Profession

Archives et histoire : profession d’historien et évolution de l’utilisation et de l’accès aux archives

Par Nathan Herbaut, étudiant à l’EBSI (Université de Montréal)

Introduction

Pour l’historien, les archives sont capitales. Elle sont non seulement les sources qu’il utilise dans le cadre de ses recherches, mais aussi l’outil de travail incontournable à sa profession. Elles sont si importantes qu’il est permis d’affirmer qu’il n’y aurait pas d’histoire sans archives. Pourtant, l’accès aux archives et son utilisation n’ont pas toujours été une chose commune pour l’historien. Ainsi, il est à se demander comment la profession d’historien a évolué à travers l’histoire en fonction de l’utilisation et de l’accès aux archives au fil du temps? Pour ce faire, il s’agira de dresser une histoire du métier d’historien, ainsi que de l’utilisation et de l’accès aux archives (si le lien existe puisque la profession d’historien et le rôle des archives ont bien changés au fil des siècles) jusqu’au XIXe siècle. Ensuite, il faudra se pencher sur le XIXe siècle, car ce siècle est incontournable pour la relation entre les archives et la profession d’historien. Enfin, il faudra aborder la relation entre les archives et l’historien au XXe et XXIe siècles.

Les historiens et l’archive

SOURCE – CC BY 2.0

Les archives apparaissent lors de l’Antiquité avec la naissance de l’écriture et des civilisations. (1) La Mésopotamie, l’Égypte antique, la Grèce antique et Rome utilisent et comprennent l’importance fondamentale des archives pour le fonctionnement de leurs sociétés respectives. (2) Toutefois, bien que la discipline historique et les historiens existaient depuis la Grèce antique, ces derniers utilisaient très peu les archives. En effet, les travaux des historiens antiques reposaient davantage sur les témoignages oraux, l’observation et le vécu de l’historien. (3) Les historiens de la Grèce antique comme

Hérodote se basaient sur ces méthodes. (4) En revanche, un historien comme Thucydide employait une démarche plus développée et plus critique, il reconnaissait les limites de la mémoire, la partialité des témoins, il hiérarchisait les causes des évènements, etc. (5) Thucydide utilisait néanmoins son expérience personnelle pour à la rédaction de ses écrits historiques, son œuvre principale La Guerre du Péloponnèse se basait sur sa propre expérience du conflit entre Athènes et Sparte puisqu’il avait été commandant d’escadre pendant cette guerre. (6) Cependant, les historiens grecs sont à l’origine d’un des objectifs principaux de la discipline historique : l’histoire est un savoir qui doit dévoiler la vérité. (7)

Le Moyen Âge fut une période de changements considérables dans la situation des archives. Bien que de nombreuses archives furent perdues ou détruites avec l’établissement des premiers royaumes barbares, et que le Xe et le XIe siècles furent caractérisés par une baisse de la production archivistique; l’Empire carolingien, puis le XIIe siècle jusqu’au XVe siècle, furent quant à eux marqués par une production d’archives plus abondante et variée. (8) (9) Il s’agissait avant tout de conserver les chartres, le métier de « chartrier royal » devenait donc indispensable pour la conservation des titres et des documents importants pour les rois. (10) Mais surtout, c’est à partir du XIIe siècle jusqu’au XVe siècle avec l’avènement des grandes monarchies européennes que la centralisation des documents d’archives commença, les documents d’archives sont collectés et réunis au sein du « trésor des chartes » . (11) Toutefois, la discipline historique au Moyen Âge n’était pas à son sommet dans la mesure où les travaux historiques rédigés durant la période médiévale n’étaient pas réellement critique. (12) Ainsi, ils ressemblaient davantage à des récits biographiques qu’à des études spécialisées sur un sujet historique. Il faut noter deux types d’histoire majeurs au Moyen Âge. En premier, l’histoire écrite par les chroniqueurs qui rédigeaient des chroniques, c’est-à-dire des récits en prose ou en vers à propos d’évènements historiques que le chroniqueur avait été partiellement ou complètement contemporain. (13) Ensuite, l’histoire rédigée par des historiographes, c’est-à-dire des lettrés au service des rois et des princes qui les accompagnaient et devaient écrire les faits des souverains de manière élogieuse afin de fournir un portrait positif de ces derniers. (14) Toutefois, il faut remarquer le travail au IXe siècle d’Éginhard, qui lorsqu’il rédigea la Vie de Charlemagne, eut recours à des archives publiques, domaniales et fiscales afin d’écrire le récit biographique de l’Empereur carolingien. (15)

La période qui s’étendit du XVIe siècle au XVIIIe siècle fut crucial pour les historiens comme pour les archives. (16) Le processus de centralisation des archives entamé au Moyen Âge entraîna la création en Europe de dépôts d’Archives d’État au service des rois à partir du XVIe siècle. (17) C’est l’Espagne qui fut la première à créer un service d’Archives d’État et c’est sur ce modèle que de nombreux autres États européens jusqu’au XVIIIe siècle fondèrent les leurs. (18) Par la fondation de ces Archives d’État, l’archivistique naquis et se développa, mais surtout, le métier d’archiviste devint fondamental puisque les monarques ont besoin de personnel compétent capable d’organiser, de classifier, de conserver et de préserver leurs archives. (19) Ainsi, d’une certaine manière, le métier « d’archiviste royal » apparaît au XVIe siècle, notamment en Espagne avec Diego de Ayala chargé de transférer à Simancas (le dépôt d’archives d’État d’Espagne) tous les documents de tous les services de la monarchie. (20) Pour ce qui est de l’histoire, elle profita de l’invention de l’imprimerie puisque que les documents écrits pouvaient être désormais rassemblés en quantité, datés et authentifiés; c’est ce qui entraîna d’ailleurs une valorisation de ceux-ci. (21) L’histoire continua de gagner en rigueur, mais c’est surtout avec le mouvement d’érudition historique qui commença au XVIIe siècle que les archives débutèrent à occuper une place centrale au sein de la discipline historique. (22) Les archives intéressaient les historiens puisqu’elles constituaient des « preuves » pouvant être consultées. (23) En France, ce sont les membres de la congrégation des Bénédictins de Saint-Maur qui dépouillèrent les archives afin de publier des recueils historiques titanesques. (24) Dom Claude Devic et dom Joseph Vaissète publièrent en cinq volumes l’Histoire générale du Languedoc, et dom Lenoir l’Histoire de Normandie. (25)

C’est à partir de la révolution française, puis tout au long du XIXe siècle que le lien entre les archives et les historiens devint plus étroit en Europe, mais surtout que la place des sources écrites et des documents écrits, c’est-à-dire les archives historiques, devint indispensable à une discipline historique plus rigoureuse et au métier d’historien dont la notoriété dépendit désormais de la pratique des documents écrits. (26)

D’abord, c’est à partir de la révolution française et tout au long du 19ème siècle que les Archives nationales furent créées au sein des différents États européens. Ce fut notamment le cas des Archives nationales de France fondées pendant la révolution en 1790. (27) Mais surtout, la France instaura la centralisation des documents anciens qui intéressaient l’histoire, et le libre accès aux archives. (28) Cette tendance d’accessibilité aux archives continua durant tout le 19e siècle puisque de nombreux services nationaux d’archives européens se sont ouverts progressivement à un public plus large. (29) Ensuite, c’est la création d’écoles d’archivistique et de paléographie au cours du XIXe siècle comme l’École des chartes en France en 1821 qui changèrent la relation entre les archives et les historiens. (30) Le modèle de « l’archiviste-historien » apparaît avec la profession d’archiviste-paléographe. (31) En effet, le rôle de l’archiviste, du paléographe et de l’historien se complétait puisque les diplômés de ces écoles spécialisées étaient les seuls en mesure d’exploiter et de faire connaître les archives historiques à cette époque. (32) Pour ce faire, ils publiaient des éditions de textes anciens et de recueils de documents d’archives, ils travaillaient sur les sources anciennes, et publiaient aussi des dictionnaires historiques, des articles et des ouvrages. (33)

En revanche, comme évoqué préalablement, la ligne était fine entre la profession d’historien et le métier d’archiviste. Si la formation des archivistes, ces derniers provenant de l’École des chartes, a influencé la création de bibliothèques d’études au XIXe siècle, il faut aussi remarquer que les archivistes ont eux-mêmes contribué directement à la recherche historique de leurs départements d’archives. (34) Ils publiaient des travaux sur l’histoire du département d’archive dans lequel ils travaillaient, mais ils participaient aussi à la publication d’ouvrages historiques utiles à la recherche : grandes collections de dictionnaires, cartulaires, encyclopédies départementales, atlas historiques, etc. (35)

Au XXe et XXI siècles, les historiens avait déjà reconnu l’importance des archives pour la discipline historique, cette dernière a d’ailleurs bien évolué comme les dépôts d’archives, qui quant à eux, se sont spécialisés. (36) La relation entre les archives et l’histoire aux XXe siècle a connu une internationalisation avec la création du Conseil international des archives par l’entremise de l’UNESCO qui souhaitait assurer l’ouverture des archives à la recherche. (37) Cet engagement s’inscrivait dans le contexte de la Guerre froide où les restrictions quant à l’accès aux archives étaient nombreuses, notamment en URSS où il était difficile, voire même impossible pour les historiens d’avoir accès aux archives. (38) (39) Effectivement, l’accès aux archives en URSS n’était pas libre, les rares historiens qui y avaient accès faisaient partie d’une « élite » qui avaient la confiance des dirigeants et devaient constamment la mériter. (40) En outre, ils ne devaient pas critiquer le système en place ou aller à l’encontre de celui-ci, et encore moins remettre en cause la vérité des autorités. (41)

Conclusion

Pour conclure, la relation entre l’histoire et les archives n’a pas toujours été un lien qui allait de soi. Si les archives n’ont pas été nécessairement utilisées par les historiens au tout début de la discipline historique, les historiens ont commencé à les employer au fil du temps jusqu’à ce que lien entre histoire et archives atteigne son apogée au XIXe siècle. Néanmoins, au XXe et XXI siècles, les historiens avaient déjà reconnu le rôle fondamental des archives pour la discipline historique, cette dernière s’est diversifiée en différents courants et diverses méthodes. Pourtant, d’autres historiens ont exprimé des idéaux contraires. Selon eux, les archives ne seraient pas fondamentales à la discipline historique. Ainsi, l’éminent historien français Lucien Febvre déclarait que : « L’histoire se fait avec des documents écrits, sans doute. Quand il y en a. Mais elle se peut se faire, elle doit se faire, sans documents écrits s’il n’en existe point ». (42)

***

* Ce texte est une version révisée et augmentée d’un travail pratique réalisé dans le cadre du cours ARV1050 – Introduction à l’archivistique – donné au trimestre d’hiver 2020 par Isabelle Dion à l’EBSI, Université de Montréal.

1 Galland, Bruno. (2016). Chapitre premier : Histoire des archives. Dans Bruno Galland (dir.), Les Archives. (p.7-12). Repéré à a rchives–9782130748496-page-7.htm.

2 Ibid, p.7-12.

3 Soulet, Jean-François. (2012). Chapitre 1 : La longue tradition de l’histoire immédiate. Dans Jean-François Soulet (dir.), L’histoire immédiate : Historiographie, sources et méthodes. (2e éd, p.10-11).

Ibid, p.10-11.

Ibid, p.10-11.

Ibid, p.10-11.

7 Ibid, p.11.

8 Galland, Bruno, Op.cit, p.12-19.

9 Soulet, Jean-François, Op.cit, p.12-13.

10 Galland, Bruno, Op.cit, p.16-18.

11 Ibid, 16-19.

12 Soulet, Jean-François, Op.cit, p.13.

13 Ibid, p.12.

14 Ibid, p.12-13.

15 Galland, Bruno, Op.cit, p.14-15.

16 Ibid, p.20

17  Ibid, p.20-23.

18  Ibid, p.20-23.

19 Ibid, p.20.

20 Ibid, p.20-25.

21 Soulet, Jean-François, Op.cit, p.16-17.

22 Galland, Bruno, Op.cit, p.25

23 Ibid, p.25.

24 Ibid

25 Ibid

26 Soulet, Jean-François, Op.cit, p.17.

27 Galland, Bruno, Op.cit, p.27.

28 Ibid, p.29.

29 Ibid, p.35-36.

30 Soulet, Jean-François, Op.cit, p.17.

31 Galland, Bruno, Op.cit, p.32-34.

32 Ibid, p.33.

33 Ibid

34 Bernardet, Véronique. (2011). Essai pour une histoire des bibliothèques d’Archives départementales. La Gazette des Archives, 223 (no3), p.111.

35 Ibid, p.112

36 Galland, Bruno, Op.cit, p.39-43.

37 Ibid, p.44.

38 Ibid

39 Combe, Sonia. (2009). Introduction : De la soviétologie à l’histoire du monde soviétique. Dans Sonia. Combe (dir.), Archives et histoire dans les sociétés postcommunistes. (p.7)

40 Ibid, p.7.

41 Ibid

42 Galland, Bruno, Op.cit, p.35.

Bibliographie

Monographies (en ligne) :

Combe, Sonia. (2009). Introduction : De la soviétologie à l’histoire du monde soviétique. Dans Sonia. Combe (dir.), Archives et histoire dans les sociétés postcommunistes. (p.7-17) Repéré à h ttps://www.cairn.info/archives-et-histoire-dans-les-societes-p ostcommuni–9782707157317.htm.

Galland, Bruno. (2016). Chapitre premier : Histoire des archives. Dans Bruno Galland (dir.), Les Archives. (p.7-45). Repéré

à h ttps://www.cairn.info/les-archives–9782130748496-page- .htm.

Soulet, Jean-François. (2012). Chapitre 1 : La longue tradition de l’histoire immédiate. Dans Jean-François Soulet (dir.), L’histoire immédiate : Historiographie, sources et méthodes. (2e éd, p.7-42). Repéré à h ttps://www.cairn.info/l-histoire-immediate–9 782200277390-page-7.htm.

Articles de périodiques :

Bernardet, Véronique. (2011). Essai pour une histoire des bibliothèques d’Archives départementales. La Gazette des Archives, 223 (no3), p.107-119.

https://doi.org/10.3406/gazar.2011.4845.

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