Patrimoine

Pax Tokugawa et insouciance: essai sur les pratiques documentaires japonaises durant Edo (1603 – 1868)

 Par Rolman-James Gobeille-Valenzuela, diplômé de l’EBSI

« At present, it is the general practice to deal with business on the basis of precedents committed to memory. It is entirely due to the lack of records of business that the officials are vague and ignorant of the duties of their office. »  –  Ogyü Sorai (1666-1728), philosophe confucéen

La part des choses

Le 10 février 2020, Convergence reproduisait le billet de blogue de Marie-Anne Chabin intitulé Les Archives, fruits du Hasard et de la Providence dans lequel l’autrice envisageait une réflexion sur la composition des fonds d’archives contemporains: comment se fait-il que nous ayons ces archives-là en main? Est-ce dû à de bonnes pratiques archivistiques ou au hasard? Le billet de blogue présent s’inspire de ses réflexions en traitant des pratiques documentaires du gouvernement militaire (bakufu) d’Edo qui gouverna le Japon de 1603 à 1868.

En général, quand il s’agit de la faible survivance des archives administratives d’Edo, les adeptes du Japon auront tendance à blâmer l’instabilité politique qui mena à la chute du shogunat d’Edo en 1868 ou les nombreux désastres naturels qui tenaillent le Japon depuis la nuit des temps. Pourtant, un examen superficiel permet de constater que, faute d’inventaires précis, il est en réalité impossible d’estimer les pertes documentaires réelles liées aux désastres naturels et que la survivance d’archives privées de personnalités publiques assassinées se montre plutôt satisfaisante.

Cet essai tente de définir les pratiques documentaires des officiers du shogunat d’Edo et, surtout, de les mettre en contexte. Pour se faire, il est nécessaire d’aborder quelques repères historiques fondamentaux ayant mené à des développements administratifs importants au courant d’Edo, d’élaborer cette structure administrative et de prendre en compte le cadre réglementaire existant.

En guise de conclusion, nous tenterons de mettre à l’épreuve l’hypothèse de Chabin concernant la distribution de responsabilité entre les pratiques existantes et le hasard ou la providence.

Le cadre de cet essai se limite à la période d’Edo et n’est en aucun cas un recensement historique du chemin des archives administratives du shogunat Tokugawa jusqu’aux dépôts d’archives existant actuellement un peu partout au Japon, sans mentionner le dépôt des Archives nationales (quoique l’exercice en vaudrait la peine).  L’essai a pour intention principale d’enclencher une réflexion académique sur le thème plus global de l’archivistique japonaise, un sujet encore méconnu au Québec.

 Les sources exploitées

L’archivistique japonaise d’Edo est généralement peu étudiée chez la communauté archivistique québécoise et canadienne. Paul Delsalle, dans son ouvrage classique Une histoire de l’archivistique, dédit exactement trois paragraphes en page 44 à l’histoire de l’archivistique japonaise entre le IXe et le XVIe siècle. Quoique l’ouvrage se limite délibérément à un survol succinct allant de l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle pour la section concernant l’Asie, on reste sur notre faim pour ce qui est des siècles postérieurs au XVIe siècle, tout particulièrement pour ce qui est d’Edo.

Aux États-Unis, on retient particulièrement l’expert en histoire japonaise Marius B. Jansen (Japan in Transition (1986), The Making of Modern Japan (2000)) et l’ouvrage d’histoire synthétisée Japan – History and Culture from Classical to Cool (2018) rédigé par Nancy K. Stalker, professeure associée de l’Université d’Hawaii à Manoa. Ces ouvrages permettent d’établir une narration historique à la fois critique et abordable d’Edo.  

En Irlande, l’économiste Louis Cullen a produit plusieurs contributions majeures, un pilier dans ce domaine. Il faut sérieusement considérer son livre intitulé A History of Japan, 1582 – 1941, publié en 2003, une référence pour ce qui est de l’histoire critique du Japon.

Trois ans plus tard, Cullen pose son regard sur les difficultés documentaires liées à la recherche sur la période d’Edo en produisant Tokugawa Population: The Archival Issues. Suivront ensuite sa duologie Statistics of Tokugawa Coastal Trade and Bakumatsu and Early Meiji Foreign Trade (2009 et 2010), l´indispensable Japanese Archives: Sources for the Study of Tokugawa Administrative and Diplomatic History (2013) et, tout récemment, The Nagasaki Trade of the Tokugawa Era: Archives, Statistics, and Management (2017).

Cullen offre une excellente synthèse de travaux de recherche déjà publiés sur le thème, par exemple la duologie de la chercheuse Anna Beeren intitulée Interview with a Bakumatsu official: A Translation from Kyuji Shimonroku (2000 et 2002); les écrits savants de Sydney Crawcour, dont Documentary Sources for the Study of Tokugawa Economics and Social History (1961) et Problems of Japanese Economic History (1963); et également les recherches de John W. Hall, notamment Materials for the Study of Local History In Japan: Pre-Meiji Daimyo Records (1957).

D’autres sources auxiliaires ont été consultées dans l’intérêt d’approfondir des domaines clés. Par exemple, pour ce qui concerne la raison d’être et l’esprit des décisions découlant du Hyojosho ainsi que l’application du droit d’Edo, The Evolution of Tokugawa Law (1968) de Dan F. Henderson, un expert en ce qui est du droit japonais et de son évolution, fut essentiel à une bonne compréhension du sujet.

Pour ce qui est des travaux en langue japonaise, ne sachant pas lire ni le japonais d’Edo, ni le japonais contemporain, on n’a pas été en mesure de les considérer et de les intégrer au sein de cet essai.

Le gouvernement militaire d’Edo (1603 – 1868)

Les années Tokugawa

Au sortir de la sanglante bataille de Sekigahara en 1600, Tokugawa Ieyasu (1543 – 1616) élève le renom de son clan et domine ses opposants. Trois ans plus tard, ayant décimé ou amoindri la réputation de la plupart de ses opposants et ayant gratifié ses alliés (Jansen, 2000, 34), Ieyasu accède au rôle de shogun, titre auquel il renonce deux ans plus tard en faveur de son fils Hidetada. Ieyasu maintiendra toutefois les rênes du pouvoir shogunal jusqu’à sa mort en 1616. Les prochaines années seront les plus importantes pour celui qui désire un shogunat stable et, surtout, pérenne.

Les réformes d’Ieyasu sont nombreuses au niveau de l’organisation de la société et auront un impact notable sur l’administration du Japon. En 1613 et en 1615, Ieyasu fait promulguer des restrictions auprès de l’empereur et de sa suite, ne le reléguant qu’à un rôle purement rituel et symbolique, mais toutefois respecté (Jansen, 2000, 36; Parker, 2013, 491; Stalker, 2018, 147); ces restrictions permettront de transférer au shogunat le pouvoir d’enquêter sur les activités de la cour dans le cas d’infractions (Jansen, 2000, 36).

Depuis son ascension au rôle de gouverneur de la nation, le clan Tokugawa avait confisqué les terres de ses ennemis déchus et redistribué les terres entre son clan, ses alliés ainsi que ses opposants. Mais cela ne suffisait pas. Ieyasu divisera les daimyo (seigneurs ruraux) en fonction de leurs rapports au clan Tokugawa jusqu’ici. Les alliés seront ainsi reconnus pour les générations à venir; les ennemis également. Les daimyo (seigneurs possédant des terres valant au moins 10000 koku (Jansen, 2000, 38)) seront divisés en trois grandes catégories: fudai, shinpan et tozama.

Les fudai daimyo et les tozama daimyo sont en opposition directe sur un même principe: les premiers étaient des alliés du clan Tokugawa jusqu’ici, les derniers ne l’étaient pas et il n’était pas permis pour eux de travailler au sein de l’administration du shogunat (Jansen, 2000, 38; Stalker, 2018, 146).

Les shinpan daimyo, eux, étaient des branches collatérales du clan Tokugawa. Outre les daimyo, il y aura aussi les hatamoto et les goekenin, des nobles ayant un statut inférieur à celui des damiyo, mais qui voue allégeance au bakufu (Jansen, 2000, 39). Comble de la stigmatisation, Ieyasu et ses suivants promulgueront des restrictions à outrance pour toutes les tranches de la société, allant de l’interdiction de bâtir plus d’un château par domaine (han) à l’interdiction de porter de la soie pour certaines classes sociales.

Cependant que le clan Tokugawa gouverne les daimyo, il faut aussi mentionner que la relation qu’ils entretiennent s’inscrit dans un équilibre politique, le baku-han (Jansen, 2000, 59; Stalker, 2018, 145). En général, le clan Tokugawa dépend des daimyo tout autant que l’inverse. Être un daimyo n’était, cependant, la condition que d’une poignée de personnes, se stabilisant en moyenne aux alentours de 250 individus.

Qui plus est, le shogunat se réservait le droit de confisquer des terres, en redistribuer, confisquer les titres de propriété, les redistribuer… Entre 1615 et 1651, le shogunat confisquera les terres de 95 daimyo et va effectuer 250 transferts de terres (Parker, 2013, 491). Pas même une seule alliance matrimoniale entre deux clans ne pouvait se faire sans obtenir l’accord du shogunat.

Sans compter qu’en 1635 (et jusque vers la fin d’Edo), les daimyo seront d’abord contraints et ensuite feront volontairement partie du sankin-kotai, la résidence alternée (Jansen, 2000, 56; Parker, 2013, 492; Stalker, 2018, 148). Dans le cadre de cette pratique, les daimyo devaient laisser « en otage » des membres de leur famille à Edo, la capitale nationale, et devaient eux-mêmes alterner périodiquement leur résidence entre leur domaine et Edo.

Cette pratique était obligatoire (du moins jusqu’en 1665, par la suite les daimyo le feront volontairement) et des réprimandes pouvaient survenir si les daimyo ne respectaient pas la consigne: « When a prominent daimyō arrived slightly late for his scheduled sankin-kōtai in 1636, Iemitsu sentenced him to three years of house arrest. » (Parker, 2013, 492). Cette pratique aura pour résultat de donner à Edo un rôle essentiel et primordial aux activités nationales.

En 1636, Iemitsu, troisième shogun Tokugawa, promulgue le fameux édit du sakoku, lequel vient débuter une période d’isolationnisme commercial. Par ailleurs, l’édit interdit aux japonais de quitter le Japon… ou d’y revenir (Saxonhouse, 1995, 743). Le Japon conservera des relations avec des nations étrangères, notamment la Chine et la Hollande au port de Dejima (Parker, 2013, 493), mais l’isolationnisme tombera officiellement à partir de 1854, avec la signature de la convention de Kanagawa liant commercialement le Japon aux États-Unis.

Or, pour un peu plus de 200 ans avant cet événement, les relations commerciales étrangères seront plutôt minimales et le Japon restera bien au fait des avancées et des actualités mondiales (Saxonhouse, 1995, 743; Stalker, 2018, 165).

Entre 1853 et 1868, les historiens insèrent la période du bakumatsu, soit du déclin du shogunat Tokugawa. Elle débute avec l’arrivée du Commodore Perry à Edo en 1853 et se termine avec la proclamation de l’Osei fukko (édit de restauration du rôle de l’empereur) et l’abolition du bakufu Tokugawa en 1868.

Organisation de l’administration

La plupart des fonctions au sein du shogunat ne sont pas des nouveautés et existent, sous des formes continuellement évolutives, depuis des siècles. Parmi ces fonctions et en ordre d’importance, nous nous concentrerons sur les Anciens (roju), le conseil des Anciens juniors (Wakatoshiyori), la Cour suprême de justice (hyojosho), les commissaires (bugyo), et les inspecteurs (ometsuke et metsuke) travaillant pour le compte du shogunat.

L’administration shogunale, qui prend sa forme pérenne surtout sous Tokugawa Iemitsu (Jansen, 2000, 43), est principalement composée de fudai daimyo qui jumèlent l’administration de leurs domaines respectifs avec une ou des fonctions administratives. Sous ces différents rôles administratifs, environ 17000 hommes travailleront au sein de l’État (Jansen, 2000, 47), lesquels ne sont pas tous nécessairement des fudai daimyo.

Le shogun, qui pourtant s’assoit au sommet de l’administration du shogunat, n’a guère peu de fonctions bureaucratiques à accomplir. La grande majorité des shogun délègueront les affaires administratives aux divers officiers de l’État (Stalker, 2018, 145).

L’une des plus hautes instances administratives et sans aucun doute l’un des centres névralgiques de la bureaucratie shogunale est le Conseil des Anciens, au sein duquel siège entre cinq et six fudai daimyo en guise de roju (Jansen, 2000, 48; Stalker, 2018, 146). La fonction principale du conseil est de gérer les relations étrangères et les relations internes avec les daimyo majeurs; dès 1634, par ailleurs, le conseil doit également surveiller les affaires de la cour (Jansen, 2000, 48).

Un grand nombre d`officiers de l`État leur sont redevables, notamment l’ensemble des commissaires (jisha, kanjo et machi, gaikoku ne s’ajoutant que dès 1858), le Conseil des Anciens juniors et les ometsuke. Le Conseil des Anciens junior, en contrepartie, n’a que les metsuke comme redevable envers eux, ce qui n’est pas une mince affaire non plus. L’une des particularités du Conseil des Anciens est que la présidence de celui-ci allait en alternance, à raison d’un membre par mois (Jansen, 2000, 48; Stalker, 2018, 146).

Les postes de commissaires nationaux sont, nous l’avons vu, au nombre de trois, avec un ajout tardif en 1858. En ordre d’importance, le jisha bugyo est responsable des affaires religieuses, le kanjo bugyo est responsable de l’administration financière, et le machi bugyo est responsable de l’administration municipale. En 1858, la fonction de gaikoku bugyo est conçue pour contrôler les relations diplomatiques et commerciales croissantes de l’époque. Comme pour ce qui est des Ancien, les commissaires seront généralement issus des rangs des fudai daimyo (Stalker, 2018, 146).

Un nombre fort imposant de commissaires existe outre ces commissaires principaux, comme les gouverneurs provinciaux, les magistrats de villes, et les commissaires travaillant au sein des commissariats, mais ils sont essentiellement subordonnés à ces quatre commissaires. Les commissaires majeurs pouvaient siéger à la Cour suprême de justice, tout comme les Anciens.

Il est important de s’attarder quelque peu au gaikoku bugyo, dont la fonction signifie une modification importante de la structure administrative d’Edo. Les inspecteurs, durant la dernière décennie d’Edo, ne seront plus présents lors des négociations diplomatiques, puisque ce commissaire comble le rôle (Cullen, 2013, 51); les Anciens également se libèrent de cette tâche qui se révèle de plus en plus ardue. En 1864, ce commissaire « noted the need for order, and in 1865 efforts started to recover copies of missing documents » (Cullen, 2013, 53). Ainsi, quoique ce poste de commissaire n’existera que pendant dix ans à peine, un début de conscience concernant les bonnes pratiques en gestion documentaire naissait au sein de l’administration shogunale.

La cour suprême de justice, mise sur pied à partir de 1635 (Jansen, 2000, 59), est une instance de médiation entre les différents seigneurs ruraux. La cour émet des jugements et ne reçoit qu’un nombre limité de causes, puisque le shogunat préfère laisser la compétence judiciaire aux daimyo. Comme nous l’avons exploré plus haut, siéger au sein du hyojosho ne nécessite pas de qualifications outre le mérite et la confiance du clan Tokugawa.

Les inspecteurs (ou les espions, selon le mandat) seront intégrés à la structure bureaucratique à partir de 1633 (Jansen, 2000, 58). Ils sont divisés en deux grandes familles, les ometsuke et les metsuke (Stalker, 2018, 147). La distinction principale, outre que les metsuke sont redevables au conseil des Anciens junior alors que les ometsuke sont directement redevables au conseil des Anciens, est que les metsuke sont tenus de surveiller les activités des goekenin et des hatamoto, alors que les ometsuke ont la responsabilité de surveiller les shinpan daimyo, les fudai daimyo et les tozama daimyo (Parker, 2013, 491). Les inspecteurs ne travaillaient pas seuls et avaient accès à des centaines de secrétaires et de copistes (Cullen, 2013, 39).

Nous pouvons alors aisément s’imaginer que les Anciens doivent recevoir et gérer un nombre important de documents. (Jansen, 2000, 49) Cette supposition s’étend également aux commissaires, qui doivent à la fois gérer la bureaucratie de leur domaine et celle du shogunat, sinon en plus de la bureaucratie découlant de la Cour suprême de justice.

Le shogunat Tokugawa ne conservera que quelques compétences nationales, notamment le contrôle des affaires étrangères, des affaires commerciales et le règlement de disputes majeures entre domaines (Stalker, 2018, 145). Outre ces domaines, il n’y aura pas d’organe central pour ce qui est des archives ou de la gestion documentaire (Crawcour, 1961, 345), ce qui deviendra par ailleurs une compétence partagée par tous les seigneurs ayant accès aux documents administratifs et par les officiers shogunaux eux-mêmes.

Cullen rapporte cependant l’existence de deux dépôts de documents administratifs, quoique la plupart des officiers de l’État n’y contribuent pas vraiment et que nul ne sait exactement ce qu’ils contenaient précisément (Cullen, 2013, 43).

Cadre réglementaire

Il était interdit d’avoir accès aux documents de l’administration Tokugawa à moins d’en faire partie (Altman, 1986, 231). Il était également interdit d’accéder à des ouvrages étrangers jusqu’en 1720 (Kanel-dyche, 2011, 276; Parker, 2013, 500-501; Stalker, 2018, 165). Au niveau local, il était de surcroit interdit et même généralement tabou d’opiner sur les affaires du bakufu, que ce soit en bien ou en mal (Altman, 1986, 232; Kanel-Dyche, 2011, 276).

De cette manière, l’information se distribuait seulement entre un groupe serré d’individus tout au long d’Edo jusqu’avant le bakumatsu. Selon Altman, l’accès aux informations relatives au gouvernement et à la situation nationale s’étend, légalement ou non, vers les années 1860, alors que le gouvernement militaire entame son déclin et tente surtout de s’informer de sa propre situation le plus rapidement possible (Altman, 1986, 235).

Le shogunat, fort soucieux de supprimer toute forme de collaboration pernicieuse à sa survie, décourageait les daimyo de s’entraider ou de régler des différends inter-domaines entre eux (Parker, 2013, 492), outre dans le cas de rébellions à supprimer ou de projets provinciaux à mener à terme. Cela aura pour effet, entre autres, de localiser la gestion documentaire et de ralentir la dissémination de bonnes ou de mauvaises pratiques bureaucratiques.

Les daimyo étaient invités à produire et à conserver de la documentation. Deux exemples notables de production documentaire découlant d’une demande du shogunat est la rédaction de registres des populations villageoises et l’établissement de cadastres. Le cadastre est une méthode de cartographie permettant de calculer le poids en koku (une unité de volume calculée en termes de riz nécessaire à l’alimentation annuelle d’un homme) de chaque domaine. Par la suite, les taux de taxations sont établis en fonction de la valeur terriere.

En 1644 et en 1697, les daimyo se voient obligés de produire leur propre cadastre (Jansen, 2000, 159). Les cadastres étaient ensuite utilisés pour produire des cartes couvrant le Japon au complet (Parker, 2013, 490). Les registres de population débutent à partir de 1614, alors que les citoyens japonais doivent s’y inscrire dès leur naissance; la pratique devient une obligation imposée aux daimyo à partir de 1665 (Jansen, 2000, 57).

Or, il arrivera parfois que les domaines et/ou les villages ne produisent tout simplement ni de cadastres ni de registres pour une année donnée (Cullen, 2003, 98); ou que la production documentaire soit inadéquate et exempte de statistiques. Dans tous les cas, pour ce qui était produit par les domaines et pour ce qui était reçu de la part des officiers du shogunat, les administrateurs de villages ou de domaines étaient appelés à conserver les documents et à distribuer des informations d’intérêt public (Henderson, 1968, 218).

Le cadre réglementaire entourant la gestion des documents et des archives est pratiquement inexistant, outre des invitations à produire, reproduire et conserver certains types de documents (ordonnances, promulgations, codes…); puisque si le mot d’ordre du shogunat est « stabilité », celui des daimyo est « autonomie ». Il semble que les officiers de l’État, pourtant régulièrement appelés à s’entraider dans le cadre de leurs fonctions, conservent également une autonomie documentaire importante.

Pratiques des officiers du bakufu

Ayant établi les bases de l’administration shogunale, tant à travers l’histoire de sa construction, son organisation et son cadre réglementaire d’exercice, il est désormais possible de s’atteler aux pratiques documentaires des officiers du shogunat.

L’une des pratiques inconscientes les plus réputées des officiers du bakufu, surtout au niveau des commissaires et des Anciens, était de ne pas faire de distinction claire entre les documents appartement à l’État et ceux appartenant aux officiers de l’État. Il n’était pas rare qu’un daimyo quittant sa fonction au sein du shogunat parte également avec un grand volume des documents qu’il a produits ou reçus au courant de sa carrière (Crawcour, 1961, 345; Cullen, 2013, 45; Cullen, 2017, 74).

Ces documents vont s’amalgamer, par la suite, à leurs archives privées et/ou aux archives de leur domaine (Crawcour, 1961, 346-347). Ainsi, pour presque tous les chercheurs, la source principale des archives administratives d’Edo se retrouve auprès des fonds de domaines et de villages ou dans les collections familiales, où on retrouvera journaux, témoignages, rapports, notes, correspondances officielles…

La plupart des officiers shogunaux ne travaillaient que rarement avec des originaux, manipulant régulièrement des copies ou même des copies de copies. Considérant que les daimyo œuvrant au sein du shogunat doivent alterner leurs résidences et que les documents administratifs doivent être utilisés par un grand nombre de fonctionnaires, sans compter que les domaines et les villages doit conserver des copies qu’ils produisent ou reçoivent, le paysage documentaire d’Edo est parsemé de copies (Cullen, 2013, 38-39).

Un autre exemple de cette dissémination nous est offert par Henderson, qui illustre la chaîne de distribution de proclamations. Les machi bugyo, commissaires chargés des affaires municipales, pouvaient à l’occasion promulguer des proclamations visant à administrer les villages. Cependant, ils devaient parvenir à les distribuer parmi les villages, qui pouvaient aisément se compter par centaines. Il était fondamental, alors, de produire des copies pour tous les chefs de villages et, à leur tour, de produire des copies (souvent pictographiques, considérant l’analphabétisme répandu des populations villageoises) à rendre disponible au grand public et aux membres de leur administration locale (Henderson, 1968, 216-218).

Ces habitudes documentaires, couplées à la non-permanence des rôles au sein du shogunat, sont importantes à prendre en compte lorsqu’on traite plus précisément des documents produits, diffusés et utilisés quotidiennement par les officiers du shogunat. Cullen remarque par ailleurs que, au sujet de la gestion documentaire appliquée par les officiers d’Edo, « it seems in general true that the higher the matter, the more informal or casual the handling of the paperwork » (Cullen, 2013, 43). Les problèmes de la nation étaient réglés au fur et à mesure en prenant compte des précédents historiques, sans plus.

Tel que l’évoque Cullen de manière éloquente, « The policy of the roju is far from clear in the absence of roju archives » (Cullen, 2017, 70). Sans connaissances en pratiques documentaires efficaces, sans jamais vraiment faire usage des dépôts d’archives existants, les roju ne conserveront pratiquement aucun document ou quitteront leur fonction en prenant des documents. Il faut, comme expliqué plus haut, se tourner vers les archives familiales pour composer un portrait de la situation.

La Cour suprême de justice, une grande instance médiatrice, ne conservera peu de ses documents, malgré qu’elle possède son propre dépôt (probablement sous-utilisé lui aussi) (Cullen, 2013, 42). Comme le cas de plusieurs archives de commissariats, il ne restera que des précédents et quelques documents légaux qui feront l’objet de compilations tardives (Crawcour, 1961,346).

Les commissaires possèdent des bureaux et un grand nombre de commis (qui ne sont pas nécessairement soumis à une règle clientéliste (Jansen, 2000, 49)) pour faciliter l’exercice de leurs fonctions. D’entrée en jeu, nous ne savons presque rien des pratiques courantes ou des documents généralement reçus ou produits dans les bureaux des machi bugyo ou ceux des jisha bugyo (Cullen, 2013, 42). Ont survécus des documents relatant de précédents légaux issues des jisha bugyo et des machi bugyo (Craig, 1986, 345).

Le poste de gankoku bugyo a eu une si courte existence, soit 10 ans, qu’on peut à peine traiter de ce commissaire avec profondeur, sinon qu’il était une sorte de proto-ministère des affaires étrangères ayant de la difficulté à se tenir à jour sur toutes les relations diplomatiques à entretenir. Les précédentes pratiques documentaires basées sur la dispersion et la création massive de copies ne doivent pas avoir rendu sa tâche aisée, même après un recensement notable des documents nécessaires à l’exercice de sa fonction.

Les kanjo bugyo sont particulièrement importants, puisque le kanjosho est responsable des finances du gouvernement. Ce bureau est l’un des plus imposants du bakufu avec ces quelque 700 employés (Cullen, 2013, 51); au grand total, Jansen estime qu’entre 5’000 et 6’000 employés travaillerons au sein du kanjosho sous la surveillance de 8 kanjo bugyo (Jansen, 2000, 49). Une telle pieuvre administrative ne sera pas en mesure de léguer beaucoup de documents à ses organes successeurs, cependant (Crawcour, 1961, 345; Cullen, 2017, 74).

Les bugyo sont régulièrement appelés à coopérer, à se partager des informations. Mais faute d’une conscience de l’importance des archives et de la gestion documentaire, le travail se fait au fur et à mesure et se base souvent sur la mémoire, collective ou individuelle, de précédents (Cullen, 2013, 42).

Les inspecteurs (metsuke et ometsuke), tant au niveau des seigneurs majeurs qu’au niveau des seigneurs mineurs, doivent mener des enquêtes nécessitant une certaine mobilisation documentaire. En 1764, alors qu’une succession seigneuriale doit être approuvée par le shogunat, des inspecteurs vont exiger l’accès à une panoplie de documents administratifs pour le domaine d’Okayama (Jansen, 2000, 58).

Ce ne sont pas tous les domaines qui coopèrent et quelques-uns vont même s’adonner à des mises en scène pour flouer le travail des inspecteurs (Jansen, 2000, 50). Les metsuke n’auront pas de bureau central pour se réunir (Cullen, 2013, 51) et seront disséminés à travers l’administration shogunale (Jansen, 2000, 49).

En général, les inspecteurs serviront également de bande de relais pour le hyojosho et le Conseil des Anciens pour communiquer auprès des commissaires (Cullen, 2013, 51; Henderson, 1968, 220). Comme mentionné plus haut, les inspecteurs n’assisteront plus, vers la toute fin d’Edo, aux diverses rencontres diplomatiques et auront pour le coup moins de responsabilités au niveau diplomatique.

N’ayant pas de bureau central et ne versant pratiquement aucun de leurs documents aux dépôts d’archives administratives existants, les inspecteurs ne pouvaient raisonnablement pas conserver leurs documents adéquatement. Étant une fonction d’espionnage et de relais d’informations, les inspecteurs conserveront peu de leurs documents, sauf dans l’éventualité où un inspecteur acquiert, par exemple, un poste de commissaire. Ainsi, quoique les inspecteurs auront accès à un grand volume de documents au courant de leur fonction, ladite fonction ne garantit pas une rétention documentaire phénoménale.

Répartition des fautes

Ayant exploré plusieurs composantes de l’administration d’Edo, blâmer les désastres naturels ou l’instabilité politique n’est pas suffisant pour expliquer le maigre fond de documents administratifs que l’administration Meiji héritera d’Edo, quoiqu’il s’agît d’une partie de la réponse. Si un désastre frappe, il ne vient pas nécessairement à bout des dizaines (ou même centaines) de copies d’un document se retrouvant dans plusieurs domaines différents.

Secoué par des développements quotidiens et un besoin croissant de s’informer rapidement, d’adapter adéquatement la forme de l’administration gouvernementale et de répondre professionnellement à la recrudescence documentaire, il n’est pas surprenant que le shogunat Tokugawa ait subi les revers de sa méthodologie documentaire, décentralisée à l’excès et vieille d’environ 250 ans, durant le bakumatsu.

Suite à cette étude, il nous est maintenant permissible d’évaluer au moins qualitativement la part de responsabilité entre les pratiques documentaires établies et le hasard ou la providence concernant la survivance des documents administratifs d’Edo suite au déclin précipité du clan Tokugawa, à l’aube de Meiji.

Similairement à l’hypothèse de Chabin, il semble déraisonnable d’attribuer une grande responsabilité de la perte documentaire d’Edo aux catastrophes naturelles. Quoique Edo a son lot de famines, de tremblements de terre, d’épidémies et d’incendies, les documents administratifs étaient si régulièrement copiés, compilés et disséminés que des archives subsistent et que l’administration quotidienne persiste; cependant que ces copies et compilations ne nous sont pas nécessairement venues sous une condition idéale, faute d’expertise. Henderson, pour donner un exemple parmi plusieurs autres, constate en 1968 que « indeed a body of justiciable law was produced in Edo, and it has come down to us in the form of brush-written and now worm-eaten volumes of decrees and precedents » (Henderson, 1968, 212).

Ce qui nous pousse à augmenter la valeur des actes involontaires, des actes délibérés et des aléas de la vie. Involontaires, car les sciences de l’information n’étaient pas d’actualité durant le Japon d’Edo et qu’il serait déraisonnable de comparer les standards d’hier à ceux d’aujourd’hui. Délibérés, puisque malgré un éveil documentaire tardif durant le bakumatsu par le biais des efforts du gaikoku bugyo, les officiers du bakufu ne feront jamais vraiment usage des dépôts de documents administratifs disponibles et préfèreront garder leurs documents avec eux la plupart du temps au sein d’archives familiales. Les aléas de la vie composent la majeure partie de l’hypothèse de Chabin appliquée au Japon d’Edo, à cause de ce « laisser-aller » coutumier des daimyo occupant des fonctions au sein du gouvernement.

Cependant, il faut largement diminuer la part accordée à la réglementation et aux principes reconnus, puisque la réglementation est plutôt incidentelle que volontaire et puisque les principes d’archivistique ou de gestion documentaire sont, à toutes fins pratiques, inexistants à cette époque. Dans ces circonstances, l’hypothèse de Chabin selon laquelle la majorité de la composition de fonds d’archives dépend d’aspects incontrôlables semble plus qu’envisageable pour ce qui des documents administratifs du bakufu d’Edo.

En somme, les documents administratifs d’Edo (qui sont nécessairement devenus les archives administratives d’Edo suite au bakumatsu) ont survécu non pas grâce à de bonnes pratiques documentaires ou de bons réflexes protoarchivistiques, mais partiellement grâce aux pratiques (celles que nous connaissons, du moins) des officiers shogunaux.

Il semble raisonnable de supposer que les archives administratives d’Edo, fruit de l’insouciance décontractée répandue à travers l’administration shogunale (clientéliste plutôt que compétencielle pour ce qui est des grandes instances décisionnelles), sont celles qui ont pu compter sur au moins une des conditions suivantes:

  • Le document est une copie (ou une copie d’une copie) vastement répandue à travers le Japon ou partagée entre quelques régions;
  • Le document institutionnel fut erronément considéré comme une archive privée, et amalgamé à de plus importantes ressources documentaires;
  • Le document, aussi important soit-il, a perdu sa route chez, par exemple, un antiquaire (Cullen, 2017, 76) ou dans une bibliothèque municipale (Cullen, 2017, 75).

Bibliographie

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CULLEN, L.M. (2003). An age of stability: Japan’s internal world, 1709-1783, in perspective. Dans Cullen, L.M. A History of Japan 1582 – 1941 (95-134). Royaume-Uni, Cambridge: Cambridge University Press.

CULLEN, L.M. (2013). Japanese Archives: Sources for the Study of Tokugawa Administrative and Diplomatic History. Japan Review (25), 33-65.

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STALKER, N.K. (2018). Maintaining Control: Tokugawa Official Culture (1603-1850s). Dans Japan – History and Culture from Classical to Cool (144-173). Californie, États-Unis: University of California Press.

Lexique

B

Bakufu: Shogunat, gouvernement militaire.

Baku-han: Équilibre politique entre le shogunat et les seigneurs ruraux

Bakumatsu: Période délimitant la fin de la période Edo, situé en 1853 et 1868.

Bugyo: Commissaire.

D

Daimyo: Seigneur rural propriétaire d’un domaine.

E

Edo: 1) La ville d’Edo, capitale commerciale du shogunat Tokugawa entre 1603 et 1868. Maintenant Tokyo. 2) Période de l’histoire japonaise débutant entre 1603 et 1868.

F

Fudai daimyo: Seigneur rural de haut statut, considéré comme a l’intérieur des affaires du shogunat.

G

Gaikoku daimyo: Commissaire chargé des relations étrangères du shogunat entre 1858 et 1868.

Goekenin: Seigneur vouant allégeance au shogunat, de statut inférieur aux daimyo.

H

Han: Domaine rural.

Hatamoto: Seigneur vouant allégeance au shogunat, de statut inférieur aux daimyo.

Hyojosho: Cour suprême de justice.

J

Jisha bugyo: Commissaire chargé des affaires religieuses du shogunat.

K

Kanjo bugyo: Commissaire chargé des affaires financières du shogunat.

Kanjosho: Commissariat chargé de l’administration des finances du shogunat.

Koku: Unité de volume calculée en termes de riz nécessaire à l’alimentation annuelle d’un homme

M

Machi bugyo: Commissaire chargé des affaires municipales du shogunat.

Meiji: 1) Nom attribué à l’empereur du Japon entre 1868 et 1912. 2) Nom attribué à la période historique japonaise de 1868 à 1912.

Metsuke: Inspecteur chargé de la supervision des seigneurs de rang inférieur.

O

Ometsuke: Inspecteur chargé de la supervision des seigneurs de rang majeur.

Osei fukko: Proclamation du 3 janvier 1868 rétablissant l´Empereur sur le trône et abolissant le shogunat Tokugawa.

R

Roju: Ancien.

S

Sankin-kotai: Système de rotation des résidences imposé aux seigneurs ruraux entre 1635 à 1655.

Shinpan daimyo: Seigneur faisant partie d’une branche collatérale du clan Tokugawa.

Shogun: Chef militaire suprême du shogunat.

T

Tokugawa: Clan, famille guerrière centenaire aillant gouvernée le Japon entre 1603 et 1868.

Tozama daimyo: Seigneur rural de bas statut, considéré comme un acteur externe aux affaires du shogunat.

W

Wakadoshiyori: Conseil des Anciens juniors.

Une réflexion sur “Pax Tokugawa et insouciance: essai sur les pratiques documentaires japonaises durant Edo (1603 – 1868)

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