Arts

Étude de l’objet archivistique à travers l’esthétique de l’art

Par Caroline Chiasson, étudiante à l’EBSI

Si elle revendique avec raison le statut de document authentique (tout a été mis en place pour préserver le contexte original), l’archive est souvent utilisée dans un environnement narratif qui mélange fiction et réalité. Dans le domaine des arts, les archives ont su s’imposer à la fois en tant que création unique et matériau d’art. En effet, de nombreux artistes se sont approprié les archives en usant de diverses techniques. À la fois utilisé pour sa valeur esthétique ou de témoignage, l’utilisation de l’archive est un geste réfléchi. Pour certains artistes, penser les archives en revient à se situer dans un espace de transition entre le passé et le futur, le réel et la fiction et l’objectivité et la subjectivité. Pour mieux comprendre le rapport qu’entretiennent les archives avec les arts, nous analyserons ci-dessous l’œuvre Time Capsules d’Andy Warhol, pour ensuite nous attarder sur une analyse de la représentation des archives dans l’esthétique de la peinture de Jacques-Louis David.

D’une part, par sa forme et son contenu, Time Capsules d’Andy Warhol entre en relation avec le sens formel des archives. Grand collectionneur d’œuvre d’art, de fourniture, de bijoux et d’objets décoratifs, Andy Warhol a passé les 10 dernières années de sa vie à accumuler tout ce qu’il lui tapait à l’œil. Cette dépendance compulsive l’amènera à exprimer dans sa biographie, Ma philosophie de A à B et vice-versa (1975) : « Je suis malade de la manière dont je vis, de tous ces déchets que je ramène constamment à la maison » (Warhol 1975). Afin de mieux soigner sa dépendance aux beaux-arts, Warhol conservera un nombre considérable d’objets d’art qu’il entreposera dans des centaines de boîtes brunes au format identique. Dès qu’un carton est rempli, il le scelle avec du ruban adhésif, pour ensuite l’identifier et le ranger en toute sécurité dans une pièce de sa demeure. Par cela, la forme et le contenu de sa performance entrent en relation avec la discipline archivistique, puisque son amalgame d’objets farfelus se transforme en une collection d’archives. En effet, réuni dans une même pièce, le méli-mélo d’objets de Warhol prend la forme d’une collection, qui dans le contexte archivistique représente la réunion artificielle ou non-organique de documents déterminés selon l’intérêt et le choix du collectionneur. À cet effet, dans chaque carton se cachent des objets qui ont titillé l’intérêt de l’artiste. Dans son article, Elmes décrit le contenu de ces boîtes. Selon l’auteur, celles-ci renferment majoritairement « des dépliants d’exposition, de la correspondance, des cartons d’invitation, des sollicitations de travail, des disques vinyle, des milliers de timbres-poste, et une quantité excessive de cannes de soupe Campbell’s » (Elmes 2014). Alors que certains objets ont été produits par l’artiste lui-même, d’autres ont été trouvés et réunis par Andy Warhol. À son décès, Andy Warhol aura à son actif près de 600 boîtes de documents et d’objets quelconques qu’il lèguera au Warhol Museum à Pittsburgh. Maintenant exposés dans un espace muséal, les cartons de Warhol offrent aux spectateurs un point de vue unique sur l’artiste. Répertorié dans un même espace, l’ensemble des cartons recrée l’ambiance d’un dépôt d’archives. Les boîtes au format identique sont agencées sur une série d’étagères, tout en étant identifiées d’une année et d’un titre. Par exemple, dans la salle d’exposition, nous retrouvons la boîte « Gems and Junk, 1979 » (Schaffner 1998 : 27). De cette manière, le musée cherche à mettre en valeur, à transmettre et à rendre accessible au monde extérieur des objets qui pourrait avoir influencé directement ou indirectement le génie artistique de Warhol. Ainsi, Time Capsules constitue un véritable témoignage sur la carrière d’Andy Warhol, puisque chaque objet et document recueilli de son vivant informe directement ou indirectement le spectateur sur le processus de création de l’artiste, tout en perpétuant sa mémoire à travers le temps.

D’autre part, dans un contexte différent, mais tout aussi pertinent, les archives peuvent aussi entrer en relation avec les arts visuels sous la simple idée qu’elles s’y trouvent figurées. Dans leur article, Barbara Craig et James O’Toole soulignent l’existence du concept d’iconographie des archives dans les œuvres picturales (Craig 2000 : 98). Le concept d’iconographie des archives se traduit par l’étude de la représentation figurée des archives à travers des ensembles d’images peintes. Sous cette pensée, il est vrai que divers objets archivistiques sont souvent utilisés par les peintres en tant qu’objets de décor. Bien qu’ils soient d’abord utilisés par pure esthétique, ils apportent aussi un bagage d’informations sur le contexte historique et le rapport à l’histoire du personnage figuré. Ce rapport des archives avec les éléments de décor est très pertinent à analyser dès qu’il est mis en relation avec les genres de la peinture de portraits et de la peinture d’histoire. En effet, dans de nombreux portraits et peinture d’histoire, nous retrouvons un nombre considérable de paperasses disposées en arrière-plan. Même si la paperasse est souvent utilisée pour esthétiser une scène, elle accentue tout de même la lecture du tableau.

Figure 1 : Jacques-Louis David, Napoléon dans son cabinet de travail, 1812, Huile sur toile, 204 × 125 cm, Collections de la National Gallery of Art

Figure 2 : Jacques-Louis David, Napoléon dans son cabinet de travail, 1812, Huile sur toile, 204 × 125 cm, Collections de la National Gallery of Art

Figure 3 : Jacques-Louis David, Napoléon dans son cabinet de travail, 1812, Huile sur toile, 204 × 125 cm, Collections de la National Gallery of Art

Par exemple, le portrait Napoléon Bonaparte posant dans son cabinet au Palais des Tuileries (Voir figure 1) peint par Jacques-Louis David représente l’homme d’État dans son milieu de travail. Pour mettre en scène le rôle politique de l’homme, Jacques-Louis David a représenté dans l’arrière-plan de la peinture la paperasse administrative de l’Empereur français. Bien qu’utilisé en tant qu’objet de décor, cet ensemble de documents en dit beaucoup sur le rôle politique de Napoléon Bonaparte dans la société française du 19e siècle. La présence de ces documents dans son cabinet alimente l’historicité de la scène représentée. Par la présence fictive de ces documents peints dans l’arrière-plan, il est de mon avis possible d’établir un lien relationnel entre ces objets de décors et le sens du mot archives. Selon la définition formelle donnée par Bruno Delmas, les archives représentent :

« l’ensemble des informations, quels que soient leur date, leur nature, ou leur support, organiquement [et automatiquement] réunis par une personne physique ou morale, publique ou privée, pour les besoins mêmes de son existence et l’exercice de ses fonctions, conservées d’abord pour leur valeur primaire, c’est-à-dire administrative, légale, financière ou probatoire, conservées ensuite pour leur valeur secondaire, c’est-à-dire de témoignage ou, plus simplement d’information générale  (Rousseau 1994 : 56) ».

Bien que fictifs dans le monde extérieur, dans l’univers intérieur de la peinture, ces documents textuels et cartographiques ont été produit ou reçus par l’empereur des Français dans le cadre de ses fonctions d’homme d’État. À cet effet, bien qu’esthétiques, ces documents fictifs ont le même rôle que l’archive réelle; ces éléments de décors deviennent des traces indirectes de l’histoire et témoignent de l’importance de la trace écrite dans l’histoire politique. Ainsi, l’objet archivistique dans les œuvres d’art transmet aux spectateurs une valeur de témoignage, autant à travers l’identité du personnage figurée que dans la temporalité de l’événement représentée.

Pour conclure, qu’ils soient utilisés dans les arts en tant que matériau ou pour leur valeur de représentation, les archives ont su alimenter le génie artistique de nombreux artistes au fil des époques. D’un côté, figurées dans de nombreuses peintures, les archives alimentent la valeur de témoignage du contexte historique représenté. D’un autre côté, transformées en œuvre d’art, les archives permettent aussi de conserver et de témoigner du génie artistique d’un artiste dans un lieu unique. De ce fait, à la fois utilisées pour son esthétique et sa valeur historique, les artistes ont su intégrer les archives à leurs œuvres dans un but bien précis. Leur utilisation n’est pas le fruit du hasard.

***

* Ce texte est une version révisée et augmentée d’un travail pratique réalisé dans le cadre du cours ARV1050 – Introduction à l’archivistique – donné au trimestre d’automne 2019 par Isabelle Dion à l’EBSI, Université de Montréal.

Bibliographie

Craig, Barbara L.  et James M. O’Toole. (2000). Looking at Archives in Art. The American Archivist, Vol. 63(1), pp. 97-125.

Derrida, Jacques. (2014). Trace et archive, image et art. Bry-sur-Marne : INA Éditions.

Elmes, Simon. (2014, 10 septembre). The secrets of Andy Warhol’s time capsules. BBC News. Repéré à https://www.bbc.com/news/magazine-29125003

Rousseau, Jean-Yves et Carole Couture. (1994). Les fondements de la discipline archivistique. Québec : Presse de l’Université du Québec.

Schaffner, Ingrid et Matthias Winzen. (1998). Deep Storage : Collecting, Storing and Archiving in Art. New York : Prestel.

Warhol, Andy. (1975). Ma philosophie de A à B et vice-versa. Paris: Flammarion.

Zapperi, Giovanna. (2016). L’avenir du passé : art contemporain et politiques de l’archive. Rennes : Presses universitaires de Rennes.

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