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La polémique entourant les saisons de Boles

Par Rolman-James Gobeille-Valenzuela, diplômé de l’École de Bibliothéconomie et des Sciences de l’Information (EBSI)

La critique de la justice sociale comme considération professionnelle est un sujet contentieux et Frank Boles, archiviste américain reconnu et chevronné dans le domaine de l’évaluation archivistique, s’est trouvé, bien malgré lui, dans une controverse.

Le 25 juillet 2019, la Society of American Archivist révélait le nouvel article de monsieur Boles devant apparaître dans le prochain numéro de la revue American Archivist.

To Everything There Is A Season, reprenant le verset 3:1-8 des ecclesiastes, propose une critique de la pensée archivistique contemporaine dans laquelle Boles perçoit trois idées dominantes dont l’archiviste commun ferait bien de se distancer.

  1. Que les archivistes doivent construire un ensemble d’archives universellement représentatif;
  2. Que la justice sociale devrait guider nos décisions quand à ce que nous conservons ou non;
  3. Que les archivistes ont une influence potentielle qu’ils peuvent exercer sur l’évaluation et le tri des archives.

Ces idéations pourraient amener l’archiviste à surestimer son rôle dans la conception du patrimoine documentaire. Ainsi Boles invite l’archiviste contemporain.e à tout bonnement suivre les directives de son institution.

En effet, Boles résout les idées une et deux de la même manière: l’archiviste doit suivre les règles sans influencer les politiques gouvernantes. Quiconque considère la justice sociale comme une valeur archivistique est supposément dans le tort et verrait profit à trouver sa place dans un organisme correspondant davantage à ses idéations morales.

Les critiques et les concessions à apporter à une telle pensée contraignante vis-à-vis du rôle de l’archiviste autonome sont évidentes, et nous en passerons quelques unes en revue. Or, l’intérêt de ce billet de blogue est également de faire connaître davantage le côté américain des archives, lequel regorge de trésors scientifiques inestimables, et de susciter un débat cordial sur la place de la justice sociale dans notre profession.

Le pouvoir des archivistes sur le futur

À l’opposé de la pensée d’Harris et Jimerson proposant que l’archiviste doit prendre un rôle actif face à l’avenir des archives, Boles rejette cette responsabilité. Comment l’archiviste peut-il vraisemblablement prédire l’usage, dans un futur fort lointain, dont on fera des archives et de l’opinion qu’on en aura?

En apposant une fonction de justice sociale sur les archives, l’archiviste imposerait aussi un narratif, un usage, sa pensée sur celle des chercheur.es potentiel.les. L’archiviste devrait pouvoir se distancer des idéations futuristes pour se concentrer sur des critères plus stables.

En effet, puisqu’il est démontré maintes fois à travers l’histoire des nations que ce qui est moralement juste un jour devient injuste plus tard, parfois très rapidement comme tout doucement. Les conceptions dirigeant notre idée contemporaine de la justice sociale ne sont pas aussi universelle que nous le pensons et peuvent changer.

Malgré cette constatation, l’archiviste ne peut rester indifférent face aux archives qu’il traite et il est normal qu’on traite humainement d’archives humaines. Cependant, la justice sociale à laquelle Boles fait référence en est une provenant d’une école de pensée bien particulière qui soutient que les blancs sont la source de tous les malheurs de l’humanité et que de les oublier serait source de soulagement.

L’archiviste, qui a pour mission essentielle de conserver la mémoire collective, ne peut raisonnablement appuyer une telle position et ainsi effacer de l’histoire des personnages détestés ou même aimés selon la couleur de leurs peau ou selon leurs opinions, quelconque soient-elles.

Elle ou il n’a pas pour devoir de “raciser” les archives, de leur attribuer un biais, de les occulter selon des mouvements idéologiques passés, contemporains ou futurs. Elle ou il, en rapport avec son ouvrage, vit dans cette capsule temporelle que les idéologies ne peuvent, théoriquement, pénétrer.

La blanchitude

Il est intéressant de noter à quelle rapidité certains internautes se sont attelé à juger Boles selon la couleur de sa peau, à l’identifier à des pensées toxiques, néfastes et problématiques.

Boles aborde cette tendance d’actualité qui nuit certainement à la communauté scientifique dans son ensemble. Mais nous ne pensons pas tous de la même manière simpliste, c’est notre réalité et notre force. Après tout, l’archivistique serait bien ennuyeuse si nous simplifions notre travail ainsi.

Il y a ne pas être d’accord avec une vision de la profession et il y a considérer la divergence scientifique comme problématique, et il faut faire tout un voyage pour arriver d’une rive vers l’autre.

La servitude

Quoique nous soyons effectivement doté de politiques, Boles semble occulter d’emblée le fait que lesdites politiques peuvent être modifiées.

Il est réducteur de considérer l’archiviste comme un outil sans impact sur le processus décisionnel lorsque son travail est l’un des plus humain d’entre tous et qu’il affecte nécessairement le service d’archives dans lequel elle ou il opère.

Mais Boles martèle le lecteur de modestie, ne reléguant le fruit de nos efforts qu’à, au grand maximum, un article dans le journal du matin.

Ne sommes-nous que ça, des humains en retrait de l’histoire, témoins plutôt qu’acteurs, passager des saisons? Assurément nous sommes un peu des deux, c’est le privilège de notre rôle.

Le rôle de l’archiviste verrait bénéfice à l’adoption d’une justice sociale modérée, rationnelle, du type qui ne discrimine pas selon les tendances morales, et à l’intégrer dans son milieu professionnel sans pour autant l’imposer.

La source de la polémique

Au final, la polémique découle d’une divergence d’opinion majeure concernant une tendance sociale qui se popularise depuis plusieurs décennies, soit la justice sociale. Cette tendance semble, pour plusieurs, aller de soi, et quiconque s’y oppose se voit couvrir de discrédit. C’est le cas de monsieur Boles depuis quelques jours.

Quoique son opinion est débattable en plusieurs points, la qualifier de “problématique” n’est guère productif. Quand on qualifie une opinion de “problématique”, on n’invite pas au dialogue découlant sur des compromis ou des concessions, mais on impose sa propre opinion en la prétendant absolument irréfutable et comme allant de soi.

Qu’en est-il alors du contexte québécois? Comment la justice sociale s’insère-t-elle dans notre profession? Y a-t-elle une place? Je vous le demande cordialement, lectrices et lecteurs.

Licence Creative Commons. Source

Une réflexion sur “La polémique entourant les saisons de Boles

  1. On ne saurait trop recommander la lecture de l’article de Frank Boles, même si la situation qu’il décrit et critique est spécifiquement états-unienne. Ou peut-être nord-américaine, je ne sais pas : d’autres commentateurs, canadiens, pourront préciser ça. Vu de France, et même des pays d’Europe dont je comprends la langue et dont je connais un peu la situation archivistique, je n’ai pas l’impression que l’objectif de constituer un « ensemble d’archives universellement représentatif » et l’injonction de contribuer à la « justice sociale » aient jamais été proclamés de façon aussi tonitruante qu’ils semblent l’avoir été aux États-Unis. Il est vrai que la réflexion sur les critères de collecte, de tri et d’éliminations est moins développée de ce côté-ci de l’Atlantique, sans doute parce que c’est l’État et son administration des archives, beaucoup plus que le monde associatif, qui a toujours donné le la : les archivistes sont donc, dans la plupart des cas, chargés d’appliquer des règles procédant de l’idée que les archives sont d’abord un arsenal juridique, ce qui n’incite pas forcément à réfléchir à ce que devrait être une collecte idéale. Et de toute façon la modestie des ressources attribuées à la fonction-archives est toujours là pour rappeler à la raison ceux qui voudraient jouer les prophètes et entraîner leurs collègues vers un avenir radieux : c’est un point sur lequel Boles ironise plusieurs fois (cf. notes 6 et 33). Son insolence est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles il faut lire son article. À elle seule, la note 10 sur le recours à la pensée de Derrida et Foucault chez beaucoup de théoriciens de l’archivistique justifie la lecture de l’article.

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