Recherche scientifique et théorie

Le côté obscur de l’archive, ou l’archive et le pouvoir

par Louis-Philippe Pilon, étudiant à l’EBSI, Université de Montréal

Dans le cadre du présent travail, j’ai entrepris une déambulation intellectuelle, de manière quasi hiérarchique, partant d’un élément racine et parcourant un plan de classification aléatoire qui m’a mené d’un sujet à l’autre, me révélant à chaque point nodal comment cesdits sujets étaient reliés. Ou, pour utiliser une autre métaphore un peu boiteuse, je me suis perdu dans les archives, sur les archives, en lisant sur les historiens qui se perdent dans les archives. Désolé si je vous perds.

De manière plus concrète, je croyais d’abord étudier les archives queers: la difficulté d’y accéder, leur importance pour narrer et comprendre l’histoire de la communauté et les obstacles multiples à la conservation des passés des communautés marginales. Toutefois, de référence en référence, j’en suis venu à m’intéresser de manière plus générale à la relation des archives face aux pôles de pouvoirs traditionnels que sont l’État et les forces de l’ordre.

Ma question est devenue : comment pensons-nous les archives? Que veulent-elles dire pour différentes communautés ; pour celles et ceux qui les interrogent afin d’y retrouver une image fidèle d’eux-mêmes? Une image qu’ils peinent souvent à déchiffrer dans les discours et les médias de masse.  Comment réagissent-ils lorsque cette image est introuvable, déformée, ou pire, charcutée par un pouvoir qui souhaite à tout prix la supprimer? Je décrypte aussi l’interprétation de la Loi sur l’accès à l’information qui permet sa weaponization par certains pouvoirs afin de restreindre l’accès à certains documents. (Weaponization n’est bien sûr pas très français, mais notre langue n’a pas d’équivalent exprimant de manière aussi précise mon propos.)

Mon aventure en terres d’archives débute avec la lecture de l’ouvrage Dust, de l’historienne Carolyn Steedman. Un petit essai tout en style qui raconte le périple de l’historien aux salles d’archives historiques. En parallèle,  elle y décortique le livre Mal d’archive: une impression freudienne du philosophe Jacques Derrida. C’est ici que s’effectue mon pivot par rapport aux archives queers et que je décide d’appréhender l’archive en fonction de sa relation au pouvoir. Comme l’explique Steedman, c’est cette dynamique relationnelle qui intéresse aussi le philosophe : « In Derrida’s description, the arkhe – the archive – appears to represent the now of whatever kind of power is being exercised, anywhere, in any place of time. It represents a principle that in Derrida’s words, is ‘in the order of commencement as well as in the order of commandment’. »  (Steedman, 2002) L’archive est donc à la fois l’expression temporelle et l’incarnation territoriale de tout pouvoir donné. En tant qu’historien non pratiquant, c’est une puissance que je lui connaissais vaguement, mais que je n’avais jamais vue exprimer ainsi dans toute sa superbe.

L’archive n’est pas neutre, ne l’a jamais été. Elle est le matériau brut, oui, mais elle est porteuse du mal, ou d’un virus pour utiliser une comparaison d’actualité. Ce que j’insinue, c’est qu’elle peut facilement servir à causer du tort. C’est ce que pense aussi Derrida, mais Steedman nous rappelle à l’ordre lorsqu’elle remarque ceci : « Derrida broods on revisionist histories that have been written out of these « archives du mal » (a shadow of a suggestion here, then, that it is not the archives at all he has in his sights, but rather, what gets written out of archives: formal, academic history)… » (Steedman, 2002) Donc, peut-être ai-je tout faux? Peut-être n’est-ce pas l’archive qui est porteuse du virus, mais plutôt celui qui l’utilise? N’en reste pas moins qu’elle doit être vu comme facilement perverti et donc vecteur potentiel de propagation d’un mal, si ce n’est LE Mal.

En même temps, qu’est-ce donc que le Mal en archive lorsque l’on en parle en termes de politique, et donc, bien souvent, en terme idéologique? L’exemple de la cinéaste allemande Margarethe von Trotta narrant son périple d’Allemande de l’ouest dans les archives de l’Allemagne « démocratique » est évocateur : « Many West  German  historians  and  scientists  at  that  time  were  denied  access,  and it was thanks to a misunderstanding that I was allowed in this temple of Marxism at all. The reason: I had once innocently become a member of a West German peace movement, which, as I later learned, was financed by  the  German  Democratic  Republic  (gdr).  The  censors  thus  assumed  I  was amicably disposed toward the gdr and perhaps even a member of the German Communist Party. » (Trotta, 2015) C’est par le hasard d’une appartenance à un mouvement qu’elle croyait apolitique qu’on lui donne accès à des archives qui auraient pu, selon les pontes d’Allemagne de l’Est, lui permettre de causer du tort au régime. Pour eux, elle est porteuse du mal et leurs archives sont pures, alors que pour elle les archives du régime témoignent de l’oppression de l’État qui les a produites. L’archive est donc relative, elle n’est plus vérité dès lors qu‘on l‘interprète, un constat troublant en cette époque post-truth où ce qui est vrai dépend pour plusieurs de la personne derrière l’énoncé. (Editors, 2020)

Il est maintenant temps d’évoquer le rôle de l’archive en tant qu’assise d’une communauté marginalisée ; une communauté qui peut donc être perçue comme incarnant un « mal » aux yeux du pouvoir qui considère son existence parallèle comme une menace à son autorité. L’expérience des penseurs de l’histoire queer est évocatrice, et ce ici même au Canada, en ce pays qui se targue d’être inclusif et ouvert sur l’autre et sa différence. Dans son texte Resisted Access? National Security, the Access to Information Act, and Queer(ing) Archives, l’historienne Patrizia Gentile présente de manière éloquente les problèmes de préservation éprouvés par les communautés queers nord-américaines : « …queers  have  had  to  build  their  own physical archives and archival networks to ensure the preservation of their histories, including the Canadian Lesbian and Gay Archives (CLGA) in Toronto and the Lesbian Herstory Archives in New York. » (Gentile, 2009 ) Elle fait ce constat suite à ses démarches pour accéder aux archives documentant les purges anti-homosexuelles au sein de la fonction publique canadienne, pendant la Guerre froide. Elle raconte comment sa croyance en la Loi sur l’accès à l’information comme outil d’accès aux documents compromettants fut détrompée par l’invocation des dérogations propres à cette même loi afin de lui en refuser la consultation. (Gentile, 2009 ) Même son de cloche chez les chercheurs qui voudraient étudier les groupuscules étudiants, le FLQ, les mouvements de gauche ou les associations de personnes racisées : « The  names  of  organizations  and  associations  listed  in  the  LAC  finding  aid  for  Record  Group  (RG)  146,  Canadian Security  and  Intelligence  Service  files  (formerly  RCMP  Security  Services files)  –  unions,  left  organizations,  women’s  groups,  gay  and  lesbian  groups, the Front de libération du Québec (FLQ), student groups, indigenous organizations,  immigrant  and  Black  associations  –  provide  a  clear  idea  as  to  which segments of the population are considered subversive in the eyes of the state. » (Gentile, 2009 ) Le refus du droit d’accès aux archives par l’État nous montre qui sont, selon lui, ses ennemis potentiels.

Même constat chez Steven Maynard, autre figure de proue de la recherche historique queer canadienne. Il s’appuie lui aussi la Loi sur l’accès à l’information dans ses démarches auprès du Toronto Police Museum (détenteurs des archives du service de police de Toronto) pour obtenir des documents sur la surveillance des homosexuels effectuée par la police de la ville, dans la première moitié du 20e siècle. Après de nombreuses démarches complexes et irritantes, même fin de non-recevoir, même dérogations de la Loi invoquées. Pire, suite à ses multiples demandes, il constate un jour que la page web du musée comporte maintenant cet avertissement : “The  museum  is  currently reviewing The  Access  and  Privacy  Section  Policy  and  Procedures  Act and will not be receiving any research requests at this time.” (Maynard, 2009 ) Ceci a lieu en 2009.

Par pure curiosité, je décide d’aller voir si le site du Toronto Police Museum est toujours actif. Quelle ne fût pas ma surprise en visitant la page web de constater, onze ans plus tard, que la même notice est toujours la première chose qui frappe l’oeil. Les archives du service de police de la première métropole canadienne sont toujours inaccessibles. J’ai donc décidé d’écrire à Steven Maynard, professeur au Queen’s University, pour lui demander s’il avait entrepris d’autres démarches auprès du musée et du service de police. Voici sa réponse : « I’m afraid to say that it doesn’t surprise me at all that things are still the same at the TPM. While I subsequently got access to more documents at the TPM, this was really on an exceptional basis, not because they had introduced a new, more archivally sound practice. » (Maynard, 26 novembre 2020)

On constate donc l’immense potentiel subversif attribué aux archives par les puissants de ce monde. Même dans un pays comme le nôtre, qui semble mettre en place des moyens visant la transparence, on constate que ces outils sont à doubles tranchants, qu’ils donnent de la main pour reprendre de l’autre.

L’archive est immense : autant dans le monde réel — quand on constate la masse de documents produits chaque jour — que dans l’univers des idées où philosophes, chercheurs, citoyens et dirigeants se l’arrachent pour mieux la plier à leurs volontés. Ce faisant, ils nous dévoilent ses deux incarnations, sa face claire, oui, mais aussi son côté obscur.

***

* Ce texte est une version révisée et augmentée d’un travail pratique réalisé dans le cadre du cours ARV1050 – Introduction à l’archivistique – donné au trimestre d’automne 2020 par Isabelle Dion à l’EBSI, Université de Montréal.

 

Bibliographie

Editors, T. (2020, Fall ). When « Like » Is a Weapon . Scientific American , p. 39 .

Gentile, P. (2009 , Fall). Resisted Access? National Security, the Access to Information Act, and Queer(ing) Archives. Archivaria , pp. 141-158.

Maynard, S. (2009 , Fall). Police/Archives . Archivaria, pp. 159-182.

Steedman, C. (2002). Dust The Archive and Cultural History . New Brunswick, New Jersey: Rutgers University Press.

Trotta, M. v. (2015). My Approach to Biography: Rosa Luxemburg, Hildegard von Bingen, Hannah Arendt. differences: A Journal of Feminist Cultural Studies, pp. 70-85.

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