Fonction : Diffusion

Trajectoire de l’accès aux archives du Parti Communiste Chinois depuis 1949

Par Rolman-James Gobeille-Valenzuela, archiviste chez CEP forensique

“(…) researching the history of the People’s Republic of China in China remains difficult.” – Charles Kraus, 2016

L’accès aux archives d’un État est l’une des bases fondamentales de la démocratie, sans laquelle il devient difficile de rendre responsables les officiers de l’État (ICA, 2012, 8). Opérant une fonction publique au service de la nation, il est alors raisonnable de supposer que les archives découlant d’une activité d’ordre public doivent rester accessibles à ce même public qui finance.

On supposerait, si nous faisions suite à la supposition que l’accès aux archives de l’État est le propre des sociétés démocratiques, qu’un État autoritaire ne permet aucun accès à ses archives. Cependant, il nous semble que la situation est beaucoup plus nuancée qu’il n’y parait, qu’un État autoritaire peut à la fois donner un accès à ses archives étatiques et demeurer fondamentalement autoritaire.

Cet accès, quant à lui, semble influencé par le type de régime qui gouverne un État et varie en fonction de l’évolution perpétuelle dudit État. Tout comme dans les sociétés démocratiques, l’accès aux archives de l’État est un processus en constante évolution, évolution qui va de pair avec celle de la forme de l’État. Il y a relation de dépendance entre l’accès aux archives, qui représente ici la variable influé, et l’État au pouvoir, qui représente quant à lui la variable influente.

Cette relation de dépendance, où la configuration de l’un dépend de l’influence de l’autre, nous semble particulièrement bien exprimée par le cas de l’évolution de l’autoritarisme en Chine et son influence sur l’accès aux archives du Parti communiste chinois (PCC) entre 1949 et 2013. Nous allons diviser l’histoire de cette influence en deux sections: de 1949 à 1988 et de 1988 à 2013.

De 1949 à 1988, l’accès aux archives du PCC est délibérément inaccessible à la population chinoise et est la propriété exclusive du PCC; cette réalité s’estompe avec l’Adoption en 1988 de la première loi sur les archives, laquelle mène à la prolifération massive de l’archivistique en Chine et plus particulièrement vers une ouverture graduelle (mais soutenue) des archives du PCC au grand public. Or, cette ouverture décline de manière drastique à partir de 2013, alors que la nomination de Xi Jinping au poste de président de la République mène à un rétrécissement de l’accès aux archives du PCC tant pour la population chinoise que pour les chercheurs internationaux.

Littérature

L’une des plus grandes difficultés de cette recherche réside dans la constante remise en question des lectures qui doivent être entreprises. Étant en contact avec des écrits provenant de sources communistes, soviétiques, chinoises, américaines, ou tout autres, provenant des années 1980 jusqu’à tout récemment, signifie qu’il faut faire preuve d’aptitudes particulières de discernement.

Nous pouvons noter China’s Archival Higher Education: Its Features, Problems, and Development (2011), qui fait notamment une brève allusion de trois lignes seulement aux massacres de la Révolution Culturelle de 1966 à 1976 (qualifié de période de stagnation) desquels les archivistes chinois furent parmi le nombre des victimes sanglantes. Notons également Lenin’s Archival Decree of 1918: The Bolshevik Legacy for Soviet Archival Theory and Practice (1982) qui chante les louanges des pratiques archivistiques soviétiques en les qualifiant de révolution intellectuelle appelée à surclasser les tendances de l’archivistique contemporaine (ce qui ne se produira pas).

Il faut donc faire un exercice supplémentaire de discernement pour tenter d’en retirer les faits bruts et d’y laisser les écritures purement idéologiques et non substantielles. Au minimum, il faut ici reconnaitre que l’archivistique en Chine est intimement liée aux tendances intellectuelles qui la font mouvoir, qui l’habite.

La Chine du Parti Communiste Chinois, un régime autoritaire à parti unique, est un appareil administratif robuste et complexe dans lequel s’insèrent des considérations pour les archives, elles qui peuvent tantôt servir à administrer un organe, tantôt à produire de la propagande.

Cependant, la période qui nous intéresse impose une césure à deux niveaux: une césure historique, avant 1988, même durant les périodes dynastiques le public ne profitait d’aucun accès auprès des archives du gouvernement ou de la classe politique dirigeante; une césure conceptuelle, car l’élargissement de l’accès aux archives semble habituellement une réalité des sociétés démocratiques. Est-ce une incohérence? L’accès aux archives permet-il un élargissement de l’espace démocratique?

Nous décidons également de nous limiter à 2013, car le retour au statu quo, c’est-à-dire celui d’un accès presque nul aux archives du PCC, semble incohérent avec la perspective précédente d’un élargissement dudit accès. Est-ce réellement contradictoire? S’agit-il d’une césure avec la période précédente ou plutôt d’une continuité?

En règle générale, la recherche sur la recherche en Chine communiste émane de deux types de sources : les chercheurs faisant usage des ressources chinoises et les archivistes internationaux faisant l’étude des divers aspects de l’archivistique chinoise. Nous tentons d’établir une balance raisonnable entre les auteurs « de terrain » et les auteurs plus théoriques et davantage sensibilisés au monde de l’archivistique.

Plus encore, il semble nécessaire de préciser ce que nous entendons par archives, archives publiques, archives de l’État et accès. Les archives en Chine sont appelées Dang ‘an et représente les archives de l’État: les archives produites par l’État et les archives produites par les citoyens sont des Dang ‘an et sont la propriété de l’État. Les archives publiques, en société démocratique, sont les archives qui sont produites par un État.

Les archives de l’État sont donc généralement considérées comme des archives publiques (dans le sens: d’intérêt public). Alors, lorsque nous parlons d’accès aux archives publiques du PCC, nous voulons autrement parler de l’accès aux Dang ‘an produites dans le cadre des activités politiques du PCC en excluant les dang’an issues des citoyens chinois.

1949 – 1988: Vers l’accessibilité

1949 signe l’avènement du PCC au pouvoir politique, venant ainsi mettre fin à un quart de siècle de conflits entre les troupes communistes et le Kuomintang. Pourtant fort de précédentes pratiques archivistiques, la communauté des archivistes de l’État peine à remplir son mandat principal: rassembler et constituer les archives du PCC. Cela est dû en grande partie à l’accroissement du nombre de participants dans les rouages de la fonction publique (Yujue, 2014, 76). Dès le premier jour de mandat des archivistes communistes, la trame de fond est mise: “the needs of the struggle to suppress counterrevolutionaries (…)” (Ye et Esherick, 1996, 13)

 Les archivistes chinois s’adjoignent tôt des ressources de l’URSS et le PCC profite d’un échange intellectuel important venant bénéficier ses pratiques archivistiques (Grimsted, 1982, 432; Qiuhui et Xiaojuan et Ju, 2011, 667; Ye et Esherick, 1996, 15), cependant que cet échange prend subitement fin en 1959, alors que l’URSS brise les ponts avec la Chine (Yujue, 2014, 76). Durant cette époque, surviendra également une réflexion sur la place de l’accès aux archives, une supposée ”contradiction” avec la mission de conservation des archivistes (Yujue, 2014, 81).

De 1958 à 1960, les slogans du Grand bond en avant mettent les archives au cœur du progrès social, alors qu’on invitait le peuple chinois, toutes fonctions confondues, à conserver, organiser, diffuser et étudier leurs archives (Yujue, 2014, 77). C’est également une époque de grande désinformation relative aux archives, alors que tout et n’importe quoi sont considérés comme une archive.

Cependant, le fait d’avoir placé les archives au centre d’une réflexion sociale nationale, de les considérer comme un moteur révolutionnaire permettant à la Chine d’accéder à sa propre expression de la modernité, enclenche plusieurs réflexions académiques entourant le thème de la discipline archivistique. Ces réflexions mèneront ultimement à un constat de la pauvreté des pratiques contemporaines et à une réorientation professionnelle axée sur le travail manuel sur les archives plutôt que sur l’accès public aux archives (Yujue, 2014, 78).

Au tout début du Grand bond en avant, un fait notable: dès janvier 1959, Zhou Enlai, alors premier ministre de la république chinoise, ordonne la fusion des archives de l’État et celles du PCC, signant symboliquement la fusion entre le PCC et le pouvoir étatique qui se construisait depuis 1949 et donnant au PCC un rôle plus grand dans la gouvernance des services d’archives au service de l’État (Moss, 1996, 115). Également, une directive est émise par le comité central précisant que “using archives to facilitate the work of party and state is the basic aim of archival work” (Ye et Esherick, 1996, 15).

Quoique le Grand bond en avant fut bénéfique pour l’avancement de l’archivistique au sein de l’État chinois et mitigé au niveau de l’accès aux archives de l’État (car ultimement il s’agissait surtout de rendre publiques les archives des citoyens), la Révolution culturelle de 1966 à 1976 sera destructrice. Désireux de supplanter le monde pré-communiste avec un monde communiste, une véritable guerre aux “vieilleries” est déclarée. Bien entendu, les services d’archives en pâtiront sévèrement, même si les archivistes de ces services sont effectivement au service de l’État communiste et en font la promotion en bonne et due forme.

Au sein du parti, on s’attaque directement aux archivistes: le 23 juin 1966, le bureau central du parti proclame haut et fort que les archivistes fonctionnaires sont corrompus et font la promotion de thèses anticommunistes. Le mot dit, une purge des archives dissidentes, qu’elles existent ou non, est enclenchée au sein de l’État (Moss, 1996, 115). Toutes les unités archivistiques au sein de l’État sont subséquemment abolies; le bureau fédéral des archives ne rouvrira qu’en 1979 (Moss, 1996, 116).

Durant une grande partie de cette révolution, les universités seront également fermées. La formation archivistique étant justement dispensée au niveau universitaire, c’est pendant près d’une décennie qu’aucun nouvel archiviste ne sera formé: une pénurie d’archivistes surviendra à la suite de la révolution (Qiuhui et Xiaojuan et Ju, 2011, 669; Yujue, 2014, 80).

Les archivistes chinois, à la suite de la Révolution culturelle, sont quelque peu dissidents. À l’instar de la critique contemporaine à l’endroit d’archives supposément désuètes et inutiles, les archivistes chinois associent archives et progrès. Des réformes sociales placeront une fois de plus les archives dans un rôle central de productions culturelles au sein de la société chinoise et l’archivistique redevient une matière au goût des universités (Yujue, 2014, 82).

À la suite du décès de Mao Zedong en 1976, Deng Xiaoping succède au pouvoir communiste. Ses politiques sont bénéfiques pour l’archivistique chinoise et plus encore pour l’accès public aux archives du PCC. Encouragé plus que jamais auparavant, les archivistes chinois, tant les fonctionnaires que les chercheurs universitaires, explorent et profitent pleinement de l’expertise occidentale pour actualiser leurs pratiques (Yujue, 2014, 83).

Un dialogue actif s’opère également avec la communauté archivistique internationale, ce qui permet non seulement aux archivistes chinois de s’inspirer des archivistes occidentaux, mais vice-versa également. Durant les années 1980, plusieurs chercheurs internationaux visiteront la Chine et son réseau complexe de service d’archives : « Do not be surprised if soon the Chinese begin teaching us a thing or two. », écrira William Moss en 1982, relatant une visite guidée de plusieurs services d’archives en Chine (Moss, 1982, 408).

En 1987, le PCC adopte une loi sur les archives (Zhonghua renmin gongheguo dang’an fa) qui entre en effet le 1er janvier 1988 (Kraus, 2016, 3; Moss, 1991, 217). La loi définit les archives de l’État comme celles qui sont issues de ses processus administratifs et garantit la nécessité de protéger ces archives pour le bien commun. Pour la première fois dans l’histoire de la Chine, les archives de l’État deviennent également accessibles au public chinois et étranger, sauf exception: une règle stipule que les archives publiques doivent au moins avoir trente ans d’existence (Moss, 1991, 218).

Cela veut dire qu’un chercheur en 1988 travaillant sur des archives du PCC n’aurait accès qu’aux archives étatiques précédant 1958, ce qui n’est tout de même pas négligeable. Cependant, la réalité est moins flatteuse, alors que “even for Chinese researchers, the line for archival access has generally been drawn at 1949” (Ye et Esherick, 1996, 19). De plus, même si un délai de trente ans est généralement suggéré, une zone grise législative permet de refuser arbitrairement l’accès à certaines archives si elles contiennent des secrets d’État (ce qui constitue concrètement un « secret d’État » ne sera défini qu’en 2010, soit 22 ans plus tard) (Kraus, 2016, 4).

Quoique cet accès aux archives de l’État est limité, il est légalement défini comme un droit commun aux citoyens chinois et s’étend par la même occasion aux chercheurs étrangers. Non seulement un accès est garanti, mais pour des services d’archives agrémentés de fonctionnaires compétents, une obligation légale vient encadrer et appuyer cet accès.

1988 – 2013: L’apogée

D’autres règlementations viendront encadrer cet accès inédit au niveau de la communication des archives nationales et celui des paramètres de consultations des archives pour les étrangers (Yujue, 2014, 165). Notamment, une première loi sur la protection des secrets d’État est adoptée en 1989 pour garantir la sécurisation des données sensibles (la loi ne précisera pas cependant ce qu’on entend précisément par « secrets d’État »).

En 1990, on compte un peu plus de 3500 services d’archives en Chine (Ye et Esherick, 1996, 17); parmi ceux-ci, les trois archives nationales, composées du service central des archives du PCC, des premières archives historiques Ming-Qing et des deuxièmes archives historiques républicaines.

Ces nombreux services d’archives produisent de la littérature en se basant sur les archives qu’ils conservent. La communauté internationale profite également de cet accès, alors que de nombreuses publications et journaux scientifiques prennent leur envol au sujet de divers aspects de l’histoire de la Chine.

L’accès aux archives est de qualité variable. Plusieurs chercheurs noteront bien assez tôt l’empressement du gouvernement pour écrire (ou réécrire) l’histoire locale et nationale, si bien que des rédacteurs communistes réserveront (sans rencontrer d’opposition de la part des archivistes chinois) des fonds complets d’archives pour leurs travaux, rendant généralement inaccessible pour une durée indéterminée des pans complets de l’histoire du PCC (Ye et Esherick, 1996, 18). Depuis les années 1990, des centaines de volumes sont publiées en Chine à titre de collections d’archives sélectionnées, résultat mitigé de ces « prises en otage » de fonds (Kraus, 2016, 5)

Deux classes de chercheurs entreront d’ailleurs en compétition: les chercheurs communistes, favorisés par les archivistes fonctionnaires ne desservant réellement que les intérêts de l’État, et les chercheurs étrangers, élément volatil qu’on cherche à administrer efficacement. Chose certaine : chercheur chinois ou non, les archives mises en circulation sont souvent altérées (parfois durant l’usage même de ces archives, pas nécessairement durant la période de conservation par les archivistes) pour évoquer un narratif en particulier et influencer les propos de la recherche académique (Kraus, 2016, 7).

Quoique l’accès aux archives du PCC n’est pas chose facile pour quiconque, les chercheurs étrangers doivent produire une série de documents avant de pouvoir même s’asseoir à la table de consultation. Parmi les documents, une lettre de recommandation provenant d’une organisation hôte réputée pour son caractère loyal envers le PCC, un formulaire pour demander l’accès aux archives, une description du projet de recherche, etc. (Ye et Esherick, 1996, 26). La moindre trace d’idées potentiellement anticommunistes peut signifier un refus de la part du service d’archives de desservir le chercheur.

Car, finalement, les archivistes fonctionnaires chinois ont une responsabilité civile d’abord envers le PCC (en tant que fonctionnaire, mais également en tant que citoyen chinois tout court), ensuite envers la société. Même en fournissant de bonne foi tous ces documents, l’accès au service d’archives n’est jamais chose garantie (depuis 1990 et encore aujourd’hui, sorte de statu quo irritant de l’accès aux archives du PCC) (Kraus, 2016, 8).

Quelques années à peine à la suite de l’adoption de la loi sur les archives, en 1992, le Bureau des archives de l’État promulgue des procédures types pour les chercheurs étrangers: notamment, en règle générale, ils devront également recevoir et émettre une approbation en bonne et due forme d’un représentant du parti communiste.

En 2008, un autre jalon législatif est atteint alors qu’est adopté un règlement venant administrer et élargir l’accès aux archives publiques: mouvance qui continuera également en 2010, année où la loi sur la protection des secrets d’État, d’abord adopté de manière à restreindre l’accès aux archives de l’État, reçoit un amendement venant plutôt diminuer les documents considérés comme porteurs potentiels de données sensibles.

Six ans plus tôt, en 2004, le Ministère des Affaires Étrangères ouvre ses archives au grand public, organe gouvernemental essentiel qui met en disponibilité d’importantes ressources documentaires issues du PCC des années quarante aux années soixante, cependant que les archives de figures légendaires du paysage historique communiste ne sont pas disponibles pour impression (pensons Mao, Xiaoping, Enlai…) (Shuman, 2012).

2013: Fin d’un cycle

La lune de miel, cependant, s’arrête en 2013, plus précisément en juin, alors que la communauté scientifique internationale constate de nouvelles restrictions au niveau des archives disponibles auprès du Ministère des Affaires Étrangères : des 80’000 items disponibles l’année précédente, 72’000 sont subitement retirés de la circulation publique; il est généralement sous-entendu qu’il n’est plus permis d’imprimer des documents sur place (Ghosh, 2013, Kraus, 2016, 2). Très rapidement, les services d’archives régionaux et locaux emboitent le pas.

On retrace habituellement cette régression de l’accès aux archives du PCC pour les chercheurs étrangers à la nomination de Xi Jinping au poste président de la république ainsi qu’à celui de secrétaire général du PCC en 2012 (Ghosh, 2017, 1).  À la suite de sa nomination, les archives du ministère sont temporairement fermées au public et rouvertes durant l’été de 2013 en ne faisant aucune mention, au départ, du rétrécissement de 90% des documents disponibles, ce qui aiguilla la suspicion de la part de la communauté académique internationale (Kraus, 2016, 20).

Au départ, ces restrictions sont accueillies avec un scepticisme optimiste, mais les années passeront et la communauté scientifique réalisera que ces restrictions au niveau de l’accès aux archives du PCC grandiront en nombre et que les ressources disponibles pour les chercheurs étrangers (spécifiquement) rétréciront.

Deux raisons servent typiquement à expliquer cette régression de l’accès aux archives du PCC : d’une part, on croit que la décision répond à la découverte d’un document des années 1950 prouvant que les îles Senkaku appartiendraient au Japon et non à la Chine; d’autre part, il s’agirait plus simplement d’un changement lié au contrôle que Xi Jinping tente d’établir sur la production de savoirs scientifiques sur le territoire chinois (King, 2016).

Cependant, la régression n’est pas géographiquement uniforme, alors que certains services d’archives davantage régionaux appliqueront une restriction à la lettre pour ce qui est de l’ensemble des archives du PCC (donc après 1949) et que d’autres services d’archives, ceux-ci davantage locaux, feront des exceptions à l’amiable (Balazs, 2020).

Nous mentionnions plus tôt comment, pendant un peu plus de deux décennies, les archivistes chinois pouvaient arbitrairement et sans appel décider de désigner des archives comme contenant des secrets d’État et les retirer de la circulation.

Les limites arbitraires, depuis 1990, ne s’arrêtent pas là. Un chercheur n’a le droit de consulter que quinze dossiers par visite aux Archives Municipales de Beijing (Kraus, 2016, 11); les Archives Municipales de Shangaï interdissent unilatéralement l’impression de documents depuis 2013, aussi insignifiant le document soit-il (Jackson, 2013); il est généralement proscrit de prendre des photos des archives (Frank, 2017). Plusieurs chercheurs noteront également des tarifs différés et plus exigeants pour les étrangers.

La régression de l’accès aux archives du PCC auprès des chercheurs étrangers n’est donc pas qu’une initiative strictement étatique, venant d’en haut, mais elle peut également venir d’en bas, des archivistes eux-mêmes.

Status quo

Il nous semble clair qu’une relation dynamique existe entre les paramètres permettant la configuration de l’accès aux archives du PCC et l’évolution politique dudit gouvernement chinois. Plus encore, il existe une relation fort intime entre le traitement des archives du PCC et la croissance du parti communiste dans l’espace politico-social chinois: l’archivistique chinoise est une pratique fondamentalement imbibée de la philosophie ambiante et participe à la mise en place des idées prorévolutionnaires communistes au sein de la société chinoise depuis l’avènement du PCC au pouvoir politique.

D’abord élément impensable, l’accès aux archives de l’État communiste auprès du public et des étrangers devient une réalité croissante, quoique maintenue dans une zone législative ne permettant pas à cet accès de nuire à la pérennité du régime autoritaire chinois par le biais d’une production savante pouvant être considérée comme antirévolutionnaire.

Les usages des archives du PCC, à la fois outils de propagande, de gestion administrative et de promotion de la recherche de toute sorte (en passant de la recherche académique étrangère à la recherche pamphlétaire procommuniste), remettent en question les postulats contemporains voulant que les liens entre l’accès aux archives et la démocratie soient immuables et liés par une dépendance inextricable, qu’une société chapeautée d’un régime autoritaire ne puisse réellement espérer accéder aux archives de la classe politique dirigeante.

Or, le fait qu’un accès aux archives étatiques soit disponible est insuffisant pour supposer un élargissement significatif de l’espace démocratique: les chercheurs sont généralement mal perçus, les archivistes chinois se considèrent davantage comme des agents de conservation d’un patrimoine communiste plutôt que comme des agents moralement neutres promouvant la diffusion pure et simple des archives du PCC, le narratif procommuniste est favorisé de manière transparente.

Il n’y a pas d’accès sans conception préalable de la sécurité d’État: même les sociétés démocratiques reconnaissent que les archives sont porteuses de données potentiellement dommageables à l’endroit de la sécurité nationale. Ainsi, il nous semble intéressant de mettre en évidence que, durant la période d’élargissement de l’accès aux archives entre 1988 et 2013, nous pouvions remarquer parallèlement un élargissement des contraintes législatives visant la protection de l’État contre un accès trop rigoureux (surtout auprès des chercheurs étrangers, qui doivent traverser un grand nombre d’irritants administratifs pour accéder aux ressources archivistiques du PCC).

En sommes: “the primary function of the massive archives system established since 1954 is to serve the state” (Ye et Esherick, 1996, 15), ce qui n’est pas sans rappeler que l’histoire générale des États chinois adopte la même posture. C’est à se demander si l’apparente accessibilité des archives du PCC durant quelques décennies représente réellement un gain pour les chercheurs étrangers ou pour les citoyens chinois, puisque qu’au final celui qui écrit les règles décide également qui gagne et de quelle manière, puisqu’au final les dispositions théoriques des lois et règlements sont appliquées selon le bon vouloir des archivistes fonctionnaires. N’était-ce pas un fonctionnaire de la deuxième archive historique républicaine qui écrivait, en 1992, que “the determination to open archives must (…) keep in mind the greater interest in the state” (Ye et Esherick, 1996, 25)?

Ainsi, il nous semble que l’apparente restriction de l’accès aux archives du PCC qui a débuté en 2013 ne vient pas en contradiction avec la période l’ayant précédé. Un régime autoritaire, notamment le régime à parti unique du PCC, peut offrir un accès plus large à ses propres archives, cependant que les paramètres régissant la configuration de cet accès sont sous le contrôle du PCC et non pas du public et qu’ils peuvent êtres resserrés à tout moment sans préavis et unilatéralement. Un exemple tonnant de cette réalité est que le PCC n’a jamais adopté de loi sur l’accès à l’information, outil de prédilection des journalistes dans les nations démocratiques; il est également illégal, depuis l’adoption de la loi sur les archives, de vendre ou d’acheter des archives, forçant du coup plusieurs chercheurs étrangers à essentiellement composer l’étude de la Chine à l’extérieur de la Chine (Kraus, 2016, 23).

Un régime autoritaire, selon nous, peut ouvrir ses archives tout en demeurant fondamentalement autoritaire et le lien qu’entretiendrait l’accès aux archives avec la démocratie est plus fragile qu’on ne le pense. Les chercheurs étrangers visitant les services d’archives de régimes autoritaires, notamment des régimes à parti unique pouvant opérer une influence aussi grande que le PCC sur l’accès à leurs archives, en paient le gros prix, celui de recherches souvent frustrantes et celui de devoir avoir recours à des méthodes de recherche alternatives. Cependant, le simple fait que nous puissions composer ce bref texte de recherche est aussi un témoignage frappant de la persistance des chercheurs étrangers à naviguer à travers les méandres administratifs des archives du PCC.

Nous pourrions penser que l’archivistique, en tant que pratique professionnelle, évolue en parallèle de l’existence des régimes politiques, sorte de monolithe implacable et qui ne s’abreuve que d’eau claire: or, le cas chinois met en évidence les liens profonds qui unissent la pratique archivistique chinoise aux tendances politiques et philosophiques ambiantes et aux choix politiques ou législatifs exécutés : l’exemple de Zhou Enlai ordonnant la fusion des archives de l’État et de celles du PCC en 1959 nous vient à l’esprit, sans mentionner les multiples allusions à l’usage de l’archivistique à des fins prorévolutionnaires (et à l’implication explicite qu’il s’agirait du seul usage viable de cette discipline).

Ce que nous aurions pu à priori considérer comme une collection d’anecdotes éparses compose plutôt le portait d’une discipline beaucoup plus malléable que nous l’aurions pensé auparavant et qui n’est certainement pas incorruptible lorsque confronté à un régime à parti unique dont la doctrine philosophique s’imbibe jusque dans la nourriture que les citoyens mangent. C’est, en quelque sorte, l’histoire d’un rendez-vous manqué entre l’archivistique chinoise et la communauté scientifique internationale.

 ***

* Ce texte est une version révisée d’un travail pratique réalisé dans le cadre du cours AES3815 – Sujet spécial en étude asiatique donné au trimestre d’automne 2020 par Jean-François Rancourt au Centre d’Études Asiatiques (CETASE) de l’Université de Montréal.

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