Congrès

La question des archives autochtones, leur nature et leur portée: Table ronde et partage d’expériences

Nos reporters étudiantes du congrès 2021 vous présentent une série de comptes rendus de conférences. Ce troisième compte rendu a été rédigé par Valérie Picard Proulx.

Animatrice : Isabelle Bouchard, Université du Québec à Trois-Rivières.

Intervenant.e.s : Alban Berson, Cartothécaire à BAnQ ; Hélène Boivin, coordonnatrice de la recherche sur les Pekuakamiulnuatsh à Mashteuiatsh ; Marie-Pierre Gadoua, PhD Antropologue et archéologue ; Sylvie Létourneau, archiviste au Conseil de la Nation Atikamekw ; Erin Suliak, Archiviste Territoriale aux Archives des Territoires du Nord-Ouest.

La question des archives autochtones, leur nature et leur portée, était au cœur de cette table ronde où les intervenants ont fait part d’expériences de recherches, d’expériences de communautés et d’expériences d’archivistes ou de gestionnaires documentaires. Les discussions ont pris part autour de deux axes de réflexion : la définition des archives autochtones et l’exploration des questions liées à la portée de ces sources.

Affiche de recrutement pour les ateliers au Musée McCord en 2010. Source: Les rôles contemporains de la culture matérielle inuit ancienne, par Marie-Pierre Gadoua dans la revue Études/Inuit/Studies (volume 37, numéro 1, 2013: https://doi.org/10.7202/1025254ar

Expérience de terrain

Marie-Pierre Gadoua a partagé ses expériences de recherches doctorales auprès des Inuit qui lui ont fait comprendre que voir, toucher, sentir et peser les objets sous leur forme originale, activent la parole et ravivent la mémoire; cela permettant d’aller chercher de nouvelles connaissances. Par exemple, lorsqu’elle étudiait des incisions sur des manches de couteaux, et autres objets inuit (hameçons, pointes de flèche, outils en os), elle pensait à priori qu’il s’agissait de symboles spirituels. Les aînés lui ont dit que les incisions marquent plutôt l’identité du propriétaire pour retrouver l’objet en cas de perte, ou servent à rendre l’objet beau, et en faire son objet favori. Les nouvelles informations obtenues des aînés ont permis de reconnaître des signatures personnelles sur les objets prisés, de comparer les maisons d’un village à l’autre, d’identifier des styles, des familles, et de décrire la structure sociale d’une région de l’Arctique canadien.

L’importance de l’oralité

Il faut légitimer les informations venant de souvenirs et des connaissances transmises oralement par les autochtones. En effet, les expériences de Marie-Pierre Gadoua démontrent qu’il est possible de tirer de l’information supplémentaire et fiable par l’expression orale de souvenirs, d’histoires surnaturelles ou autobiographiques venant des porteurs de connaissances. L’importance de la matérialité de l’écrit et d’autres formes matérielles doit être la même que celle de l’oralité.

L’écrit et l’oral ne doivent pas être hiérarchisés. D’ailleurs, Alban Berson a mentionné lors de l’échange de questions que les Inuit parlaient de l’épave de l’expédition Franklin depuis très longtemps et, qu’avec les lunettes occidentales, qui ont tendance à dénigrer la transmission orale d’une information, l’épave fut trouvée en près de 170 ans, à l’endroit exact décrit par les Inuit depuis le naufrage, alors qu’elle aurait pu être trouvée bien avant.

La définition d’archives de la Nation Pekuakamiulnuatsh

Madame Hélène Boivin est Innue et présente une définition des archives autochtones : « Les Pekuakamiulnuatsh, comme plusieurs autres communautés des Premières Nations sont un peuple à tradition orale. C’est à travers les récits, les histoires, les contes et les légendes que transmettaient et se transmettent encore les savoirs et les connaissances. Les archives étaient des personnes détentrices de ces savoirs et connaissances, qui se transmettaient de génération en génération. Si nous avions une définition d’archives autochtones elle serait : toute personne détentrice de savoirs et de connaissances liées à la culture et au patrimoine de la Première Nation de Peukuakamiulnuatsh ».

Les enjeux de la légitimité de l’oralité et de l’écrit

Madame Hélène Boivin ajoute que l’écrit a plus largement préséance sur l’oralité dans le monde occidental et qu’il s’agit d’un enjeu dans sa communauté. D’une part, pour certains membres l’écrit est associé au colonisateur et du moment où l’écrit est utilisé, cela peut indiquer un positionnement à être colonisés. D’autre part, l’écrit représente un moyen et un outil qui peut servir à plusieurs fins : politiques, sociales, éducationnelles, culturelles, juridiques et autres. Madame Boivin explique qu’il est très important de présenter et de rendre accessibles, voire rapatrier si possible, des objets ou des documents pour enseigner aux étudiants leur histoire et leur permettre de se la réapproprier.

Dans la même sphère d’idée, Madame Sylvie Létourneau nous a parlé d’un projet en cours en collaboration avec le Centre d’archives du Conseil de la Nation Atikamekw. Il s’agit du portail Atikamekw Kinokewin qui a comme objectifs de transmettre le savoir atikamekw du territoire et servir d’outil pour former les étudiants du secondaire à propos de leur histoire. En plus de sa vocation éducationnelle, linguistique, culturelle, et de transmission des connaissances, les documents, les enregistrements, et les objets au Centre d’archives du CNA servent de preuves d’occupations territoriales des Atikamekws et des Innus.

Carte dessinée par le guide autochtone Auchagah « Ochagac » (page 1). Crédit : Bibliothèque et Archives Canada/C-016131

Toponymie et cartes anciennes

Alban Berson, cartothécaire à BAnQ, nous a présenté des cartes et des extraits de récits d’explorateurs et de cartographes de la Nouvelle-France. Par son travail de recherche, monsieur Berson nous a montré que, même si les autochtones sont rarement crédités, leurs connaissances géographiques et territoriales s’intègrent aux œuvres des Européens de la Nouvelle-France. Conséquemment, la contribution des autochtones à la cartographie de la Nouvelle-France doit être considérée comme cruciale. L’une des rares cartes où l’on crédite un autochtone est celle de La Vérendrye : « Carte dessinée par le guide autochtone Auchagach ». Monsieur Berson précise également que la cartographie autochtone se basait sur le temps requis pour se rendre à un endroit tandis que la cartographie européenne se basait sur la distance. De plus, les récits présentés par monsieur Berson témoignent de l’usage de cartes éphémères par les autochtones.

Crédit: Conseil de la nation Atikamekw

Pérennité de l’information, rapatriement

Tous s’entendent que la conservation et la préservation des archives demeurent un enjeu pour certaines Premières Nations, car il faut des ressources matérielles et humaines. Le Centre d’archives du Conseil de la Nation Atikamekw sur la photo accompagnant le compte-rendu, demeure peu connu et gagnerait à se faire connaître davantage. Le principe de respect des fonds d’archives fait en sorte qu’il est ardu de rapatrier des photos et des documents. Finalement, pour assurer la pérennité de l’information orale transmise par les autochtones il faut à priori la valoriser autant que l’information écrite.

Madame Erin Suliak depuis les Territoires du Nord-Ouest, a malheureusement eu des soucis techniques donc elle n’a pas pu compléter sa présentation. Nous espérons que d’autres opportunités se présenteront pour pouvoir partager son expérience lors de prochaines rencontres. Pour en savoir plus sur son parcours, consultez cette entrevue sur le site de la Northwest Territories Library Association (en anglais) et visitez les sites web du Centre du patrimoine septentrional Prince-de-Galles et des Archives des Territoires-du-Nord-Ouest pour connaître leurs missions et collections.

Pour en savoir plus :

Les rôles contemporains de la culture matérielle inuit ancienne, par Marie-Pierre Gadoua dans la revue Études/Inuit/Studies (volume 37, numéro 1, 2013, p. 57–78): https://doi.org/10.7202/1025254ar

Entrevue avec Hélène Boivin, membre de la Première Nation des Pekuakamiulnuatsh, impliquée dans le dossier de la négociation territoriale globale depuis 1995: https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01643559/document

Portrait des Fonds et des collections au Centre d’archives du CNA: https://www.atikamekwsipi.com/public/images/wbr//uploads/telechargement/Guide_3.pdf

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