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Stratégie nationale de sensibilisation et de promotion des archives canadiennes : entretien avec Jacinthe Duval et Dominic Boisvert

Par Jonathan David, régisseur au C.S.S. Marguerite-Bourgeoys et responsable du blogue Convergence

Les membres du Groupe de travail sur la stratégie de sensibilisation du Comité directeur des archives ont annoncé au printemps dernier la diffusion de la version finale de leur Stratégie nationale de sensibilisation et de promotion des archives canadiennes.

Ce document (disponible ici) est un référentiel qui s’adresse à l’ensemble des acteurs œuvrant dans le milieu archivistique. Suite à plusieurs consultations, le comité propose ici un résumé de leurs constats et présente en réponse une série de recommandations.

La Stratégie nationale est une invitation à se serrer les coudes et à adopter un principe premier en matière de communication efficace; savoir produire un message clair, compréhensible, sans ambiguïté, mais aussi représentatif de l’ensemble de la communauté qu’on dit représenter.

Nos actions de communication ont plus de poids pour moins d’efforts si elles sont concertées – CC BY-SA 2.0

Pour le dire autrement tout en empruntant au code langagier des archivistiques, le guide permet de proposer un dictionnaire de termes qui permettra à tous les acteurs de nos milieux de parler le même langage lorsqu’il s’adresse au public général. L’idée est de fournir aux archivistes des recommandations qui les accompagneront dans leurs efforts de sensibilisation, sensibilisation à leur métier, leurs services ou leurs collections, peu importe le type d’organisation pour laquelle ils exercent leurs fonctions. Il s’agit d’une invitation à en faire bon usage et on insiste sur l’importance d’adapter leur application en fonctions de ses besoins organisationnels.

Pour en savoir davantage sur cette Stratégie nationale, je m’entretiens avec deux des membres du groupe de travail*, Jacinthe Duval (co-présidente) et Dominic Boisvert (membre).

***

J.DAVID – D’abord merci de prendre le temps de répondre à nos questions. Au bénéfice de nos lecteurs, pouvez-vous nous décrire sommairement d’où vient l’idée de créer ce guide? À quels besoins répond-il?

J.DUVAL & D.BOISVERT –  La Stratégie est le résultat d’un mandat octroyé par le Comité directeur sur les archives canadiennes au Groupe de travail sur la stratégie nationale de sensibilisation aux archives, suite à une consultation de la communauté archivistique visant à établir les priorités d’action pour les archives canadiennes. La Stratégie vient donc répondre à l’une des trois priorités identifiées suite à ces consultations. On nous demandait de déterminer les moyens et méthodes les plus efficaces pour faire connaître les archives auprès du public canadien et d’élaborer et recommander une stratégie concertée de promotion des intérêts des archives au Canada. Nous voulions que notre travail fournisse des outils tangibles et pratiques pour les archivistes.

J.DAVID – Il n’est pas rare d’entendre un archiviste regretter le manque de visibilité médiatique de sa profession. Son travail est trop souvent invisible; on l’imagine parfois sous la poussière, retranché dans sa voûte documentaire qui a l’allure d’une grotte peu éclairée et poussiéreuse – merci au cinéma –, à l’abri de tous les regards et dont l’emplacement reste « dans le secret des dieux ». Généralement, cette constatation peu flatteuse – rappelons qu’une de nos fonctions principales est la valorisation des documents et non pas l’époussetage – est accompagnée d’un appel au développement de stratégies de communication efficaces qui permettrait réellement de rejoindre le grand public. En ce sens quelles sont vos principales propositions afin de mettre définitivement un terme à cette image d’inaccessibilité?

J.DUVAL & D.BOISVERT –  Dans le cadre de nos travaux, nous avons constaté que les archivistes s’épuisent souvent à essayer de rejoindre tout le monde avec très peu de ressources. Le Groupe de travail a identifié trois groupes cibles sur lesquels il recommande que l’on concentre nos efforts dans l’espoir que, par eux, nous arriverons à sensibiliser un plus grand public. Le Groupe de travail a développé des stratégies qui permettront d’attirer l’attention des politiciens, qui ont un impact direct sur le financement et les politiques touchant les archives; des journalistes, qui ont un contact privilégié avec le grand public; et des enseignants, qui pourront sensibiliser les citoyens de demain aux archives dès leur plus jeune âge. Le Groupe de travail préconise aussi une approche concertée permettant aux centres d’archives du pays de travailler en commun pour transmettre les messages désirés à ces trois groupes cibles et ainsi, indirectement, aux Canadiens. Toute la réflexion du Groupe de travail s’articule sur l’impact positif des archives dans le fonctionnement de la société canadienne. Ainsi, en plaçant les archives en avant-plan, le rôle des archivistes s’en trouve valorisé, et espérons-le, dépoussiéré. Mais, la Stratégie n’est qu’un point de départ, ce sera aux archivistes de développer des méthodes qui fonctionneront localement, en phase avec leur réalité locale.

J.DAVID – Le degré de sensibilisation, je l’imagine, est un indicateur fort difficile à définir. Concernant la méthodologie utilisée pour recueillir les données sur lequel s’appuient vos recommandations, quelles ont été vos stratégies?

J.DUVAL & D.BOISVERT –  Nous avons tout d’abord fait une revue de littérature afin de connaître l’état des connaissances sur la diffusion et les archives. Il y a eu beaucoup d’écrits à ce sujet déjà par le passé, et il ne nous semblait pas utile de “réinventer la roue”. Ce qui revient régulièrement dans ces écrits, c’est le besoin d’agir ensemble, de manière concertée. Nous avons par la suite fait un sondage général auprès du grand public afin de confirmer notre impression de ce que le public pensait de nous. Le sondage est venu le confirmer… la plupart trouvent les archives importantes, mais ne savent pas trop à quoi elles servent, ni comment elles pourraient leur être utiles. Après avoir identifié les trois groupes cibles qui, selon nous, pourraient devenir nos plus grands alliés, nous avons conduit des entrevues avec des intervenants de chacun de ces milieux, dans diverses provinces du pays. Nous voulions mieux comprendre leurs besoins et comment nous pourrions leur être utiles. En jumelant ces données avec nos besoins identifiés, nous en sommes arrivés à nos recommandations.

J.DAVID – Les médias – quoi qu’en pensent Trump et ses disciples – sont toujours des sources d’information incontournables. Quelles sont vos principales propositions par rapport à eux? Comment peuvent-ils tirés partis de l’utilisation d’archives dans leurs reportages, et comment les solliciter?

J.DUVAL & D.BOISVERT –  La recommandation principale de la Stratégie, qu’importe le groupe cible, c’est la création d’un comité national sur la sensibilisation responsable de coordonner nos actions en diffusion afin que l’on puisse agir de manière concertée et organisée.

En ce qui concerne les médias, ce comité national pourra développer des messages clés à véhiculer par tous les centres d’archives du pays, voir à la création d’une plateforme de partage d’idées et d’outils et d’un calendrier éditorial national (pour par exemple faire un lien entre un jour férié et des archives) et promouvoir l’utilisation d’un hashtag pour les archives du pays (pour attirer le regard vers les archives dans les médias sociaux). La Stratégie recommande aussi la création d’un cours d’introduction aux communications et en relations médiatiques pour les archivistes afin d’améliorer nos interventions auprès des journalistes et rendre nos interventions dans les médias plus percutantes.

Au niveau local, la Stratégie recommande aux centres d’archives du pays d’établir des contacts réguliers avec leurs médias locaux. Cela peut se faire par des rencontres et des contacts réguliers visant à identifier comment les archives pourraient être utiles aux médias, suggérer plus activement des sujets d’histoires, une présentation dédiée aux médias sur un site web, proposer des visites, etc.

J.DAVID –  On a souvent entendu l’adage qu’il «faut un village pour élever un enfant». Mais que ce soit en région ou en espace urbain, les enseignants ont un contact particulier avec la jeunesse, soit les futurs consommateurs d’information. Avez-vous développé une stratégie pour atteindre indirectement les citoyens de demain? De manière plus générale, visez-vous à produire des effets durables sur le long terme? Le genre d’effet difficilement quantifiable, mais si nécessaire?

J.DUVAL & D.BOISVERT –  Nous n’avons pas accès directement aux élèves, c’est pour cela que la Stratégie passe par les enseignants. Tout comme les enseignants sensibilisent naturellement leurs élèves à l’utilisation de la bibliothèque, nous aimerions que les archives fassent aussi partie de leur vocabulaire. Les futurs diplômés ne viendront sans doute pas tous aux archives par la suite, mais ils auront au moins compris à quoi elles servent.

Au niveau national, nous recommandons la création de formations de base pour archivistes sur le curriculum et la pédagogie soit au niveau du diplôme universitaire en archivistique, soit au niveau de la formation continue offerte aux archivistes, afin de mieux nous outiller pour parler aux enseignants et aux élèves. Nous recommandons aussi que des archivistes participent activement aux comités de curriculum territoriaux et provinciaux afin de mieux y intégrer les archives. Nous recommandons finalement la création de cours destinés aux enseignants visant à leur expliquer comment utiliser les archives dans le cadre de leur enseignement.

Au niveau local, nous invitons les centres d’archives à offrir des visites guidées de leurs espaces aux enseignants et à leurs élèves. Tout comme avec les médias, nous recommandons à ceux qui en ont la possibilité d’établir une relation avec les enseignants de leur région, voire même avec les professeurs responsables de la formation des futurs enseignants afin de créer des projets avec eux mettant en vedette les archives.

L’animateur de la radio CKCH, Henri Bergeron, en entrevue avec le boxeur Joe Louis au Manège militaire de Hull, 1er juin 1952. ANQ Gatineau, fonds Champlain Marcil (P174, S6, D3754)

J.DAVID – La troisième catégorie stratégique que vous avez ciblée détient un pouvoir politique, pouvoir qui permet de soutenir, de promouvoir et de convaincre de l’importance de telles ou telles institutions, notamment par son aide financière. Quels genres de liens est-il possible d’entretenir entre les archivistes et les politiciens? Comment se démarquer? Comment démontrer la nécessité de son organisation?

J.DUVAL & D.BOISVERT –  Les travaux du Groupe concluent que les politiciens ont peu de connaissance des archives et des archivistes. La Stratégie recommande donc aux archivistes (ou à leur institution) de tisser des liens avec les élus locaux (tous paliers de gouvernement confondu). Le texte de la stratégie offre d’ailleurs plusieurs conseils sur comment mieux réussir à attirer l’attention d’un politicien. Ces conseils nous viennent directement des politiciens qui ont bien voulu participer à nos entrevues. On vous propose, par exemple, de prendre le temps de féliciter le ou la nouvel(le) élu(e) de votre circonscription après une élection, de l’aviser lorsqu’il y a des documents d’archives pertinents sur un enjeu actuel, etc…. histoire de conscientiser l’élu sur la présence des centres d’archives sur son territoire et sur leur utilité.

Mais la recommandation principale est la création d’un groupe de travail qui pourra intervenir et faire la promotion des archives auprès des politiciens. Ce groupe de travail ou comité devra être à part du comité national sur la sensibilisation mentionnée plus haut, puisque les connaissances requises et les approches pour faire des interventions auprès de décideurs politiques sont différentes. Ce groupe de travail devra permettre à la communauté archivistique du pays d’intervenir rapidement et de manière concertée sur des questions qui nous touchent tous, par exemple le financement ou les modifications à la Loi sur le droit d’auteur. Nous recommandons en outre la mise en place de petits comités de ce genre au niveau provincial et territorial qui seront aptes à intervenir dans des questions politiques régionales qui touchent les archives et ce, avec l’appui et l’expertise du comité national.

J.DAVID –  Votre guide propose une approche concertée, mais adaptable à chaque milieu. Pour les archivistes d’un océan à l’autre, par quoi commencer? En ayant une petite pensée pour les collègues qui œuvrent parfois dans des milieux sous-financés, quelles sont les principales actions « payantes » que vous recommandez?

J.DUVAL & D.BOISVERT –  C’est justement parce que nous ne travaillons pas tous sur un pied d’égalité que nous croyons essentiel la création d’un Comité national sur la sensibilisation et un Comité national pour les décideurs politiques. Plutôt que de s’épuiser à travailler chacun de nos côtés, avec des ressources souvent très limitées, à essayer de rejoindre un public très large, nous espérons que ces comités vont pouvoir créer les outils nécessaires à mieux outiller et appuyer la communauté archivistique à travers le pays. Cette stratégie réduit déjà énormément le public à aller rejoindre en le limitant à trois professions, mais propose aussi, par la création de ces comités, la possibilité d’un travail concerté.  L’idée maîtresse est de tabler sur les forces de chacun et de créer un momentum. Nous espérons qu’en travaillant ensemble nous pourrons avoir un impact plus fort auprès de nos publics cibles, sur un territoire plus vaste avec des efforts mieux ciblés effectués par des collègues mieux situés pour avoir cet impact.

J.DAVID –  Finalement, j’imagine que ce guide stratégique n’est que la ligne de départ d’un long marathon pour vous? Comment envisagez-vous la suite pour votre groupe de travail? Quelles actions concrètes suivront ces recommandations?

J.DUVAL & D.BOISVERT –  Les travaux du Groupe de travail sur la stratégie de sensibilisation sur les archives se terminent ici, avec la livraison de la stratégie. Nous espérons maintenant que le Comité directeur sur les archives canadiennes, ainsi que nos associations professionnelles, vont trouver les moyens de les mettre en œuvre. En attendant, rien ne nous empêche de commencer le travail de notre côté en mettant sur pied les recommandations locales qui conviennent bien à nos centres respectifs.

***

* Le Groupe de travail sur la stratégie de sensibilisation rassemble les membres suivants: Heather Gordon, Jacinthe Duval, Christine Lovelace, Claude Roberto, Dominic Boisvert, Emily Lonie, Krista Jamieson, Nancy Marrelli, Sophie Desruisseaux, Terry Eastwood, Vicky Tran et Yves Frenette.

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