Patrimoine

La fabrique du patrimoine écrit: entretien avec Fabienne Henryot

Par Jonathan David, régisseur en gestion de l’information au CSS Marguerite-Bourgeoys et responsable du blogue Convergence

Le patrimoine écrit est la matière première de nombreux professionnels œuvrant dans les différents métiers de patrimonialisation; des collectionneurs passionnés, professionnels et amateurs, ou encore des chercheurs, œuvrant bénévolement ou grâce à des actions financées par des états, des institutions privées ou par des communautés.

L’acquisition, la restauration, la conservation ou la diffusion s’exercent avec une grande diversité de motivation. Les objets textuels ne naissent pas patrimoniaux, ils le deviennent. Dans ce devenir, une certaine part de hasard entre en jeu, certes. Mais il s’agit surtout de la résultante d’actions concrètes, scientifiques et techniques, effectuées par des passionnés, professionnels et amateurs.

À ce sujet, un excellent livre, La fabrique du patrimoine écrit : objets, acteurs, usages sociaux, propose une démonstration détaillée de la nature du travail et de la diversité des personnes impliquées dans un processus de patrimonialisation. À partir d’exemples variés de patrimoine écrit, littérature de jeunesse, bibliothèque bleue, écrits protestants, presse régionale, etc., les différentes contributions présentées dans ce livre construisent une réflexion collective sur les modalités « d’éveil » face à un potentiel patrimoine écrit.

Quelles sont les conditions d’apparition d’une collection de patrimoine écrit? À partir de quand et pourquoi soudainement reconnait-on un ramassis de livres comme étant un potentiel candidat pertinent et propice à documenter et enrichir un patrimoine spécifique (local, culturel, religieux, étatique, etc.)? Surtout sur quels critères doit-on l’évaluer ? L’ancienneté ? La popularité de l’auteur et la force de sa réputation? Certains facteurs sont tout de même influents en toutes circonstances, notamment la rareté, le retrait de la circulation et de l’usage courant, ou encore un sentiment d’urgence devant une disparition imminente.

À titre d’exemple relativement récent au Québec, il y a eu cette découverte majeure, le 2 décembre 2020, d’une collection de livres personnels ayant appartenu au « roi du Nord », le Curé Labelle.  Ici c’est le motif d’appartenance qui a été le moteur des actions de restaurations. Nul doute que cette collection ayant appartenu à ce « héros populaire » ne contienne en elle un fort potentiel pour raconter et valoriser un pan important de l’histoire du Québec.

« La patrimonialisation n’advient, malgré tous ces efforts, que lorsque l’objet se trouve investi de valeurs symboliques appropriables par l’ensemble de la communauté qui y reconnaît un élément légitimant son identité. »   -La fabrique du patrimoine écrit, p.19.

« Le patrimoine écrit, au même titre que les autres catégories patrimoniales, est une construction sociale fondée sur des images : les objets tels qu’ils sont donnés à voir, les artefacts numériques qui s’y substituent, enfin les images mentales qu’ils produisent dans l’imaginaire collectif. (…) le patrimoine est un ensemble d’images que notre culture transpose sur des territoires, des espaces de vie, des ensembles construits. »          –Ibid., p.39.

Pour en savoir davantage sur le sujet, j’ai été à la rencontre de la coordonnatrice de l’ouvrage, Fabienne Henryot, historienne, maître de conférences à l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques (Enssib), mais aussi auteure d’un bon nombre de publications et de communications en matière de patrimoine écrit.

***

J.D. – La notion de « patrimoine écrit » semble davantage utilisée en France qu’au Québec. S’agit-il d’une spécificité bien française? Existe-t-il chez vous une définition consensuelle de ce qui est inclus ou non sous cette classification? Je pense aux archives et livres rares et à leurs métiers respectifs, qui traversent différentes frontières institutionnelles : musées, bibliothèques, archives. Quelle est l’origine du terme? Provient-il d’une définition politique ou est-il plutôt issu de la pratique sur le terrain?

F.H. – L’expression « patrimoine écrit » est effectivement une formule bien française. On ne la rencontre presque jamais ailleurs, même dans le monde francophone européen, comme la Belgique ou la Suisse. L’expression a été forgée par la puissance publique au début des années 1980, lorsqu’un inspecteur général des bibliothèques, Louis Desgraves, l’a utilisée dans un rapport commandité par le ministère de la Culture. Elle s’est ensuite imposée « par le haut », à travers différentes mesures réglementaires ou incitatives en faveur des « fonds anciens, rares et précieux » des bibliothèques. C’est aujourd’hui une expression phare des politiques culturelles visant les bibliothèques publiques, comme le « Plan d’action pour le patrimoine écrit » en vigueur depuis 2004 et qui permet aux bibliothèques d’obtenir des financements pour des opérations de signalement, de mise en sécurité ou de conservation des collections. Il est intéressant de souligner que sur le terrain, les structures intermédiaires – comme les Agences régionales pour le livre – ou les agents des bibliothèques se sont complètement approprié cette expression. Sans doute parce qu’elle met fin (illusoirement) aux difficultés de discerner, dans les bibliothèques, ce qui fait patrimoine et ce qui en est exclu. La formule traditionnelle « fonds anciens, rares et précieux » était ressentie comme restrictive, excluant des objets ni anciens, ni rares, ni précieux, mais au potentiel patrimonial certain, comme les albums pour enfants ou les livres de cuisine par exemple.

J.D. – Votre ouvrage met l’emphase sur le travail des professionnels œuvrant dans les différents métiers de patrimonialisation. On semble être devant une grande diversité de motivation : des collectionneurs passionnés, professionnels et amateurs, ou encore des chercheurs, œuvrant grâce à des actions financées par les états, les institutions privées ou par des communautés. Devant cette grande diversité de cas, quelles sont les modalités d’accès pour le chercheur, l’amateur ou le grand public? Pour quels types d’utilisations ces collections sont-elles acquises et préservées?

F.H. – Le patrimoine écrit est d’abord un bien symbolique. L’écrit est, dans la civilisation occidentale, une manifestation d’autorité, de pouvoir et de science. Le thésauriser dans les bibliothèques, c’est d’une certaine manière constituer un capital symbolique très puissant. Il se prête, comme vous le soulignez, à différents usages. Le chercheur n’est pas vraiment concerné par la dimension patrimoniale des biens : les objets qu’il sollicite ont une valeur purement documentaire. Paradoxalement, il peut en revanche contribuer à fabriquer du patrimoine par l’expertise qu’il apporte. Imaginons que des chantiers de recherche s’ouvrent sur des documents aujourd’hui méprisés, comme les guides de voyage (il y a déjà eu des recherches, mais elles restent éparpillées). Sans le vouloir, les chercheurs, de manière probablement pluridisciplinaire (géographie, histoire, sciences de l’information, arts visuels, histoire du livre) vont certifier que ces documents sont dignes d’intérêt, ont une profondeur historique que leur rapide péremption n’atténue pas, sont des révélateurs de paysages, d’écosystèmes naturels ou urbains, d’habitudes culturelles, etc. Cette certification ouvrira la voie à des réflexes patrimoniaux, au sens où des territoires des communautés y verront – ce qui n’est pas le cas pour le moment – un matériau susceptible de fonder une identité.

Pour l’amateur et le grand public, la question se pose autrement. L’amateur voit dans les collections publiques un « étalon » de ce que peut être sa propre collection. Il mesure sa propre richesse à l’aune de ce que l’État a confisqué pour le bien commun. Le grand public, lui, est conditionné pour voir dans ces objets un patrimoine parce qu’une pédagogie efficace, remontant à l’école, à son éducation, à ses pratiques culturelles, lui a imposé ces « lunettes ». Il raffole des expériences qui le mettent en présence du patrimoine, et qui permettent des formes de communion et d’apprentissage qui sont vécus comme riches de sens. Je pense par exemple à l’acquisition de manuscrits médiévaux par les municipalités depuis les années 1980, pour enrichir la bibliothèque publique. On pourrait croire qu’en période de crise économique, justifier de telles dépenses face au contribuable est un exercice périlleux, mais pas du tout. Le grand public adhère très volontiers à cette doctrine patrimoniale. Conférences, expositions, mobilisation de la presse, ateliers de calligraphie sont autant de manières de persuader la communauté qu’un livre d’heures en latin et en lettres gothiques, donc illisible et témoignant de pratiques spirituelles aujourd’hui marginalisées, est un véritable support d’identité collective.

J.D. – Le patrimoine écrit semble plus difficile d’approche pour un large public que, par exemple, le patrimoine bâti. Différentes opérations de valorisation sont requises pour faciliter l’appropriation des objets par le public. Un récit et une mise en scène doivent notamment être prévus afin de susciter de l’émotion. Considérez-vous que le travail de médiation est plus ardu pour le patrimoine écrit que pour d’autres types de patrimoines?

F.H. – Je ne crois pas qu’il soit plus ardu. Peut-être requiert-il plus d’imagination pour construire ces récits, car le livre est le plus souvent un support fermé, qui requiert des compétences pour en saisir le contenu et la polysémie. Mais si on y regarde de près, une cathédrale gothique ou une ruine romaine demandent aussi de faire appel à des histoires pour « parler » au public. Vous avez raison de souligner l’importance de ces narrations, qui captivent et séduisent le public. Le cas le plus flagrant, depuis dix ans en France, est la campagne de communication qui accompagne les appels au mécénat populaire par la Bibliothèque nationale de France ou d’autres institutions. Pour persuader les Français qu’il est important de donner un peu (ou beaucoup) d’argent à l’institution en vue d’acquérir des manuscrits précieux, les bibliothécaires rassemblent les ingrédients de véritables « romans » propres à fasciner le public. Je pense, à nouveau, à un livre d’heures acquis en 2012 par la BnF. Tout y était : la princesse, le beau chevalier, le père, roi de France, désireux de faire un cadeau exceptionnel à sa fille pour son mariage, l’artiste miniaturiste bien en cour, mais dont la carrière reste mystérieuse, les châteaux de la Loire, l’enluminure comme art que la France maîtrise à la perfection au milieu du XVe siècle… Cette campagne d’appel aux dons a très bien fonctionné, sans doute parce que le public a été sensible à cette narration et à l’émotion qui s’en dégage.

J.D. – La valeur d’une collection en termes de reconnaissance et de légitimité peut évoluer dans le temps. Je pense par exemple à un exemple tiré de votre livre, la patrimonialisation de la bibliothèque bleue, qui a connu pas moins de 3 phases de patrimonialisation, et pour laquelle « environ tous les cinquante ans, un écrivain, un conservateur ou un universitaire attire l’attention sur ces livrets. ». En plus d’être de durée variable, le processus de patrimonialisation semble être difficile à définir de façon globale, car il est toujours fortement contextualisé. Est-ce un processus qui est évolutif, alimenté continuellement au gré des intérêts du temps présent? À partir de quand et pourquoi l’idée de constituer un corpus d’objets écrits émerge-t-elle? Qu’est-ce qui motive l’impulsion initiale?

F.H. – La patrimonialisation est un processus, donc elle est inscrite dans le temps. Elle peut aussi régresser. On l’a vu dans les années 1990 et 2000, lorsqu’un mouvement en faveur des paralittératures (roman sentimental, policier, science-fiction, fantasy) en bibliothèque a conduit à leur patrimonialisation dans des collections spécialisées, grâce à des expertises de spécialistes de la littérature et de la sociologie et à l’action de conservateurs audacieux. Puis ces collections spécialisées se sont éteintes ; elles ne sont plus mises à jour, il n’y a plus de budget pour les enrichir et en favoriser la conservation. Ce n’est pourtant pas tant une question d’argent que de reconnaissance. Le roman populaire ne permet pas à ce jour de fonder des repères culturels communs, malgré son entrée dans le monde académique. Il n’est cependant pas impensable que cette patrimonialisation ratée reprenne un jour. Tout est effectivement question de contexte. Un autre exemple intéressant me semble être celui des manuels scolaires. Ils sont très bien connus des historiens de la pédagogie et de la culture scolaire, qui étudient la forme et la fonction de ces écrits à partir du XVIIIe siècle. Cette « certification » ne suffit pas, car ces manuels sont aussi porteurs de valeurs négatives : les enseignants tendent aujourd’hui à les rejeter comme inadaptés à l’instruction, et les communautés les scrutent pour y déceler des discours discriminants, en rapport avec le genre ou l’époque coloniale par exemple.

Les débuts de la patrimonialisation sont difficiles à dater. Les historiens nous ont appris que c’est la perte d’usage puis la « redécouverte » qui marquent le point de départ de la patrimonialisation. Cette redécouverte s’accompagne en effet de l’attribution de nouvelles valeurs. C’est très net, par exemple, avec les livres de cuisine. Fripés et graissés par la pratique culinaire, rendus obsolètes par l’apparition de nouvelles règles diététiques et par l’évolution du goût, ils ne « valaient » plus rien. Avec la patrimonialisation de la gastronomie comme élément identitaire français (le bistrot, les étoiles dans les guides de restaurants, des médias dédiés…), les anciens livres de cuisine ont été redécouverts comme de possibles supports de cette identité. D’une certaine manière, ils la valident en prouvant que la cuisine française est une réalité immémoriale. Des bibliothèques, comme à Lyon ou à Dijon, développent des « fonds gourmands » constitués de livres de cuisine pas forcément anciens, mais aussi d’éphémères gastronomiques, comme les menus de cérémonies privées ou les cartes de restaurant. L’avenir dira si cette patrimonialisation est aboutie, stabilisée ou si elle peut régresser.

J.D. – Au cours de son histoire, le patrimoine écrit a vécu des moments de gloire et des moments d’oubli.  La vigueur avec laquelle il a été défendu semble fortement en corrélation avec le niveau de support des pouvoirs publics. Vous notez d’ailleurs des investissements accrus dans différentes phases historiques, notamment lors d’une montée du nationalisme, par exemple. Diriez-vous que le patrimoine écrit est le résultat d’une constante négociation entre les intérêts présents et les artefacts tirés de l’héritage passé?

F.H. – Oui, tout à fait. Le patrimoine, c’est une lecture du passé à partir des impératifs du présent et le patrimoine écrit ne déroge pas à la règle. Le public invité à admirer un livre d’heures, même s’il n’est plus christianisé et ne comprend pas grand-chose au temps liturgique d’autrefois, est conditionné pour y voir autre chose qu’un livre de prières. La médiation qui en est faite propose de le considérer comme un reportage sur les us et coutumes du Moyen Âge, comme un témoignage des rapports de force entre serfs et paysans, comme un ultime degré d’aboutissement de l’art français de la miniature. Or, un livre d’heures n’est rien de cela : la patrimonialisation repose sur un détournement de l’usage initial. Ce détournement est visible aussi dans la frénésie qui anime les pouvoirs publics, nationaux ou locaux, dès qu’il s’agit d’archives littéraires (brouillons, correspondances, papiers personnels d’écrivains, épreuves annotées…). Des budgets considérables sont alloués à l’acquisition de ces papiers d’écrivains en France, mais aussi en Italie et sans doute ailleurs. Si cette collecte présente un indéniable intérêt scientifique, puisqu’il favorise la génétique des textes, elle est clairement menée pour d’autres raisons : fonder un panthéon national ou régional de gloires littéraires, créer un lien entre littérature et territoire, alors même que ce lien n’est pas avéré : Flaubert n’est certainement pas réductible à la Normandie ! Le brouillon d’écrivain, par ailleurs souvent illisible par un néophyte, est considéré comme une photographie sur le vif de l’acte créateur : c’est l’écrivain en pleine inspiration, en quelque sorte. Ces acquisitions permettent d’écrire une histoire littéraire à différentes échelles de territoire, pour donner du sens à celui-ci, et à faire de la littérature une composante essentielle du génie national ou local. À ce prix – au sens propre, car cela coûte cher – les pouvoirs publics espèrent sans doute implicitement favoriser la cohésion culturelle et sociale.

J.D. – Dans votre ouvrage, on découvre des parcours très variés de collection. Des bibliothèques personnelles ayant appartenu à des personnalités influentes sont devenues des petits musées régionaux, de véritable source de fierté et de promotion de la culture et de l’histoire pour leur communauté respective. Dans le contexte d’une société en quête de repères et d’authenticité, et pour laquelle la nostalgie est devenue un argument de marketing, sommes-nous devant une surenchère de patrimonialisation?

F.H. – Sous le regard des sciences humaines et sociales, la patrimonialisation paraît en effet quelque peu artificielle, puisqu’elle enrôle des objets en les détournant de leur usage initial. Dans le cas des bibliothèques, il est intéressant de souligner que ce processus, parfaitement assumé dans des politiques documentaires explicites, est aussi une manière pour les institutions de réclamer une place dans l’ensemble des lieux du patrimoine. En France, elles n’ont pas toujours été identifiées comme telles, la lecture publique occupant l’essentiel des forces et des budgets. Depuis vingt ans, le patrimoine est devenu un véritable argument politique pour les bibliothèques, qui avancent que ces fonds documentaires peuvent participer à la cohésion du territoire et de ses habitants. En participant à la « fabrique du patrimoine écrit », elles justifient leur existence, en quelque sorte. Elles deviennent des instances de vigilance qui saisissent les objets écrits – et, aussi, de plus en plus souvent, graphiques – au moment où ils commencent à permettre des relectures du passé au service des enjeux du présent.

J.D. – La collection comme pratique culturelle est évidemment un élément d’analyse incontournable en matière de patrimoine écrit. Les différents professionnels exercent tout un travail d’acquisition, d’interprétation, de catalogage, de présentation, bref un travail de délimitation de la collection, en sélectionnant ce qui sera inclus et ce qui sera écarté. La collection met l’emphase sur les liens qui unissent les différents documents conservés dans un lieu commun; ils sont unis par une idée ou une thématique qui les chapeaute. La collection porte ainsi une charge signifiante en elle-même, parfois sans être en relation directe avec le contexte d’origine. Dans l’introduction de l’ouvrage, vous disiez d’ailleurs : « ils sont à la fois les tombeaux et le lieu de réactivation ». Quelle(s) fonction(s) occupe le patrimoine écrit dans notre société?

F.H. – Le patrimoine écrit fascine parce qu’il reste malgré tout mystérieux. Il suffit de songer à la littérature fondée sur des histoires de manuscrits volés qui engendrent des crimes ou des aventures extraordinaires ! Il rappelle la fonction essentielle de l’écrit dans la civilisation occidentale : fonction probatoire, fonction symbolique, fonction informationnelle, fonction théologique (consigner la Révélation)… Cette polysémie confère une grande plasticité au patrimoine écrit. Il est à la fois un monument – je pense à une bible gothique in-folio à la reliure ouvragée – et le lieu de l’intime comme le furent les toutes petites bibles réformées utilisées en pleine clandestinité à la fin du XVIIe siècle, dont le format réduit permettait de les cacher facilement. Il est un espace d’apprentissage et de divertissement, comme l’enseigne l’exemple des albums enfantins désormais protégés dans des bibliothèques patrimoniales.  Il a le pouvoir de condenser l’espace, comme le montrent les portulans, atlas, et autres recueils cartographiques et descriptions du monde qui se multiplient à partir du XVIe siècle. Il est à la fois une forme tridimensionnelle avec une esthétique propre et un contenu. Il invite à la ritualisation, comme l’ont montré les historiens de la lecture en prouvant que celle-ci obéit à des codes (gestuelle, gestion du temps) inscrits dans un contexte culturel donné, quand il n’est pas lui-même porteur de ritualisation, comme le sont les livres liturgiques.

Pour toutes ces raisons, le patrimoine écrit se prête à trois fonctions, que j’emprunte, en déplaçant un peu son propos, à Michel Melot. Il favorise d’abord l’ostentation domestique par l’étalage de richesse qui doit rassurer celui qui le possède et en imposer à celui qui l’admire. La communauté est donc invitée à se sentir riche de quelque chose. Le patrimoine écrit est en second lieu une instance de validation du marché économique des biens culturels. Si la bibliothèque a payé très cher un manuscrit à un antiquaire, celui-ci en retour peut établir une cote marchande indiscutable puisqu’une institution publique a déboursé cette somme pour l’obtenir. Il ne faut pas négliger le rôle des pouvoirs publics dans le marché du patrimoine écrit (archives et manuscrits). À partir du moment où les bibliothèques se sont mises à collecter et exposer (donc à authentifier) des manuscrits d’écrivains, ceux-ci ont vu leurs prix s’envoler. Enfin, le patrimoine écrit est un fait de croyance : il exploite la propension au fétichisme et au voyeurisme qui attire le visiteur vers l’objet unique, le rare, le spécial, le précieux, l’original, le sacré, du moment que les objets ont été préalablement « canonisés » par les collectionneurs, les érudits et les bibliothécaires. Ces trois fonctions ne sont cependant efficaces qu’avec un important travail de médiation de la part des agents des bibliothèques, et c’est là que le patrimoine écrit requiert des compétences particulières, pour transformer un objet fermé en une cristallisation de significations positives.

J.D. – La matérialité est un aspect important du patrimoine écrit. L’objet, son histoire et son état (les marques laissées par le passage du temps) témoignent de son parcours et on leur accordera autant d’importance sinon plus que son contenu en tant que tel. En ce sens, la question de la numérisation de ces objets n’est pas sans avoir un impact énorme, notamment sur la question de l’appauvrissement de l’environnement sensoriel propre à la consultation de l’objet dans un environnement numérique. De plus, plusieurs médiations nouvelles s’y ajoutent, notamment l’ajout de métadonnées, provoquant ce que Roger T. Pédauque nomme une redocumentarisation. Est-ce la fin du rapport physique avec le patrimoine?

F.H. – Je dirais plutôt que la numérisation invite à des rencontres plus solennelles encore avec les objets originaux. Les bibliothèques, tout en numérisant à tout crin, multiplient aussi les occasions de mettre les usagers au contact des documents précieux, mais en ritualisant cette expérience pour lui donner un caractère presque cérémoniel : visites des réserves sur rendez-vous, conférences avec possibilité d’examiner de près les documents, etc. Les sens sont effectivement sollicités dans cette opération et ils donnent au public, toujours restreint, un sentiment de privilège. Quant aux métadonnées, elles engendrent de nouvelles mises en ordre du patrimoine écrit. Là où l’ordonnancement dépendait du support (manuscrit vs imprimé, écrit vs graphique, archives vs collections de livres, etc.) et de la cote, avec sa part d’arbitraire, les métadonnées introduisent de nouvelles manières de classer, par la chronologie, par les images, par le sujet, par les agents qui ont contribué à donner du sens aux objets, qu’ils soient auteur, traducteur, éditeur, collectionneur par exemple. Des corpus inédits surgissent et pour cette raison, l’enrichissement des objets numérisés par les métadonnées mérite une réflexion scientifique très approfondie.

En outre, la numérisation se prête à des réappropriations étonnantes, qui passent éventuellement par une rematérialisation des objets. Je suis chaque année frappée par l’inventivité des services de communication des bibliothèques en matière de cartes de vœux. Je reçois en janvier de jolis cartons qui reprennent des motifs de documents patrimoniaux (enluminures, gravures, poèmes, lettrines historiées) en les détournant, en transformant les dimensions, en les tronquant, en les sortant de leur contexte, pour fabriquer une véritable image de marque de l’institution. Et que dire des bibliothèques qui proposent à des ateliers de tatoueurs des répertoires de motifs tirés de manuscrits ou d’imprimés anciens ?

J.D. – Le patrimoine écrit, ce n’est pas que des mots. Un chapitre fort pertinent de votre ouvrage rappelle l’importance de métiers et passions connexes : l’iconographe, l’artiste, le graphiste, le calligraphe, l’enlumineur, l’amateur médiévaliste, etc. Le patrimoine écrit entretient des liens avec l’histoire du design, notamment. L’album comme manière de réunir et conserver des photos, timbres, cartes, est après tout l’ancêtre des Pinterest, Instagram et Flickr de notre époque. L’analyse des différents liens qui unissent ces pratiques donne naissance à des analyses très intéressantes sur le plan sociologique. Doit-on considérer ces collections sur support numérique comme étant le patrimoine écrit de demain?

F.H. – C’est difficile de prédire, mais pourquoi pas ? Le web fait déjà l’objet d’un archivage, et en France ce sont justement les bibliothèques qui s’en chargent. La question est plutôt de savoir ce que la matérialité fait au patrimoine. Le patrimoine écrit a-t-il besoin d’être matérialisé dans le parchemin ou le papier pour être reconnu comme tel ? Pour le moment, la réponse est « oui ». Je crois aussi que la patrimonialisation ne peut pas faire l’économie de la perte, de la disparition, du tri hasardeux ou raisonné. Les biens écrits qui nous paraissent précieux le sont parce qu’ils sont considérés comme des rescapés de nombreux aléas. Dans le cas des collections numériques, il faudra sans doute en passer par cette déperdition pour que la patrimonialisation puisse s’amorcer. Comme le web a la réputation – sans doute fantasmée – d’une conservation éternelle, ce sera peut-être un obstacle à ce processus. L’avenir nous le dira !

J.D. – L’histoire du patrimoine écrit partage un lien naturel avec l’histoire des moyens de communication. L’écrit semble actuellement vivre une transition radicale, bien que cette inquiétude ait été énoncée à plusieurs reprises tout au long de l’évolution des techniques d’impression. Est-ce que l’utilisation généralisée des formats numériques amplifie ce sentiment d’urgence à propos de la préservation du patrimoine écrit? Quels sont, selon vous, les plus grands enjeux pour le patrimoine écrit dans les années à venir? 

F.H. – Il est certain que la révolution numérique a obligé la société à reconsidérer les supports imprimés ou manuscrits comme des biens archéologiques en puissance. Le renouveau de la pratique de la calligraphie et enluminure amateur est indiscutablement lié à ce sentiment d’une perte imminente non pas d’un support – puisque les bibliothèques se chargent de les conserver pour l’éternité – mais de gestes, de savoir-faire, d’une économie de la pensée, voire de valeurs morales comme la patience, la persévérance. Comme vous le dites, ce n’est pas nouveau. Dans un autre domaine, l’arrivée de la chromolithographie dans les années 1840, qui a joué un rôle essentiel dans la culture visuelle de masse, a provoqué un regain d’intérêt pour les techniques anciennes d’illustration, notamment la xylographie. C’est à la faveur de cette popularisation de l’image que l’illustration médiévale a été redécouverte. Cette redécouverte des bois gravés a engendré à son tour une redécouverte de l’incunable. L’historien sait observer avec recul ces redécouvertes : elles procèdent surtout de l’interprétation. En effet, beaucoup d’images xylographiques du XVe ou du début du XVIe siècle étaient déjà populaires, bon marché, faites pour le plus grand nombre. Elles sont devenues au XIXe siècle le signe distinctif d’une élite collectionneuse.

Au regard de ce que nous dit l’histoire de la patrimonialisation, je dirais que les enjeux à venir du patrimoine écrit sont tout simplement les enjeux de la culture écrite au XXIe siècle : servir de repoussoir à l’illettrisme qui regagne du terrain ; favoriser l’harmonie et le consensus culturel malgré les fractures sociales et civilisationnelles ; illustrer le multiculturalisme de la société.

 

Pour en savoir plus: https://presses.enssib.fr/catalogue/la-fabrique-du-patrimoine-ecrit

 

 

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