Congrès

L’exploitation et la diffusion des archives numériques en généalogie: le cas de Jewish Records Indexing – Poland

Dans le cadre du projet Reporteurs étudiants 2019, nos reporteurs ont eu, entre autres, à rédiger des comptes rendus de conférences. Ce compte rendu a été rédigé par Henri Bellot.

Conférence : L’exploitation et la diffusion des archives numériques en généalogie : le cas de Jewish Records Indexing – Poland.

Conférenciers : Virginie Wenglenski, étudiante à la maîtrise en sciences de l’information, Université de Montréal

Les chemins sont nombreux qui livrent le chercheur aux documents d’archives. Ce peut être ceux menant à une recherche historique afin de reconstituer un monde révolu mais qui sommeille toujours dans de longs corridors et dont les traces sont patiemment préservées. Ou ceux empruntés à la recherche de témoignages, de bribes de vérités offrant une mise en perspective à notre époque contemporaine. Ou encore, dans une approche artistique plus moderne, ceux conduisant à la réutilisation d’artefacts du passé pour façonner des œuvres nouvelles. C’est par la généalogie, dans le but d’établir l’arbre composant ses ascendants paternels russo-polonais, que Virginie Wenglenski a noué les premiers liens avec la Jewish Genealogical Society of Montreal (JGS-Montreal), conceptrice du site web Jewish Records Indexing-Poland (JRI – Poland).

Dans son intervention, à travers l’étude du site internet et de la base de données JRI – Poland, Virginie Wenglenski propose de faire découvrir les particularités de l’exploitation et de la diffusion des archives numériques en généalogie juive. Pour saisir l’intérêt de cet outil, il faut comprendre les particularités de la généalogie juive et de la Pologne. La recherche en généalogie juive se heurte en effet à de nombreux problèmes.

Le premier est celui lié aux mouvements de population : en effet les persécutions et les expulsions caractérisent les déplacements constants des communautés juives. Entre 1797 et 1910, les Juifs sont assignés dans une zone de résidence dont le périmètre s’étend sur plusieurs pays d’Europe de l’Est. Les changements incessants de frontières rendent ardues les recherches d’archives.

La rareté des documents est le second défi rencontré par les généalogistes. Si les recensements sont maintenus à jour car permettant de taxer les juifs, les registres d’état civil sont très lacunaires, quand ils existent. De plus, de très nombreux documents ont été détruits par les nazis durant l’Holocauste.

Enfin, faute d’une législation contraignante, l’absence de noms de famille au début du 19e siècle est une difficulté supplémentaire. Les homonymes sont nombreux, les familles se donnant le nom de la ville où elles habitaient.

À ces difficultés, s’ajoutent les spécificités de la généalogie en Pologne. L’état civil n’y est obligatoire qu’à partir de 1808, mais ce n’est qu’à partir de 1826 que les enregistrements juifs sont séparés des autres religions. Enfin, les noms des lieux tardent à être fixés et changent fréquemment au cours de l’histoire polonaise, au gré des conquêtes et appropriations de territoires. On compte souvent plusieurs centaines de lieux au nom identique.

La base de données JRI-Poland, est un outil pertinent qui peut répondre en grande partie à ces interrogations.

La Jewish Genealogical Society of Montreal (JGS-Montreal)

La JGS-Montreal est un organisme anglophone d’une centaine de membres qui offre des services de partage et de réseautage, d’ateliers d’aides à la recherche ainsi que la tenue de cycles de conférences. L’organisation mène également à bien des programmes de numérisation et d’indexation des registres de naturalisation canadiens, des documents d’état civil du Québec (la collection Drouin), des registres de cimetières juifs du Québec et des notices nécrologiques yiddish. Néanmoins, sa réalisation la plus remarquée est la création du site et de la base de données JRI-Poland.

Le Jewish Records Indexing-Poland (JRI – Poland)

Le JRI-Poland a été créé en 1995 par 3 généalogistes anglophones. Sa mission est de « créer des index d’archives juives consultables en ligne provenant de territoires anciens et actuels de la Pologne ».

Ses objectifs sont multiples. Le premier est de mettre à disposition des ressources pour la recherche d’ancêtres juifs. Elle fournit aux survivants des informations pour retrouver une famille, identifier des proches qui ont disparu durant l’Holocauste et des enfants perdus durant la guerre. Elle souhaite également permettre de retrouver des membres à des fins médicales ou génétiques.

En plus de ces objectifs très spécifiques, JRI-Poland est une plateforme favorisant le réseautage, et offrant des services de partage de connaissances et de techniques de recherche. Le site a la particularité d’offrir un accès gratuit à tous.

La base de données présente des entrées d’index avec des noms, des numéros d’enregistrement et des années, ainsi que la source des documents d’intérêt. Elle fournit par ailleurs des références (et parfois l’accès) à de nombreux autres types de registres : livres des résidents, recensements, listes de l’armée, listes d’enterrements dans les cimetières, passeports polonais, actes de naissance, mariage et décès dans les journaux polonais, annonces judiciaires publiées dans les journaux officiels…

Pour mener à bien sa mission, JRI-Poland s’appuie sur un vaste réseau de bénévoles, de partenaires et de chercheurs. Parmi les principaux partenaires, citons les mormons dont les microfilms des actes d’état civil des Juifs en Pologne entre 1810 et 1865 ont servi de point de départ à la base de données. Les Archives nationales polonaises ont signé un accord avec JRI-Poland afin d’indexer les archives d’états civils juifs non microfilmés par les mormons.

Les bénévoles représentent, quant à eux, plus de 1 000 volontaires venant de différents pays. Ils inventorient, numérisent, indexent et enregistrent (et parfois même traduisent) les archives non microfilmées par les mormons et celles des Archives nationales polonaises. Nous assistons donc à la mise en place d’un véritable projet d’archives collaboratives : un système dans lequel les collaborateurs sont à la fois les contributeurs et les bénéficiaires.

Le travail effectué par JRI-Poland, ses partenaires et son réseau de bénévoles est tout à fait considérable. En 2018, ce sont plus de 5,4 millions d’enregistrements d’archives d’état civil qui ont été mis à la disposition des chercheurs, dont plus de 2 millions sont disponibles au téléchargement (par un lien direct vers le site internet des archives détentrices).

Cependant, ce travail long et fastidieux est loin d’être arrivé à son terme : on estime en effet qu’à ce jour, seuls 2,2 % de tous les documents des Archives nationales polonaises ont été numérisés.

Pertinence de l’organisme

Dans un dernier temps, la conférencière achève son intervention en évaluant la pertinence de l’organisme et en mesurant la portée de cette initiative. Déjà, elle note que ce type d’organisme proposant des outils de consultation en ligne initie des modifications dans les rapports entre usagers et archivistes, les relations interpersonnelles tendant à s’effacer. Ces outils permettant la consultation à distance de documents d’archives, par ailleurs difficilement accessibles, sont une véritable aubaine pour les chercheurs. Les usagers, les généalogistes, ont affiné leur connaissance des outils en ligne qui leur sont offerts et sont devenus des experts dans l’art de les utiliser. Ils sont dorénavant un vecteur tout à fait essentiel dans la diffusion des archives.

Ensuite, ce type d’initiative favorise la coopération entre les organismes et les États. Ces derniers y voient l’opportunité de redécouvrir leur patrimoine et de le diffuser plus largement au plus grand nombre. Dans ce cas précis, le partenariat avec JRI-Poland a été particulièrement bénéfique à la Pologne, car il a permis la numérisation d’un grand nombre de documents jusqu’alors inaccessibles et souvent inconnus des archivistes eux-mêmes.

Un sujet d’étude passionnant

En guise de conclusion, Virginie Wenglenski nous partage la place particulière que cette entreprise a prise dans sa vie. Par son ampleur, par les questions qu’il a fait surgir, ce projet d’archives collaboratives s’est imposé dans le quotidien de la chercheuse.

À titre personnel, Virginie a clos un non-dit familial en établissant que ses arrières-grands-parents, Hinda et Isaac, avaient péri au camp de concentration d’Auschwitz en Pologne le 23 juillet 1943. Grâce aux outils proposés par JRI – Poland, elle a pu remonter l’arbre généalogique de sa famille jusqu’au 18e siècle.

À titre académique, elle poursuit ses recherches dans le cadre de sa maîtrise sous la supervision d’Yvon Lemay (professeur agrégé, École de bibliothéconomie et des sciences de l’information, Université de Montréal), en étudiant plus spécifiquement la question de « La quête d’identité juive par les archives : lorsqu’il ne reste que la généalogie. » Sa recherche devrait être l’objet très prochainement d’un journal de bord sous forme de blogue.

Les deux conférenciers de la séance partagée V2, Samuel Gaudreau-Lalande, Virginie Wenglenski et la présidente de séance, Linda Clément

***

Pour en savoir plus :

Alcantara, Christophe, Martine Regourd, et Lucile Salesses. « Mes ancêtres.com : Analyse d’une politique de création d’Open Data dans le champ patrimonial. Le cas de la généalogie en France ». Communication et organisation, no 54 (1 décembre 2018): 55‑67. https://doi.org/10.4000/communicationorganisation.6766.

Aranda, Mauricio, et Nicolas Simonpoli. « Aller aux archives, entrer sur le terrain ?: Sur les conditions sociales d’enquêtes en « terrain archivistique » ». Genèses 112, no 3 (2018): 123. https://doi.org/10.3917/gen.112.0123.

Bookbinder, Hal. 2018. The changing borders of eastern Europe. http://s4.goeshow.com/iajgs/annual/2018/speaker_handouts.cfm

Bruant, Christelle. « Chercher autrement dans les fonds numérisés : contributions du public et rôle de l’archiviste ». La Gazette des archives 244, no 4 (2016): 209‑22. https://doi.org/10.3406/gazar.2016.5424.

Jewish Genealogical Society of Montreal (JGS-Montreal) : https://jgs-montreal.org/

Jewish Records Indexing-Poland (JRI – Poland) : https://jri-poland.org/

Katz Gilbert, M., Bourguignon, M. & Lo Piccolo, G. 2016. Filiation catastrophique et travail de mémoire après la Shoah : quand la libre réalisation de l’arbre généalogique est au service de l’historicisation. Dialogue, 213(3), 69-82. doi:10.3917/dia.213.0069.

Legrand, Caroline. 2007. Internet et le gene : la généalogie à l’heure des Nouvelles technologies. https://www.erudit.org/fr/revues/efg/2007-n7-efg2110/017793ar/

Legendre, Pierre. 1999. « La Brèche. Remarques sur la dimension institutionnelle de la Shoah », dans Sur la question dogmatique en Occident : aspects théoriques, Paris, Fayard, p. 339-349.

Marcilloux, Patrice. Les ego-archives: traces documentaires et recherche de soi. Collection « Histoire ». Rennes: Presses Universitaires de Rennes, 2013.

Moirez, Pauline. « 3. Une production commune des savoirs ». In Communs du savoir et bibliothèques, Cercle de la Librairie., 127‑39. Collection Bibliothèques. Paris: Éditions du cercle de la librairie, 2017. https://www.cairn.info/communs-du-savoir-et-bibliotheques–9782765415305-page-127.htm.

Wolff, Christian. « Les généalogistes et les Archives ». La Gazette des archives 105, no 1 (1979): 79‑96. https://doi.org/10.3406/gazar.1979.2673.

Une réflexion sur “L’exploitation et la diffusion des archives numériques en généalogie: le cas de Jewish Records Indexing – Poland

  1. Bonjour, Je viens tout juste de découvrir par hasard cette page.
    Je suis à la recherche de l’histoire de ma maman polonaise. Elle s’appelait Janina Szeptuszynska. Malheureusement elle n’a pas transmis son histoire.
    Elle est née le 26 avril 1923 selon son certificat de décès. Elle venait probablement de Kalisz en Pologne. Lors de son départ de Cuxhaven en Allemagne pour immigrer au Canada le 9 déc. 1948 elle a déclaré qu’elle avait environ 28 ans et qu’elle est née vers 1920. Elle est arrivée au Canada le 20 décembre 1948 sur le bateau Scythia. Elle était au camp Bremer Grohn à Brême en Allemagne.
    J’aimerais savoir si son patronyme Szeptuszynska est juif. Ce nom est très rare en Allemagne et en Pologne. J’aimerais avoir la certitude que ma mère venait de Kalisz. Ses parents s’appelaient Josephina Rakonska et Myelzyslaw Szeptuszynski.

    Qui peut m’aider à résoudre cette énigme afin de retrouver l’histoire de ma mère durant la guerre et de trouver de la parenté en Pologne? Merci de votre attention, Diane Poitras

Répondre à Diane Poitras Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s