Patrimoine

Archives et mémoire collective à l’échelle nationale

Par Laura-Marie THIBAULT, étudiante à l’EBSI

Le document constitue un moyen de remédier aux faiblesses de notre mémoire. En effet, les sociétés les plus anciennes se sont mises à conserver des documents afin d’enregistrer de l’information et pallié ce phénomène de la mémoire humaine, c’est-à-dire l’oubli[1]. À travers l’histoire des civilisations, il est possible de remarquer que les peuples suivent cette tendance selon laquelle ils ressentent un besoin de conserver la trace de leur vécu au niveau social, économique et politique[2]. Ainsi, par « leur qualité de témoins », ces documents que l’on qualifie d’archives constituent la mémoire des organisations, des nations, ou même de l’humanité[3] depuis l’apparition de l’écriture. Donc, le thème « archives et mémoire », plus précisément, l’importance non négligeable des archives dans la préservation et l’élaboration de la mémoire collective à l’échelle nationale, correspond au sujet abordé au sein de ce présent travail. Pour ce faire, il sera d’abord démontré de quelle manière la mémoire collective et les archives constituent un devoir de famille et de société. Ensuite, il sera question du rôle de l’archiviste dans l’évolution de la mémoire collective nationale.

Toutefois, avant de traiter des aspects mentionnés ci-dessus, il ne faut pas omettre de définir le concept de « mémoire collective ». En résumé,

 « La mémoire collective contribue à la formation de l’identité propre à tous les groupes sociaux, depuis les petits groupes d’intérêt jusqu’aux communautés et aux nations. Elle englobe les histoires relativement au passé du groupe et en conservant pieusement certains évènements et expériences en tant que passé commun, elle renferme des valeurs, des rituels et des directions pour de futures actions[4]».

Tout d’abord, la mémoire collective et les archives incarnent un devoir de famille et de société. Pourquoi la mémoire collective et les archives peuvent-elles être considérées comme une « affaire de famille » ? La réponse est simple, les familles possèdent un patrimoine, lequel se compose entre autres d’archives qui permettent parfois de lever le voile sur le quotidien des citoyens d’une nation à différentes époques. En effet, des écrits authentiques sur le quotidien issus des fonds d’archives familiaux sont de plus en plus sollicités par les archivistes pour offrir un caractère plus réaliste de la mémoire collective de la nation[5]. Il s’agit d’une pratique répandue dans de nombreux pays occidentaux. Par exemple, l’Institut national néerlandais pour la documentation sur la guerre (RIOD), prit l’initiative en 1946, d’encourager la population néerlandaise à céder ses journaux, correspondances et photos de guerre dans l’espoir de recueillir des archives d’une grande valeur historique grâce auxquelles l’institut a pu consolider une mémoire collective fidèle autour de la tragédie de la Seconde Guerre mondiale[6]. Cette démarche permit la création d’un vaste fonds d’archives, lequel comprend notamment le célèbre journal d’Anne Frank [7]; un témoignage qui a changé à jamais la mémoire collective néerlandaise, et même, dans ce cas-ci, la mémoire collective internationale de la Seconde Guerre mondiale et de l’holocauste. Un autre exemple, cette fois au niveau régional, mais qui contribue tout de même au développement d’une mémoire collective nationale est le travail des archivistes de la revue québécoise « Hier encore »[8]. En résumé, la société d’archives de la région de l’Outaouais fait appel aux familles de cette région afin d’acquérir des archives, puis en faire le propos de publications dans la revue réservée à cet effet. Il s’agit d’une démonstration éloquente du travail des archivistes dont l’objectif vise l’enrichissement de la mémoire collective tout en la préservant et en la diffusant.

La mémoire collective et les archives correspondent donc à un travail de société. En effet, les familles, mais aussi les institutions, comme le gouvernement ou les centres d’archives nationales, sont porteuses de la mémoire collective par les archives. Selon le document sur la Préservation de la mémoire archivistique et historique du gouvernement du Canada, le rôle des archives nationales comprend « la préservation de la connaissance de notre histoire nationale et de notre mémoire collective au profit des générations futures. [9]» Pour y parvenir, les Archives nationales procèdent à une évaluation des archives, laquelle s’appuie sur des objectifs généraux, dont celui de préserver les documents qui contiennent des renseignements propres au gouvernement et qui enrichiront considérablement la compréhension de l’Histoire du Canada, de la société, de la culture canadienne, des Canadiens et Canadiennes[10]. Enfin, les Archives nationales ont la responsabilité de préserver la mémoire archivistique et historique du gouvernement du Canada, et, par conséquent, « se doivent d’expliquer aux Canadiens — et à toute autre personne qui souhaiterait utiliser leurs fonds d’archives — comment et pourquoi les décisions sont prises en ce qui a trait à la préservation archivistique des documents gouvernementaux[11]».

 Cependant, qu’il soit question des archives familiales ou nationales, visant la construction et de la mémoire collective, il faut toutefois garder en tête que tout document n’est pas utile, puis, qu’il est impossible de tout conserver. Les documents d’archives doivent avoir une valeur de témoignage et d’information, mais ils doivent également être porteurs de sens pour la société. C’est pourquoi l’archiviste détient un rôle clé dans l’élaboration, la préservation et la diffusion de la mémoire collective à l’échelle nationale. En effet, l’archiviste a le pouvoir de déterminer les documents qui ont une valeur archivistique ou historique, et de préciser les modalités de leur préservation[12]. Les archives alimentent la mémoire collective, mais elles n’y parviennent pas par elles-mêmes. Autrement dit, le travail de l’archiviste influence la mémoire collective en évaluant les archives à conserver définitivement et en déterminant lesquelles seront accessibles au public et aux experts. Ces tâches effectuées par l’archiviste alimentent ainsi la mémoire sociale[13]. Par conséquent, il est possible d’affirmer que les archivistes constituent peu à peu la mémoire collective de la société[14].

En conclusion, l’apport de la société, c’est-à-dire des familles et des autorités étatiques, dans la construction d’une mémoire collective à travers les archives nationales aborde d’une manière intéressante la question de la mémoire à travers les archives. J’aurais pu y inclure d’autres parties prenantes de la société, telles que les entreprises ou d’autres organisations, mais je trouvais pertinent d’observer le lien que créer les archives définitives au sein d’une société entre la population et son gouvernement, dans le but de contribuer à l’évolution d’une mémoire collective nationale. De plus, cet angle des archives dans la mémoire collective à l’échelle nationale, pour traiter du sujet d’archives et de mémoire, permet de constater que les archivistes, en évaluant la valeur d’information des archives, en les conservant, en cherchant à acquérir de nouveaux fonds d’archives, en sollicitant les familles, par exemple, en disposant de leur pouvoir de gestion des archives gouvernementales, et en diffusant les archives, rendent dynamique la mémoire collective nationale et constitue un lien fondamental entre les archives et la mémoire collective des sociétés.

Crédit : André Querry   CC BY-NC-ND 2.0

***

* Ce texte est une version révisée et augmentée d’un travail pratique réalisé dans le cadre du cours ARV1050 – Introduction à l’archivistique – donné au trimestre d’hiver 2019 par Isabelle Dion à l’EBSI, Université de Montréal.

Bibliographie

Brown, Richard. Préservation de la mémoire archivistique et historique du gouvernement, Site de la bibliothèque et Archives du Canada, [En ligne], 2001, https://www.bac-lac.gc.ca/fra/services/…gouvernement/…/Preservation-memoire.pdf (Page consultée le 13 avril 2019).

Cartier, François. « L’histoire des archives », Studium : Arv1050-Introduction à l’archivistique, [En ligne], 2019 (Page consultée le 10 avril 2019).

Couture, Carol. « Les archives, miroir de la société, mémoire de l’humanité : Une ressource essentielle pour l’éducation au XXIe siècle », Archives, [En ligne], vol. 27, no2, 1995, https://www.archivistes.qc.ca/revuearchives/vol27_2/27-2-couture.pdf (Page consultée le 13 avril 2019).

DuSablon, Marie-Ève. « Replongez dans la mémoire collective grâce aux archives », Radio-Canada, 2018, https://ici.radio-canada.ca/info/videos/media-7860222/replongez-dans-memoire-collective-grace-aux-archives (Page consultée le 10 avril 2019).

Favreau, Stéphanie et Julie Bellefeuille. « Les archives, notre mémoire collective », Histoire Québec, [En ligne], vol.22, 2017, https://id.erudit.org/iderudit/84309ac (Page consultée le 13 avril 2019).

Lessard, Rénald. « Les archives publiques au Québec : La difficile construction d’une mémoire collective » Archives, [En ligne], vol. 36, no2, 2004-2005, http://www.archivistes.qc.ca/revuearchives/vol36_2/36-2_lessard.pdf (Page consultée le 13 avril 2019).

Lemay, Yvon et Anne Klein. « Mémoire, archives et art contemporain », Archivaria, [En ligne], no73, 2012, https://archivaria.ca/archivar/index.php/archivaria/article/view/13386 (Page consultée le 14 avril 2019).

Paré. Isabelle. « Fragments de mémoire collective », Le Devoir, [En ligne], 2013, https://www.ledevoir.com/culture/370434/fragments-de-memoire-collective ( Page consultée le 13 avril 2019).

[1] Cartier, François. « L’histoire des archives », Studium : Arv1050-Introduction à l’archivistique, [En ligne], 2019 (Page consultée le 10 avril 2019).

[2] Favreau, Stéphanie et Julie Bellefeuille. « Les archives, notre mémoire collective », Histoire Québec, [En ligne], vol.22, 2017, https://id.erudit.org/iderudit/84309ac (Page consultée le 13 avril 2019). p.20

[3] Lemay, Yvon et Anne Klein. « Mémoire, archives et art contemporain », Archivaria, [En ligne], no73, 2012, https://archivaria.ca/archivar/index.php/archivaria/article/view/13386 (Page consultée le 14 avril 2019). p.107

[4] Ibid, p.118

[5] Favreau, Stéphanie et Julie Bellefeuille, op. cit., p.20-22

[6] Paré. Isabelle. « Fragments de mémoire collective », Le Devoir, [En ligne], 2013, https://www.ledevoir.com/culture/370434/fragments-de-memoire-collective ( Page consultée le 13 avril 2019).

[7] Ibid

[8] DuSablon, Marie-Ève. « Replongez dans la mémoire collective grâce aux archives », Radio-Canada, 2018, https://ici.radio-canada.ca/info/videos/media-7860222/replongez-dans-memoire-collective-grace-aux-archives (Page consultée le 10 avril 2019).

[9] Brown, Richard. Préservation de la mémoire archivistique et historique du gouvernement, Site de la bibliothèque et Archives du Canada, [En ligne], 2001, https://www.bac-lac.gc.ca/fra/services/…gouvernement/…/Preservation-memoire.pdf (Page consultée le 13 avril 2019). p.2

[10] Ibid, p.3

[11] Ibid, p.4

[12] Ibid, p.2

[13] Lemay, Yvon et Anne Klein, op. cit., p.113

[14] Couture, Carol. « Les archives, miroir de la société, mémoire de l’humanité : Une ressource essentielle pour l’éducation au XXIe siècle », Archives, [En ligne], vol. 27, no2, 1995, https://www.archivistes.qc.ca/revuearchives/vol27_2/27-2-couture.pdf (Page consultée le 13 avril 2019) p.21

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