogie, Diffusions et transformations d’une pratique amateur à l’échelle transnationale  », piloté par TEMOS (Laboratoire Temps, Mondes, Sociétés qui regroupe des enseignants-chercheurs et des personnels d’appui à la recherche des universités d’Angers, Bretagne Sud, du Mans et du CNRS) et EnJeu[x] (Recherches et innovation sur le bien-être et la qualité de vie des enfants et des jeunes). Son objectif était d’étudier à l’échelle internationale les fonctions de diffusion de la pratique généalogique amateur par mobilisation d’archives. Le colloque était découpé en quatre thématiques, ponctuées par deux conférences. Je me propose ici d’en résumer les grandes lignes.

Figure 1: Ouverture, Colloque Les Mondes de la généalogie. V. Wenglenski, Angers, 24 janvier 2019

L’ouverture est amorcée par M. Yves Denéchère (professeur d’histoire contemporaine, Université d’Angers, TEMOS, directeur du programme EnJeu[x]) qui, commençant par discourir sur la généalogie du Comte de Paris récemment décédé, se ravise en retraçant et en louant les recherches en archivistique, en bibliothéconomie et en humanité numérique de l’unité de recherche TEMOS et son programme interdisciplinaire EnJeu[x]. Pour lui, « les archives surtout quand elles s’inscrivent dans une narration de soi […] à travers des pratiques de la généalogie peuvent être envisagées comme un espace intermédiaire entre la société et l’individu propice à son affirmation et à sa fabrique sociale ». Mme Bénédicte Grailles (maîtresse de conférences en archivistique, Université d’Angers, TEMOS) nous livre ensuite la finalité du colloque : « réinterroger les pratiques généalogiques à l’aune d’une échelle transnationale, en tenant compte des modifications apportées par le numérique, mais aussi des nouvelles parentalités ». Et de souligner l’apparition de nouvelles terminologies telles que généanaute, historien des familles, généanautie, généatique. Mme Grailles énonce le déroulement des deux journées et introduit le premier conférencier, M. François Weil (conseiller d’État, historien et professeur associé à l’EHESS) qui nous entretient « De la démocratie généalogique en Amérique ». M. Weil retrace l’importance de la généalogie aux États-Unis durant les quatre derniers siècles, discipline qui ouvre « un répertoire de valeurs culturelles qu’on tente de comprendre sans anachronisme ». Au cours de son histoire, la généalogie va répondre à une demande de marqueur social pour les uns et de transmission du lignage familiale pour les autres. Elle va aussi donner lieu à une distinction et une racialisation correspondant à des besoins identitaires et de nationalisme du moment. Sa récente transformation en fait un « business » lucratif alimenté par les bases de données, les tests ADN et le développement de nouvelles professions.

Figure 2: Conférence F. Weil, Colloque Les Mondes de la généalogie. V. Wenglenski, Angers, 24 janvier 2019

Figure 3: Séance 1, Colloque Les Mondes de la généalogie. V. Wenglenski, Angers, 24 janvier 2019

Le premier thème de ce colloque, « Pratiques institutionnelles : des enjeux à l’échelle mondiale », est présidé par M. Bruno Ricard (sous-directeur, Service interministériel des Archives de France). La séance débute avec la conférence de Mme Aliénor Samuel-Hervé (chargée de projets chez Geneanet) sur « L’indexation collaborative en contexte transnational, entre harmonisation et différenciation des publics généalogistes ». Pratique en pleine expansion depuis 2012 en France, Mme Samuel-Hervé nous dépeint les contraintes, les spécificités et les défis auxquelles sont exposés les plateformes généalogiques (en particulier, celles de Geneanet et FamilySearch) mais aussi les solutions envisagées face aux projets d’indexation collaborative mis en place dans plusieurs communautés internationales. Harmonisation des transcriptions et différenciation des besoins des transcripteurs (problèmes de langue, de diversité des publics et des archives) par de récentes innovations répondent en partie aux difficultés rencontrées et génèrent de nouvelles possibilités pour les recherches historiques et généalogiques. Mme Élisabeth Verry (directrice des Archives départementales de Maine-et-Loire) prend le relais en nous entretenant sur « Les relations des services d’archives avec la société généalogique de l’Utah. Un accélérateur de démocratisation ? ». L’entente signée par les Archives nationales de France et l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (Mormons) en 1987 conduit au microfilmage de registres de plus de 100 ans partout sur le territoire. Mme Verry explore les conditions de réalisation et les conséquences de cette entente du point de vue des archives départementales de Maine-et-Loire dont elle assume la direction et en tire des leçons. Elle tente du même coup quelques explications sur les liens possibles entre l’accès facilité à ses archives et la hausse d’intérêt pour la généalogie. La conférencière en profite pour rappeler l’origine américaine de la généalogie qu’elle identifie comme un « sentiment d’appartenance transnational à une culture et à des origines communes », l’Europe. Vient ensuite la conférence de Mme Sophie Boudarel (généalogiste professionnelle) à propos « Du ChallengeAZ à RootsTech, une généalogie sans frontières ». Elle aborde le phénomène international grandissant de la généalogie en comparant l’évolution et en précisant les impacts de deux événements : le ChallengeAZ, défi annuel de publications généalogiques dont elle a été l’initiatrice en 2013 (pendant un mois, 45 blogueurs ont publié quotidiennement des billets liés à la généalogie, à l’histoire ou aux archives) et RootsTech créée en 1998, une énorme « machine américaine » à vocation internationale organisée par FamilySearch (30 000 visiteurs en 2017) et retransmise à travers le monde.

La première journée de ce colloque se termine par une présentation des étudiants master 2 Archives de l’Université d’Angers sur l’exposition en ligne des « Généalogies angevines. Pratiques, fonctions et représentations du Moyen Âge à nos jours. »

Figure 4 : Séance 2, Colloque Les Mondes de la généalogie. V. Wenglenski, Angers, 25 janvier 2019

La deuxième thématique : « Faire et transmettre sa généalogie : statut et enjeux des connaissances » débute la deuxième journée du colloque. Présidée par M. Dominique Sagot-Duvauroux (directeur de la SFR Confluences), la séance s’amorce avec la communication des recherches de Mme Sandra Fontanaud (docteure en sociologie, CURAPP-ESS, Université de Picardie Jules Verne) sur « La production des ancêtres : une pratique culturelle comme les autres ? ». Le statut de la généalogie oscille entre histoire et loisir, entre professionnels (familiaux et successoraux) et amateurs, entre savants et profanes. Son travail s’intéresse « à l’étude, au travers de la généalogie, de la réappropriation de la culture dominante par des amateurs issus des classes moyennes et populaires ». L’augmentation de ses adeptes questionne la place de la discipline. Mme Fontanaud entreprend de la positionner au confluent des enjeux sociologiques et affectifs, en retraçant notamment son histoire et l’occupation de son espace. Par la pratique généalogique, les amateurs se maintiennent dans un lieu social, enracinent leur ascension et trouvent, confortent ou justifient leur place dans la société. La conférence suivante de Mme Maylis Sposito-Tourier (docteure en socio-anthropologie, LaSA, Université de Bourgogne) s’intitule « Des généalogies ordinaires à une théorie de la transmission ». Dans le cadre de son étude sur les trajectoires d’hommes et de femmes entrepreneur(e)s, la chercheuse a adopté l’analyse généalogique pour caractériser « la transmission familiale des places professionnelles, des savoirs et des représentations de l’entrepreneuriat relativement au genre et à la fratrie » (Sposito-Tourier, 2019). Alliant passion et recherche, Mme Sposito-Tourier réalise avec des entrepreneurs, leur généalogie jusqu’à 4 ou 5 générations et retrace leurs trajectoires. Elle « cherche à analyser le travail indépendant au prisme de la transmission familiale [importance de la présence de la famille dans le projet et de son adhésion pour pouvoir le mener à bien] ». Enfin, M. Pascal Mulet (anthropologue postdoctorant, TEMOS, Université d’Angers, programme EnJeu[x]) termine cette deuxième séance par une conférence sur les « Enjeux de transmission : apprentissages de la généalogie aux enfants et aux jeunes en France ». L’engouement de la généalogie a atteint les milieux scolaires en France et c’est dans ce contexte que M. Mulet retrace les différentes formes de son acquisition et les savoirs transmis aux élèves. Les objectifs de cet enseignement se déploient en trois thèmes : le développement et le bien-être personnel (droit à connaître ses racines, psychogénéalogie), l’éducation civique (diversité des origines) et l’intérêt pédagogique (histoire, français, mathématique). Mais c’est sur la constitution des savoirs généalogiques et de ses mises en forme (arbre) que le chercheur se penche plus spécifiquement.

Figure 5: Conférence, Colloque Les Mondes de la généalogie. V. Wenglenski, Angers, 25 janvier 2019

Précédent la prochaine séance, nous avons le plaisir d’entendre une conférence de M. Benoît de l’Estoile (directeur de recherche au CNRS, Centre Maurice Halbwachs, professeur d’anthropologie à l’École Normale Supérieure) sur « Le goût du passé familial : pratiques de commémoration et appartenances ». Son étude, menée dans trois pays différents, l’amène à plusieurs constats. Entre autres, il souligne l’importance de la mobilisation du passé dans la présentation de soi au Bénin, le contraste entre désintérêt des classes populaires et intérêt des exploitants de plantations pour l’histoire familiale au Brésil et une propension à la construction identitaire individuelle et collective par le récit du passé en France. Il en conclut en rappelant l’objectif de sa présentation : « positionner les pratiques de la généalogie analysées comme s’inscrivant dans un éventail de modalités de relations au passé familial qui passe aussi par d’autres supports (physiques, matériels) que l’arbre généalogique sur papier ou sur ordinateur ».

La troisième thématique du colloque, Nouvelles pratiques de la généalogie et conceptions de la parenté, sous la présidence de Mme Élisabeth Verry (directrice des Archives départementales de Maine-et-Loire), débute avec la conférence « De la quête des ancêtres à celle des « cousins ». Transformations de la fabrique généalogique dans la bourgeoisie » de Mme Tiphaine Barthelemy (professeure d’anthropologie, CURAPP-ESS, Université de Picardie Jules Verne). Celle-ci rappelle l’origine aristocrate et bourgeoise de la pratique généalogique et souligne sa transformation issue des outils informatiques et des nouvelles pratiques. Une recherche de liens entre nouveaux membres de sa famille illustre le cas et propose une nouvelle façon d’appréhender la discipline : la constitution d’un « réseau de sociabilité et d’entraide, voire une communauté d’habitus » par la mise en place de cousinade, d’un site web, d’un bulletin, d’annonces. Et de conclure « la fabrique de la généalogie dans ces milieux de notables à forte composante nobiliaire est beaucoup plus rassembleuse et inclusive, ce qui semble traduire l’influence d’une pratique plus démocratique, plus populaire.

Figure 6 : Séance 3, Colloque Les Mondes de la généalogie. V. Wenglenski, Angers, 25 janvier 2019

Cependant, l’inclusion a ses limites ». Suit l’intervention de Mme Anaïs Martin (doctorante en anthropologie, CNE, EHESS) sur les « Histoires de centimorgans. Pratiques généalogiques d’adultes conçus par don de sperme en Angleterre ». Son enquête par entretiens menée depuis 2017 dévoile les usages et pratiques de la généalogie par des personnes nées par dons de spermes. Les premiers résultats tendent à démontrer des pratiques inconnues de la généalogie engendrées par « l’explosion du marché des autotests ADN ». L’intervenante achève sa présentation en soulignant l’état réducteur de l’hypothèse de la génétisation puisqu’elle empêche les usagers d’en saisir toutes les nuances. Quant à Mme Caroline-Isabelle Caron (professeure d’histoire, Université Queen’s, Kingston), elle nous relate les « Conceptions communes sur l’identité, l’ascendance et le passé historique dans les pratiques généalogiques nord-américaines contemporaines ». Les pratiques généalogiques des Acadiens et des Québécois ont changé et l’ADN s’est vu priorisé par rapport aux archives. C’est en procédant à une réévaluation décennale de son livre qu’elle a examiné « comment les changements les plus marquants dans la pratique généalogique en Amérique du Nord depuis 2000 et les technologies qui y sont associées ont commencé à transformer le sens même des mots généalogie, ascendance, ancêtre et preuve documentaire ». L’une de ses conclusions tendrait à démontrer qu’il s’opère au Québec et en Acadie un dangereux glissement de la généalogie. Les adeptes du racisme, de l’eugénisme et du nationalisme de droite s’appuieraient sur des tests d’analyse d’ADN pour s’ennoblir et s’inventer des ancêtres autochtones afin d’en acquérir les droits.

Figure 7 : Séance 4, Les Mondes de la généalogie. @geneanet, Angers, 25 janvier 2019

Le quatrième et dernier thème du colloque, Les généalogistes et les institutions : pratiques, ressources, histoires, est présidé par M. Andrea Giorgi (professeur d’archivistique, Université de Trente). La séance débute avec la conférence de M. Joffrey Liénart (doctorant en histoire, CIERL, Université Libre de Bruxelles) sur « Les associations nationales de généalogistes belges de l’après-guerre à 1970 : parcours d’institutions concurrentes sur la scène internationale ». Il retrace les dissensions et antagonismes entre deux écoles de la généalogie belges : celle de la noblesse dite « historique » et celle de la bourgeoisie dite « scientifique », révélant ainsi des « clivages sociaux et idéologiques ». Quant à M. Charly Jollivet (docteur en archivistique, TEMOS, Université d’Angers), il nous fait connaître « Quelles généalogies et quelles archives pour la généalogie aux Comores et à Mayotte ? ». Le conférencier s’étonne de la « quasi-absence d’un public de généalogistes » de ce coin du monde et nous livre les multiples difficultés qui en sont la cause : archives éparpillées, peu de ressources et de politiques archivistiques favorables, passé colonial et sentiment varié, religion, état civil défaillant, les raisons pullulent. Cependant, certaines recherches sont possibles et le conférencier nous le démontre. Pour terminer, Mme Virginie Wenglenski (étudiante en maîtrise, École de bibliothéconomie et des sciences de l’information, Université de Montréal) clôture les conférences en présentant « JRI-Poland ou l’archivistique généalogique juive virtuelle ». Sous couvert de recherches généalogiques, l’étudiante découvre la complexité historique, linguistique, géographique de l’activité lorsqu’elle doit être effectuée sur une parenté juive. La base de données développée par JRI-Poland, unique au monde dans son domaine, répond pour une bonne part aux préoccupations des généalogistes, confrontés à des obstacles physiques et moraux, en augmentant continuellement le nombre d’indexations disponibles et en en variant l’origine. Mme Wenglenski conclut sur les nombreux défis présents et futurs que JRI-Poland devra relever.

Figure 8 : Conclusion, Colloque Les Mondes de la généalogie. @geneanet, Angers, 25 janvier 2019

Les mots de la fin sont prononcés par M. Patrice Marcilloux (professeur d’archivistique, TEMOS, Université d’Angers). La généalogie constitue un sujet de recherche important. Si elle est considérée comme une discipline évidente pour les anthropologues, elle l’est moins pour les historiens et les archivistes qui semblent commencer à s’y intéresser. « Si la généalogie fait « sourire », c’est peut-être le reflet d’une difficulté conceptuelle à saisir l’objet ». Il faudrait commencer par la définir : loisir, pratique culturelle, passion ? M. Marcilloux s’étonne de l’hésitation quant à sa périodisation (différente selon les pays et les modèles abordés). Cependant, la généalogie a subi des mutations tout au long de son développement jusque dans les temps présents, comprenant des tendances de socialisation et de mise en réseau, des conséquences de la modernité et un rapport au passé. La notion de passation d’un éthos, de valeurs, d’habitus vient enrichir le discours. La transmission de la pratique généalogique (cadre de pensée, modèles familiaux) rend la pratique partiale. On voit réapparaître les dangers et les dérives de la pratique sur fond d’enjeux économiques. En terme archivistique, le rapport ordinaire de la généalogie aux archives est confirmé. Or, la distance s’accroît entre la discipline et la source d’archives (par la numérisation et la génétique entre autres) et les systèmes archivistiques pourraient en porter une part de responsabilité (accès aux archives). En conclusion de ce colloque international, il est primordial, à des fins de recherche, de construire « des programmes scientifiques nécessairement internationaux et pluridisciplinaires sur la pratique généalogique ».

 

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