Fonction : conservation

Pérenniser l’éphémère: Archivage et médias sociaux. Entretien avec Aurore François

Par Jonathan David, analyste en gestion de l’information au CSSMB et responsable du blogue Convergence

La question de l’archivage des médias sociaux est au cœur de plusieurs débats depuis quelque temps, en témoigne les nombreux billets publiés sur Convergence à propos de cette problématique.  On s’interroge notamment quant à la pertinence, à la méthodologie, voir à la possibilité d’archiver ou non les contenus publiés sur ces médias sociaux qui, je le rappelle, sont des plateformes détenues par des acteurs privés.

Si la question intéresse de nombreux acteurs, c’est notamment parce que le volume, la qualité, mais également la pertinence et l’influence sociétale des publications sur ces réseaux s’accroît de jour en jour. Désormais, un grand nombre d’individus et d’organisations publient du contenu sur une base quotidienne sur les différentes plateformes, Facebook, Twitter, Instagram et autres. Elles sont véritablement devenues des incontournables, et même pour certains, elles sont la principale source d’information au quotidien depuis déjà quelques années. Cette tendance s’amplifie et n’est pas sans ébranler les différents diffuseurs traditionnels qui n’ont de choix de s’adapter aux nouvelles habitudes de leurs publics.

Devant l’importance que prennent ces plateformes sur le marché de l’information, il devient impensable de les écarter d’un point de vue archivistique. Cependant, la grande majorité des contenus qui sont publiés sur ces réseaux le sont dans le but d’obtenir des réactions quasi immédiates (des clics, des achats, des commentaires, des likes, des partages). Leur portée peut dépendre du nombre de personnes touchées, de façon commanditée ou non, mais la durée de vie de ces contenus est le plus souvent éphémère.  Même si on reconnait qu’historiquement la relation des archivistes avec les contenus éphémères n’a pas toujours été une relation qui va de soi, notamment à cause des difficultés de méthodologie évidentes, l’archiviste d’aujourd’hui s’intéresse largement à l’archivage de performance éphémère, tout médium confondus. Néanmoins, avant d’affirmer qu’une collection de tweets est une archive, un débat s’impose (voir par exemple «Please stop calling things archives»).

L’ouvrage Pérenniser l’éphémère: Archivage et médias sociaux attaque de front cette question en interrogeant la possibilité d’archiver le contenu éphémère publié sur ces plateformes. Puisque cet ouvrage est à mon avis un incontournable sur le sujet, je me suis entretenu avec une des auteures, Aurore François, historienne, archiviste, et professeure en méthodologies de l’histoire et archivistique à l’Université catholique de Louvain. Voici le fruit de notre rencontre.

***

J.D. – Éphémère vient du grec ephêmeros, «qui dure un jour». On produit de l’information éphémère parce qu’on assigne à cette information une valeur éphémère, soit une valeur qui s’effacera à la suite de la consommation immédiate de cette information. Si on part de la prémisse qu’il est impossible de tout archiver, pourquoi vouloir archiver l’éphémère?

A.F – Sans doute pour tout ce que ces éphémères sont susceptibles de révéler des acteurs et actrices, et plus largement des sociétés qui les produisent. Le numérique n’a pas apporté que de la nouveauté à cet égard : tracts politiques, affiches, faire-part, billets en tout genre ont tantôt rejoint les corbeilles de leurs producteurs, voire même celles des centres d’archives, tantôt ont suscité un intérêt passionné parmi les archivistes et historien·nes. Pourtant, si l’on se place du point de vue strict de ceux et celles qui les ont produits, ils n’étaient effectivement pas destinés à être conservés.

Les médias sociaux réactualisent plutôt qu’ils ne posent cette question des éphémères : ils la traduisent dans un nouveau paradigme, comme en témoignent certaines contributions du livre qui pointent des déplacements évidents : les débats politiques ou les mobilisations citoyennes, pour ne citer que ces deux exemples, ont largement investi la toile, voire s’y sont déplacés, abandonnant même parfois les supports traditionnels.

Le numérique tend à induire, à cet égard, un sentiment ambivalent. L’amoncellement de données et d’informations d’une ampleur sans précédent entraîne l’impression, voire la certitude, que des collections gigantesques d’archives sont en train de se constituer et que des traces numériques anciennes (ce qui, vu la profondeur historique du Web, relève plutôt de l’oxymore) peuvent subsister d’elles-mêmes…  Mais lorsque l’on recherche activement des productions d’il y a à peine quelques années ou décennies, on se rend compte qu’une part soit a disparu, soit n’est plus accessible à tous. Alors bien entendu, tous les « éphémères » produits par les médias et réseaux sociaux ne seront pas archivés et de mon point de vue, qu’une part non négligeable de ces contenus finisse par disparaître n’est pas une idée particulièrement angoissante. Mais de la même manière que des archivistes ont eu autrefois l’intuition de préserver certains éphémères, pour notre plus grand intérêt et notre satisfaction aujourd’hui, il me semble que la question de l’archivage de ces contenus mérite désormais d’être posée.

J.D. – Je me ferai encore ici l’avocat du diable : pourquoi s’intéresser à l’archivage des médias sociaux? Plusieurs l’ont mentionné, il s’agit pour la plupart du temps de « discussions de café ». Même si on peut en retirer des bénéfices, ce serait comme chercher la fleur au milieu des trolls, de la désinformation ou du contenu publicitaire. Ne vaut-il pas mieux mettre nos énergies sur d’autres types d’archives plus « essentielles », elles qui souffrent déjà d’un manque de financement?

A.F – Du fait de la dimension « sociale », justement, des médias et réseaux sociaux, il serait regrettable qu’aucune stratégie ne soit mise en place pour préserver ne fût-ce qu’une partie des contenus. S’il est évident que toutes les archives n’ont pas la même valeur, et que l’une des tâches parmi les plus fondamentales et les plus complexes de l’archiviste est justement ce travail d’évaluation, il me semble que la dimension « essentielle » ne doit pas seulement être mobilisée dans le cadre de la mise en concurrence de certaines archives par rapport à d’autres. J’entends par là que nous pourrions facilement imaginer que cette question de « l’essentialité » dépasse la nature de telle ou telle archive ou de tel ou tel type d’archive : pour les historien·nes et plus largement les citoyen·nes du futur, la diversité des matériaux disponibles sera assurément essentielle, elle aussi. Lorsque j’en discute autour de moi, cette sorte d’angoisse « réputationnelle » est en effet bien présente : quel portrait ces contenus vont-ils donner de notre société actuelle ?  Est-ce l’image que nous voulons laisser aux générations futures ? L’exemple qui m’est le plus souvent présenté est celui des commentaires que tout un chacun peut laisser en réaction à la parution d’un article de presse, via Facebook par exemple : commentaires possiblement peu élaborés, formulés à chaud, voire populistes, haineux ou racistes. C’est oublier la nature du rôle de l’archiviste : en quoi la nature de ces contenus devrait-elle être un obstacle pour lui ? Je ne pose pas ici la question en des termes juridiques, même si elle doit aussi et assurément l’être, mais bien en des termes historiques : l’archiviste n’est pas là pour préserver uniquement ce qu’il pense être le beau, le grand et le vrai ou transmettre les traces d’un monde idéalisé.

J.D. – Il y a des contenus qui sont produits pour durer, d’autres non. L’intention première d’une personne qui publie sur Facebook est de partager à ses – plus ou moins – proches amis un «moment» ou une humeur. Ce contenu n’est souvent pas produit en fonction d’être conservé. Le sérieux et le niveau d’énergie utilisé pour l’écrire ne sont en rien comparables, par exemple, à une communication officielle. Comment sélectionner, parmi l’ensemble des éphémères, les éphémères qui ont le potentiel de briser leur «éphémérité» pour avoir le privilège d’être «pérennisé»?

A.F – Il importe justement de découpler les intentions de la personne qui s’exprime de celles de l’archiviste qui leur trouvera de l’intérêt, même si la contextualisation est importante. Les fonds d’archives conservés aujourd’hui regorgent de documents qui, si l’on s’en tient strictement à l’imaginaire ou la volonté des personnes qui les ont produites, n’avaient pas vocation à devenir des archives historiques : qui, en produisant le moindre document ou la moindre trace écrite, envisage sa possible pérennisation pour les siècles à venir ? Quant à la question de l’énergie déployée ou encore de la longévité d’un propos ou d’une humeur, elle ne me semble pas soulever de problème, du moins en termes de pertinence. Un·e sociologue qui mène des entretiens ou un·e historien·ne qui travaille sur des égo-documents ne privilégieront pas forcément une parole ou la formulation d’une opinion parce qu’elle paraît plus aboutie, parce qu’elle est exprimée de manière plus élégante ou parce qu’elle semble plus pérenne. Quand bien même une personne qui formule un propos ou exprime une idée ne les maintiendrait plus ou ne les assumerait plus quelque temps plus tard, à un moment donné, cette parole ou cette opinion ont fait sens. Questionner ces évolutions et ces revirements, notamment au prisme des interactions avec d’autres acteurs ou de l’évolution du contexte paraît justement une démarche plutôt porteuse. Que nous disent ces éphémères des personnes qui les ont produits, des situations qui ont provoqué leur rédaction, du contexte qui les a vus naître tout simplement ? Bien des choses. Il y a bien longtemps que les historien·nes, mais aussi bien d’autres disciplines, ne se satisfont plus des sources officielles. L’intérêt de préserver certains contenus me semble donc évident, justement parce qu’il permet d’entendre une multitude de voix s’exprimer, d’observer certaines logiques, y compris en termes de propagande, de rumeur, de désinformation, mais aussi de résistance. Quant à la question des processus de sélection à mettre en œuvre que vous soulevez, c’est une très belle question à laquelle je n’ai pas de réponse toute faite : à mon sens, la réflexion à cet égard ne fait que commencer!

J.D. – On retrouve de tout sur les médias sociaux. Parfois il s’agit de réaction à chaud. Et même parfois les auteurs ont changé d’idée sur un sujet et n’ont pas nécessairement été retirer leur publication. Je pourrais, par exemple, produire à la fois un tweet élogieux à la première semaine d’une grève étudiante puis un second tweet de haine deux semaines plus tard. Comment mesure-t-on les changements d’humeurs? Comment prendre en compte l’ensemble du contexte ainsi que la sérialité des informations?

A.F – C’est là toute la difficulté en effet, mais aussi à mon sens ce qui fait l’intérêt de ce nouveau chantier, y compris au plan méthodologique ! La contextualisation est au coeur du problème en effet, de même que la dimension réticulaire justement. Comme bien des réflexions liées aux archives numériques, celles relatives aux médias sociaux n’en sont qu’à leurs balbutiements et l’ambition de notre livre est avant tout exploratoire, posant bien plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Aujourd’hui, les chercheurs et chercheuses de nombreuses disciplines se sont saisi·es de ce matériau et produisent des résultats particulièrement intéressants, mobilisant des méthodes innovantes et créatives : je trouve cette tendance tout à fait enthousiasmante et inspirante pour les archivistes !

La question de leur responsabilité dans la fabrique d’archives doit dès lors s’entendre sur deux aspects : il faut la poser en termes de sélection, c’est évident, mais aussi par rapport à la documentation des processus. Comment se seront constitués ces corpus préservés, que représentent-ils ? Cette critique des sources n’est déjà pas facile à opérer aujourd’hui et elle risque de l’être encore moins demain, lorsque des plateformes dont nous sommes coutumiers auront peut-être disparu ou fortement évolué. La capacité des archivistes à documenter cette fabrique des archives (par ceux qui les ont produites, mais aussi par eux-mêmes) est donc, elle aussi, un enjeu majeur.

J.D. – On a parfois dépeint les médias sociaux comme un jeu de masque ; les identités numériques sont loin d’être le reflet de la réalité et les internautes peuvent développer de subtils procédés de dévoilement et de rétention de l’information. Les outils de collecte sont-ils à la merci de toutes ses stratégies? Est-ce qu’une publication individuelle et décontextualisée reste utile?

A.F – Dans les univers « réels » autant que « virtuels », nous adaptons nos attitudes au contexte. Les recherches tendent plutôt à montrer que nos univers réels et virtuels tendent à s’intriquer, à se prolonger l’un l’autre, et que si les registres peuvent varier, demeure souvent une certaine cohérence entre ce que nous exprimons sur la toile et ailleurs. Mais vous avez tout à fait raison, si la question de la contextualisation est fondamentale (ce qui n’est pas propre aux médias sociaux), les logiques de collecte doivent être repensées : c’est un véritable défi pour les professionnels des archives.

J.D. – Connait-on le point de vue de ces entreprises privées sur l’utilisation de leurs données en dehors du cadre « marchand » qu’eux-mêmes proposent? Sont-elles ouvertes au partage de celles-ci? Les outils de recherches offerts sur leurs plateformes n’ont tout simplement pas été développés pour l’archivage. Serons-nous donc toujours à la recherche de techniques de contournement? Où peut-on s’attendre éventuellement à une collaboration gagnant-gagnant avec ces entreprises?

A.F – Cette piste n’est pas à exclure, même s’il est évident que les buts poursuivis par les uns et les autres ne sont pas les mêmes et que les tentatives dans ce sens se sont avérées jusqu’ici assez peu fructueuses. Aussi dominants et solides puissent paraître ces grands opérateurs privés, leurs données sont vulnérables sur le long terme, non seulement parce qu’en effet la conservation pérenne n’est pas leur objectif premier (mais bien un moyen au service d’autres ambitions, commerciales essentiellement), mais aussi parce que ces entreprises sont elles-mêmes parfois plus fragiles sur le long terme qu’elles n’y paraissent. L’exemple récent de la disparition des millions de contenus MySpace datant d’avant 2016 me paraît particulièrement emblématique à cet égard. Tout aussi emblématique, les quelques centaines de milliers de contenus finalement sauvés ont pu l’être grâce à une organisation sans but lucratif, Internet archive, s’appuyant sur une collecte autrefois réalisée par des chercheurs dans le cadre de leurs travaux. À méditer !

Pour en savoir plus:

Le livre est disponible ici.

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