Recherche scientifique et théorie

L’éthique, la justice sociale et les archives. Compte-rendu de la Scholar and Feminist Conference

Par François Dansereau, Archiviste, Centre universitaire de santé McGill

Compte-rendu de la Scholar and Feminist Conference : The Politics and Ethics of the Archive, Barnard College, 8-9 février 2019

Les 8 et 9 février derniers, j’ai assisté à la conférence The Politics and Ethics of the Archive qui avait lieu au Collège Barnard, à New York. Cette conférence pluridisciplinaire regroupait des archivistes, historien.ne.s, activistes et artistes ayant participé à différents projets archivistiques orientés vers des perspectives de droits humains et de justice sociale. Mis de l’avant dans le paysage archivistique depuis les deux dernières décennies, l’association de l’archive avec des objectifs de justice sociale et de droits humains[1] confronte directement des principes archivistiques traditionnels, ceux-ci étant associés aux États-nations et autres organisations de pouvoir.

S’inscrivant dans un cadre de discussion de groupes absents ou sous-représentés dans les archives, la conférence mettait en lumière le pouvoir identitaire articulé à travers la création ou la déconstruction d’archives.[2] La contribution des archives communautaires à la théorie archivistique est remarquable depuis la dernière décennie. Terry Cook a d’ailleurs souligné l’importance de la contribution savante des archives communautaires dans l’espace théorique archivistique.[3] Sous la direction d’autrices et auteurs tels Michelle Caswell aux États-Unis et Andrew Flinn en Grande-Bretagne, la portée des archives communautaires confronte les structures archivistiques traditionnelles et, par le fait même, favorise le développement de communautés par la construction d’une archivistique de résistance.[4] Les différentes présentations de la conférence mettaient de l’avant l’idée que des initiatives archivistiques communautaires contribuent à l’élaboration de mémoires collectives de groupes racisés et discriminés. Ces notions étaient au cœur des différentes sessions, ateliers et expositions temporaires.

L’exposition la plus marquante comprenait une ligne de temps numérique (« The Medical Industrial Complex Digital Timeline ») portant, en particulier, sur le développement et l’impact du mouvement eugénique aux États-Unis. De plus, la ligne du temps soulignait l’implication de compagnies pharmaceutiques dans la construction d’un système médical discriminatoire pour les Noir.e.s américain.e.s. L’approche de ce projet se situe en lien avec le paramètre de l’archivistique post-custodial, mis de l’avant en premier lieu par F. Gerald Ham en 1981.[5] Ce paradigme permet l’émergence de nouveaux points d’accès et récits en ne se limitant pas aux fonds et collections construits et préservés dans des archives traditionnelles centralisées, mais en regroupant de l’information orientée vers la construction de narratifs précis.[6] L’archivistique post-custodial est donc spécifiquement concernée par un réaménagement des paramètres reliés à la conservation et la propriété physique de l’archive. À ce titre, le numérique se veut une plateforme incontournable dans la formation d’archives dites post-custodial.

The Medical Industrial Complex Digital Timeline. Crédit photo: François Dansereau

Les différentes présentations et ateliers faisaient ressortir le caractère actif de la production d’archives ayant comme objectif de documenter des activités et des gens se trouvant à l’extérieur des processus archivistiques traditionnels. Les efforts des archivistes et membres de la communauté étaient présentés dans les différentes communications comme faisant partie intégrante de la formation d’archives.[7] En outre, un projet conçu en collaboration avec des travailleuses domestiques aux États-Unis révèle l’archive comme une puissante ressource communautaire orientée vers les droits humains. À ce titre, la plateforme archivistique devient un espace de solidarité où les travailleuses, pour la plupart non-documentées, ont l’opportunité d’échanger leurs récits et d’aller chercher un soutien communautaire. Cette mobilisation archivistique se veut donc dédiée non seulement à la collection et la conservation d’archives, mais devient également directement engagée dans des portées de justice sociale et de solidarité. La présentation de l’archiviste Shawn(ta) Smith-Cruz, quant à elle, a fait part des différentes initiatives conçues pour documenter les féministes noires queers. Ce type d’entreprise archivistique est érigé afin que des membres de communautés racisées ou ayant été dépossédées de leur culture et symboles, par les forces colonisatrices et suprémacistes blanches, puissent s’approprier ou se réapproprier leur culture et leur histoire. L’artiste La Vaughn Belle a mis de l’avant la notion de la matérialité de la résistance par la création d’archives. Travaillant à partir d’archives coloniales danoises, Belle a souligné le pouvoir associé à la création d’archives personnelles et d’objets matériels comme réponse au colonialisme.

Domestic Worker History Timeline. Crédit photo: François Dansereau

Justin Leroy, spécialiste de l’Histoire africaine-américaine, a, pour sa part, discuté des notions d’interruption et de distorsion archivistique en tant que moteur engagé dans la transformation et la récupération archivistique. L’archive est ainsi instrumentalisée comme un espace de contestation. L’historienne Maria Cotera a par la suite fait état de la production de connaissances à travers la mise en forme d’archives documentant des activistes chicana. La documentation d’activistes chicana contribue ainsi à une mémoire collective ignorée par les espaces archivistiques traditionnels. Au cours de la dernière décennie, plusieurs archivistes, historien.ne.s et anthropologues ont été au cœur d’explorations archivistiques dirigés vers la confrontation de structures de pouvoir.[8] Par exemple, Kirsten Weld fait part dans son ouvrage de la reconstruction d’une mémoire collective à travers des archives policières créées lors de la guerre civile au Guatemala (1960-1996).[9]

Cette notion de la construction ou reconstitution d’une mémoire collective à partir de documents créés et utilisés dans des entreprises oppressives a également été soulignée lors du discours de clôture de Jarrett Drake, autrefois archiviste numérique à l’Université Princeton et maintenant candidat au doctorat en Anthropologie sociale à l’Université Harvard. En 2016, à Montréal, lors de la conférence annuelle de l’Association des archivistes canadiens, Drake avait présenté un projet de création et de conservation de documents reliés aux activités de Black Lives Matter à l’Université Princeton. Concernant sa présentation au Collège Barnard, Drake a fait allusion aux archives des opprimés comme un outil de libération. Utilisant une approche anthropologique des concepts de la prison et de la famille, Drake a insisté lors de sa présentation sur les efforts systémiques d’exclusion et de ruptures de liens généalogiques par la production de documents par les autorités carcérales. Il a mis en évidence les tentatives structurelles d’effacement de l’histoire de groupes davantage sujets à être incarcérés aux États-Unis, en particulier les Noirs américains. À travers une intervention archivistique et une articulation active, Drake a plutôt discuté d’une reconstitution de liens collectifs et familiaux à travers ces documents carcéraux. Spécifiant ne pas être faveur d’un langage archivistique orienté vers la diversité, Drake a mis l’emphase sur la valeur libératrice de l’archive, mobilisée, à contre-courant, comme un instrument de démantèlement de la suprématie blanche.[10]

Cette conférence a certes mis en lumière différentes conceptions de l’archive et, surtout, différents potentiels éducatifs et sociaux de l’archivistique. Largement influencée par les efforts des archives communautaires, l’archivistique états-unienne se dirige de façon audacieuse vers un réaménagement de ses théories et pratiques, maintenant davantage dirigées vers la création de paradigmes éducatifs et sociaux orientés vers les communautés sous-représentées dans les archives institutionnelles. L’archivistique au Québec doit également effectuer des réflexions afin de se pencher sur des questions identitaires et de représentation. En premier lieu, l’archivistique québécoise doit réfléchir sur ses propres paramètres de pouvoir afin de construire des espaces archivistiques inclusifs où la mémoire collective est plurielle.

***

[1] Voir Noah Geraci and Michelle Caswell. “Developing a Typology of Human Rights Records,” Journal of Contemporary Archival Studies 3, Article 1 (2016): 1–24; Anne J. Gilliland and Sue McKemmish, “The Role of Participatory Archives in Furthering Human Rights, Reconciliation and Recovery,” Atlanti: Review for Modern Archival Theory and Practice 24 (2014): 78–88; Tonia Sutherland, “Archival Amnesty: In Search of Black American Transitional and Restorative Justice,” Journal of Critical Library and Information Studies 1, no. 2 (2017): 1–23. https://doi.org/10.24242/jclis.v1i2.42; Ricardo L. Punzalan and Michelle Caswell. “Critical Directions for Archival Approaches to Social Justice,” The Library Quarterly 86, no. 1 (January 2016): 25–42.

[2] Pour une discussion du paradigme de déconstruction archivistique, voir Eric Ketelaar, “Tacit Narratives: The Meaning of Archives,” Archival Science 1, no. 2 (2001): 131–41; Verne Harris, “Insistering Derrida: Cixous, Deconstruction, and the Work of Archive,” Journal of Critical Library and Information Studies 1, no. 2 (2017): 1–19.

[3] Terry Cook, “Evidence, Memory, Identity, and Community: Four Shifting Archival Paradigms,” Archival Science 13, no. 2–3 (June 2013): 95–120.

[4] Michelle Caswell, “Seeing Yourself in History: Community Archives and the Fight Against Symbolic Annihilation,” The Public Historian 36, no. 4 (November 2014): 26–37; Andrew Flinn, “Archival Activism: Independent and Community-led Archives, Radical Public History and the Heritage Professions,” InterActions: UCLA Journal of Education and Information Studies 7, no. 2 (2011): 1–21; Andrew Flinn, Mary Stevens, and Elizabeth Shepherd. “Whose Memory, Whose Archives? Independent Community Archives, Autonomy and the Mainstream,” Archival Science 9, nos. 1–2 (June 2009): 71–86.

[5] F. Gerald Ham, “Archival Strategies for the Post-Custodial Era,” The American Archivist 44, no. 3 (Summer 1981): 207–216.

[6] Voir, par exemple, Jeannette A. Bastian, “Taking Custody, Giving Access: A Postcustodial Role for a New Century,” Archivaria 53 (Spring 2002): 76–93.

[7] Voir, entre autres, Stacie M. Williams and Jarrett M. Drake. “Power to the People: Documenting Police Violence in Cleveland,” Journal of Critical Library and Information Studies 1, no. 2 (2017): 1–27. https://doi.org/10.24242/jclis.v1i2.33.

[8] Voir Michelle Caswell, Archiving the Unspeakable: Silence, Memory, and the Photographic Record in Cambodia (Madison: University of Wisconsin Press, 2014); Ann Laura Stoler, Along the Archival Grain: Epistemic Anxieties and Colonial Common Sense (Princeton, NJ: Princeton University Press, 2009).

[9] Kirsten Weld, Paper Cadavers: The Archives of Dictatorship in Guatemala (Durham: Duke University Press, 2014).

[10] Voir Jarrett M. Drake, “Diversity’s Discontents: In Search of an Archive of the Oppressed,” Archives and Manuscripts (2019). https://doi.org/10.1080/01576895.2019.1570470.

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