Arts

Le statut d’une sonothèque

Par Catherine Beaudoin, étudiante à l’EBSI, Université de Montréal

La collection de son de la sonothèque de l’ONF contient près de 87 000 sons qui sont répertoriés et indexés. On y trouve des sons provenant de librairies sonores, mais la sonothèque contient aussi des sons enregistrés au cours des tournages qui ont été produits par et pour des productions de l’ONF, depuis ses débuts. Des sonothèques de ce type sont les principales sources de sons dans lesquelles les concepteurs sonores peuvent puiser pour trouver le matériel dont ils ont besoin pour créer l’ambiance sonore des films sur lesquels ils travaillent. Quel statut accorder alors à une sonothèque telle que celle de l’ONF qui contient des sons de diverses provenances? S’agit-il d’une « collection », d’une librairie sonore ou d’archives sonores?

Les archives sonores, contrairement aux archives visuelles, sont rarement l’élément de base de films documentaires. La construction d’un film  basée sur des enregistrements sonores fait exception. Un de ces exemples est Les négatifs de McLaren, de Marie-Josée St-Pierre, un film de Norman McLaren qui fut un des plus grands cinéastes d’animation canadiens. On y a dressé un portrait intimiste de l’artiste à partir d’archives sonores provenant d’entretiens qu’il a donnés durant sa carrière d’animateur. Dans ce film, l’animation a été créée pour faire écho à la bande sonore du film. Ceci reste cependant un exemple assez peu commun, car en général, le travail sur le son en cinéma se fait plus en aval, pour créer des ambiances. Une sonothèque comme l’ONF servira principalement à fournir des sons qui se retrouveront dans le montage sonore de documentaire et de fictions lors de la postproduction d’un film. Ainsi, le monteur sonore travaille-t-il avec des archives sonores lorsqu’il crée des ambiances?

Le monteur sonore a comme rôle de placer les sons dans un film pour pallier le manque de sons durant le tournage et de cette façon, créer une ambiance grâce à des effets sonores. On distingue les sons de cette façon : les voix, les bruitages, les effets, les ambiances et les musiques qui sont les matériaux du monteur son (Denizart, J.M. 2017). Le son d’ambiance était presque inexistant au début de l’histoire du cinéma, mais grâce à l’évolution des systèmes de montage son, il contribue fortement à « l’expression du film » (Adjiman, R. 2017, p.1). Ainsi, quasi inexistantes à l’origine du cinéma, on exploite maintenant toutes les possibilités qu’offrent les nouvelles conditions techniques qui contribuent grandement à l’expression du film (Adjiman, R. 2017, p.1).

Cependant, le statut du son provenant de librairies sonores numériques demeure un peu vague, car il peut provenir de l’enregistrement capté par une personne ou avoir été acheté de librairies sonores pour lesquelles il est fréquent de ne pas connaître le nom du créateur des sons qui y sont répertoriés. Selon la loi sur l’Archive, « Les archives sont un ensemble de documents, quelle que soit leur date ou leur nature produites ou reçues par une personne ou un organisme pour ces besoins ou l’exercice de ses activités et conservées pour ses valeurs d’information générale » (Loi sur les archives, c. A-21.1, art. 2). Dans ce cas, les sons enregistrés par un technicien (preneur de son) dans le cadre de ses fonctions deviendraient-ils des archives si on les reliaient à la personne qui les a enregistrés lors de l’indexation? Et qu’en serait-il des sons provenant d’une librairie sonore ne portant aucune indication au sujet de leur créateur?

L’on peut de prime à bord se questionner sur le statut des archives sonores en comparaison avec celui des archives visuelles. Selon Simon Côté-Lapointe, docteur en sciences de l’information spécialisée en archivistique, on peut remarquer qu’il y a moins de littérature sur les archives sonores. Ainsi, d’après le chercheur, on peut certainement en déduire qu’elles ont moins de visibilité. Les archives visuelles, par exemple, sont plus souvent utilisées en muséologie ce qui leur donnerait une fonction qui est plus tournée vers l’archivistique (Côté-Lapointe 2015. p71).

Dans la sonothèque de l’ONF, la provenance mixte des sons composants la « collection » peut donner une impression d’être « entre deux chaises » au sujet de la nature archivistique de leur sonothèque. Ainsi si l’on se penche sur l’indexation des sons, elle différera selon la source du son ou de l’ambiance enregistrés, car les sons sont identifiés différemment par le sonothécaire selon les cas, c’est-à-dire s’ils proviennent d’une librairie ou s’ils ont été enregistrés lors d’un tournage. Par ailleurs, le concept même de sonothèque repose pour la plupart du temps, autour du concept d’archives. Le Larousse (2020) définit une sonothèque comme des « archives où l’on conserve des enregistrements de bruits, d’effets sonores qui peuvent ensuite être utilisés par des réalisateurs de films, d’émissions radiophoniques ou télévisées ». D’après Simon Côté-Lapointe « tous types d’enregistrements du son, peu importe le support et la méthode d’acquisition ou de création, sont des archives sonores » (Côté-Lapointe, S et all. 2018. P.62). Le concept de sonothèque repose donc sur la caractérisation des sons, mais un autre de ses enjeux pour lui permettre d’accroitre sa valeur est l’indexation des sons car « si le contexte et la valeur de témoignage sont de première importance pour l’interprétation des archives, il n’en reste pas moins que, pour les utilisateurs, l’essentiel réside souvent dans les documents » (Champagne, M. et Morel, D.1999. p.318). Ainsi, la description et l’indexation donnent l’accès à la valeur de témoignage et d’information d’un document (Champagne, M. et Morel, D.1999. p.319).

En France Jean-Michel Denizart s’est penché sur la sémantique autour du concept de banque de son et de son indexation. D’après ses recherches, en France, on peut parfois présenter une sonothèque comme une archive sonore, mais elle pourra aussi être considérée comme une collection sonore. Monsieur Denizart préfèrera la définition suivante « La sonothèque nous apparaît aujourd’hui avant tout comme une base de données (en anglais : database), c’est-à-dire un ensemble d’informations (en l’occurrence sonores) relatif à un domaine particulier (ici l’audiovisuel) et structuré informatiquement. » (Denizart, M. 2017. P.2). Il mentionne que pour les concepteurs sonores, la sonothèque est un outil de postproduction. « La sonothèque en tant qu’outil de postproduction est donc une base de données sonores, qui se veut, selon les cas de figure, relativement exhaustive ou thématique et qui se destine initialement ou du moins aujourd’hui principalement aux professionnels de la postproduction son, c’est à dire aux monteurs son » (Denizart, M. 2017. P.2).

Plusieurs concepteurs sonores tiennent à jour leur propre sonothèque dont Catherine Van der Donckt, concepteur sonore Québécoise. Elle se sent interpelée par le manque de statut clair de ces sons enregistrés et logés dans les sonothèques. De l’avis de Catherine Van de Donckt, chaque son enregistré est une archive et non une composante d’une base de données, même si le son est numérisé et vendu dans une librairie sonore. « Chaque ambiance est unique et représente le son d’un endroit à un moment spécifique et devient alors une archive ». Elle cite par exemple l’ambiance sonore au centre-ville de Montréal durant le moment d’arrêt de la ville au début de la pandémie. Une ambiance de la ville de Montréal sans avion, sans voiture ou presque. Cela nous montre la vie comme elle l’est à un moment donné. Un moment à conserver, à décrire et à indexer. « Ce matériel unique devrait être considéré de même valeur qu’une image d’archive ». Catherine Van Der Donckt a pris l’habitude de décrire les sons de sa sonothèque personnelle selon le nom du créateur, du lieu, donnant aussi la date et en décrivant le son très précisément, ajoutant par exemple l’heure de l’enregistrement, des données sur la particularité du lieu, ou des détails sur l’évènement durant lequel les sons ont été enregistrés.

Les défis d’une sonothèque telle que celle de l’ONF est un souci constant de rendre l’indexation la plus précise possible afin d’aider le chercheur à repérer ce qu’il recherche grâce à des termes qui lui sont accessibles. C’est la raison pour laquelle il devient important de travailler à la constitution d’un lexique adapté sémiologiquement voire phénoménologiquement à l’usage des sons d’ambiance. « Un lexique qui soit adapté aussi aux pratiques professionnelles et au langage couramment utilisé » (Adjiman, R. 2017).

Autrefois, à l’ONF les sons étaient indexés sur des cardex et les sons n’étaient pas numérisés. Maintenant tous les sons sont numérisés et indexés par des mots clés en anglais. Les sons sont indexés en catégories (dossiers) et sous catégories (sous-dossiers). La catégorie peut être agriculture et la sous catégorie, tracteurs. Le système de catalogage se nomme Soundminer et il a comme avantage de retenir les termes recherchés par les utilisateurs, renseignant ainsi le sonothécaire sur les mots clés qui sont les plus recherchés afin de pouvoir ensuite faire quelques changements, suivant l’utilisation des mots clés par les utilisateurs, pour améliorer l’efficacité de la recherche par les chercheurs. À l’ONF dès que l’on connait le « créateur » de l’enregistrement, son nom est ajouté dans les métadonnées du système Soundminer.

Lorsque l’on traite d’ambiance, le son peut être recherché par sujet comme pour le cas de la catégorie « agriculture » à l’ONF, mais aussi par critères reliés à la source d’enregistrement tel que l’origine du son (Adkyman, R. 2017). Prenons par exemple, une rafale de vent. Une rafale peut être décrite de multiple façon, et c’est la raison pour laquelle il faut se pencher sur le côté polysémitique des sons afin de créer une indexation qui permet au chercheur de retrouver le plus exactement possible ce dont il a besoin à l’aide d’un vocabulaire des plus précis. C’est la raison pour laquelle certains chercheurs comme Remi Adjiman de l’Université de Marseille réclament la création d’un lexique sonore afin de rendre la recherche des ambiances plus efficace pour le créateur sonore.

Une sonothèque comme celle de l’ONF qui renferme des sons provenant d’achats de librairies sonores, mais contenant aussi des sons provenant des tournages produits par l’ONF réunis en un seul lieu, reste une source unique de sons pour la création sonore en cinéma. Il est entendu que le principe de respect des fonds qui consiste à laisser grouper les archives n’y est pas respecté, ce qui va à l’encontre des définitions de la valeur des archives. D’après Michel Duchein, « il est essentiel, pour l’appréciation d’un document quel qu’il soit, de [connaître son contexte de création]. Une telle connaissance n’est possible que dans la mesure où l’ensemble des documents qui l’accompagne a été conservé intact, bien individualisé et sans confusion possible avec des documents d’autres provenances, même si ceux-ci sont relatifs au même objet. » (Duchein, M. 1977, p.73).

Cependant, le principe de respect des fonds est quelque chose de moins appliqué dans le milieu de l’audio visuel d’après Simon Côté-Lapointe. « Ceci serait dû au processus d’accumulation qui diffère de celui des archives plus traditionnelles, soit à l’acception plus large du mot archives » (Côté-Lapointe. 2019. P.135). D’après Simon Côté Lapointe, « les archives audio visuelles sont à la jonction de plusieurs réalités – documents ou service; collection ou fonds d’archives; archives, bibliothéconomie, muséologie ou discipline en soi », c’est ce qui jette un regard nouveau sur ce qu’est une archive aujourd’hui à l’ère du numérique (Côté-Lapointe. S. 2019. P.160).

Il demeure qu’une partie de la sonothèque contient des sons à valeur historiques, parfois même des sons qui ont disparu, tels que des accents canadiens-français savoureux qui ont valeur d’information et de témoignage. Et enfin, même si ces sons sont mélangés à des sons qui ont possiblement une moindre valeur archivistique selon les critères traditionnels de la définition des archives, ils ont tous une valeur historique et une sonothèque comme celle de l’ONF témoigne d’une société tout entière.

***

* Ce texte est une version révisée et augmentée d’un travail pratique réalisé dans le cadre du cours ARV1050 – Introduction à l’archivistique – donné au trimestre d’automne 2020 par Isabelle Dion à l’EBSI, Université de Montréal.

Bibliographie

Adjimna, Remy. 2017. « Qualifier et catégoriser les sons d’ambiance pour les indexer dans une sonothèque : axes de réflexion » . Département SATIS, Université d’Aix-Marseille. Repéré à https://hal-amu.archives-ouvertes.fr/hal-01626388/document

Côté-Lapointe, S., Winand, A., Brochu, S. and Lemay, Y. (2018). « Archives audiovisuelles : trois points de vue ». Montréal, Université de Montréal, École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI). Repéré à

https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/19887/cote_lapointe_winand_brochu_lemay_trois_points_de_vue_final%281%29.pdf?sequence=1&isAllowed=y

Côté-lapointe, Simon, 2019. « Exploitation des documents audiovisuels numériques d’archives Modèle conceptuel théorique des usages, modalités et moyens d’organisation et de diffusion sur le web ». Université de Montréal. École de bibliothéconomie et des sciences de l’information, Faculté des arts et sciences. Repéré à https://simoncotelapointe.com/wp-content/uploads/2020/02/Cote-Lapointe_Simon_2019_these.pdf

Champagne, M. et Morel, D. 1999. «  La description et l’indexation ». Dans « Les fonctions de l’archivistique contemporaine », Couture et all. 1999. Presses de l’Université du Québec. P.318-319.

Denizart, Jean-Michel (2017). « Analyse des méthodes d’indexation des ambiances sonores au sein des sonothèques ». Laboratoire PRISM Aix*Marseille Université / CNRS. Repéré à https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01672554/document

Michel Duchein (1977). « Le respect des fonds en archivistique. Principes théoriques et problèmes pratiques ». La Gazette des archives, n° 97 (1977), p. 73. Repéré à https://www.persee.fr/doc/gazar_0016-5522_1977_num_97_1_2554

Lemay, Y. et Klein, A. (dir.). (2015). « Archives et création : nouvelles perspectives sur l’archivistique. Cahier 1. Montréal, QC : Université de Montréal, École de bibliothéconomie ». Repéré à

https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/11324/lemay-y-klein-a-collaborateurs-archives-creation-cahier1.pdf

Chabin, Marie-Anne. 2012. « L’opposition millénaire archives/bibliothèques a-t-elle toujours un sens à l’ère du numérique ?  ». Bulletin des bibliothèques de France (BBF) n° 5, p. 26-30. Repéré à

https://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2012-05-0026-006

Loi sur les archives.

http://legisquebec.gouv.qc.ca/fr/showdoc/cs/a-21.1

Soudminer

https://store.soundminer.com

Larousse. (2020). Sonothèque. Dans ​Le Dictionnaire Larousse.​

https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/sonothèque/73488?q=sonothèque#72657

Personnes contactées dans le cadre de la rédaction de cet article 

Vital Millette, Sonothécaire à la retraite de l’ONF

Catherine Van Der Donckt, Concepteure sonore

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