Profession

Débat: Le dessèchement de la profession d’archiviste

Quel avenir pour le métier d’archiviste? Convergence publie cette semaine le point de vue de deux de nos collègues suisse. Nous vous invitons à réagir et nourrir le débat dans la section commentaire ici-bas.

Par Gilbert Coutaz, directeur honoraire des Archives cantonales vaudoises, Suisse

Appelé à rédiger un hommage professionnel, j’ai été amené à considérer la transformation du métier d’archiviste, entre celui exercé par la génération que j’ai côtoyée dès mai 1981 et celle que j’ai quittée en juin 2019. On a parlé de fracture au sein de la communauté, de rupture dans les pratiques, d’une mésintelligence entre les anciens et les modernes, ces derniers bousculés par les nouvelles technologies et l’archivage électronique. Assurément, la rapidité et la densité des mutations ont rudoyé les modes opératoires, renouvelé la formation et amplifié la charge de travail.

Mais, alors qu’on aurait pu s’attendre à un élargissement de la vision de l’archivistique, en particulier dans les fonctions directoriales, on constate au contraire une forte spécialisation des tâches jusqu’à ne plus répondre, dans les institutions, de périodes historiques et de domaines de connaissances. Au lieu de s’ajouter, l’informatique a pris le pas sur les autres disciplines, favorisée par le manque d’effectifs. On a cru justifié de rejeter l’érudition, la discrétion, la curiosité, la disponibilité des prédécesseurs pour leur opposer les exigences chronophages du numérique. Alors qu’un archiviste devrait valoriser ses spécificités, il se fourvoie dans les aspects techniques. C’est fort d’un partenariat équilibré, et non subordonné qu’il réussira dans les politiques de gestion des archives.

Sécheresse. Jean-Marc Linder CC BY-NC 2.0

Le rétrécissement des compétences se mesure à l’appauvrissement de l’expertise de l’archiviste, à son éloignement de la culture archivistique et à la superficialité du propos. Or si nos devanciers revenaient au premier plan, ils nous enseigneraient que le disque dur et le cloud comme espaces de conservation ont leur correspondant dès le 13e siècle avec le registre de notaire, qui révolutionne alors la société en voie de scripturalité, deux siècles avant l’imprimerie. Le notaire enregistre les actes sous forme de minutes, les formalise complètement sur parchemin, pourvus de toutes les clauses usuelles et des signes de validation. La pérennité est garantie par la désignation de commissaires du vivant du notaire, chargés de reprendre les registres du notaire décédé. L’écrit est institutionnalisé comme preuve en cas de contestation. Le seing manuel, le scellement anticipent l’empreinte informatique. La diplomatique, dans sa discrimination de l’authentique du faux, fout un coup de vieux au numérique.

Et c’est justement cette génération antérieure d’archivistes qui interpelle aujourd’hui. Jugée dépassée avec l’irruption de la micro-informatique et d’Internet, elle avait à son avantage le service public bienveillant, existait et s’imposait par ses personnalités sans les réseaux sociaux, et se mettait au service de la profession, et non l’inverse. S’y référer permet de mesurer l’écart entre l’« honnête homme/femme » et l’archiviste technicien/ne, entre le savoir unifié et le savoir exclusif.

***

La réplique, par William Yoakim, archiviste chez Etat de Genève, Suisse

Votre texte m’interpelle sur plusieurs points.

Premièrement, il me rappelle les discussions qui se sont déroulées au Québec au début des années 1980 quand Rousseau et ses confrères ont voulu proposer une définition unique des archives et qu’ils souhaitaient regrouper sous une seule et même famille les archivistes et les records managers. Très rapidement, les tâches spécifiques assumées par ces deux corps de métier rendaient impossible un tel rapprochement sans dénaturer les documents et les archives qu’ils traitaient et qui devenaient de simples « supports d’information ». Je pense que l’archivistique est riche et diversifiée.

Nous nous devons de chérir cette richesse en la reconnaissant pleinement et en défendant chacune de ses spécificités. Je pense que vous serez d’accord pour dire que le contexte actuel demande à ce que des archivistes se spécialisent dans l’archivage numérique pour répondre à des besoins d’une administration publique et aux usages de certains de nos lecteurs qui évoluent. Ces archivistes forment alors un groupe d’experts qui ne doivent effectivement en aucune manière être placés au-dessus ou en dessous de leurs collègues qui effectueraient des tâches que certains jugeraient plus « classiques ». Par ailleurs, les restrictions budgétaires que vous mentionnez dans votre intervention font justement qu’il existe très peu d’archivistes n’effectuant que de l’archivage électronique ou ne traitant uniquement que du numérique. Ainsi, beaucoup de responsables gardent un pied, nécessaire, dans les tâches classiques, mais fondamentales de la profession comme l’aide aux lecteurs, la production d’inventaire ou encore la participation à des programmes de diffusion en plus du maintien des documents dans des conditions adéquates. Ainsi, je ne suis pas sûr de voir une paupérisation culturelle dans les capacités des archivistes suisses actuels.

Deuxièmement, concernant les supports électroniques, vous avez raison de dire que le numérique n’a pas tout inventé et que nous ne devons en aucune manière faire fi du passé. Ce serait une bêtise ! Cependant, ce que les travaux d’Interpares nous disent est que nous devons prendre en considération cette nouvelle réalité numérique et adapter nos méthodes. Ne pas totalement les remplacer ou les oublier, mais les adapter à nos nouveaux supports d’enregistrement. Il s’agit là d’un des fondements de notre profession qui a toujours su s’adapter et qui le fera encore demain.

Finalement, je ne pense pas que les archivistes actuels soient moins bienveillants que ceux d’avant. Nous serons d’accord pour dire que nous conservons pour diffuser. Le numérique a alors permis de toucher des personnes qui ne venaient pas dans nos salles de lecture. Je pense ne pas trop m’avancer en affirmant que le nombre de recherches que les archivistes suisses reçoivent de leurs lecteurs ne cesse de croître. Ainsi, un travail de proximité avec nos lecteurs est maintenu. Nous nous devons de maintenir un service en salle de qualité, mais nous nous devons également de répondre présents pour les personnes qui usent des nouvelles technologies pour établir un contact avec les archives.

Ainsi, l’archivistique regroupe différentes professions et spécialisations. Elle est forte de ces richesses et il nous appartient, à nous, les professionnels, de ne pas rentrer en conflit et de les chérir.

 Je vous remercie pour ce débat et à très bientôt.

***

À Propos : Gilbert Coutaz a été président de l’Association des archivistes suisses de1997 à 2001 ainsi que directeur des Archives cantonales vaudoises de1995 à 2019. Également historien, vous retrouverez ici sa biographie ainsi que la liste complète de ses ouvrages.

William Yoakim est titulaire d’un doctorat en histoire/archivistique(Université Laval à Québec). Sa thèse, présentée en février 2022, a pour titre « L’exploitation des archives dans le cadre du projet de restauration de Place Royale de Québec (1967-1996) ».  Durant l’accomplissement de cette thèse, William Yoakim a assumé la charge d’enseignement du cours GAD2105 – Conservation des Archives à l’Université Laval. Il est archiviste aux Archives d’Etat de Genève.

*Les textes présentés ici ont été publiés initialement sur le LinkedIn de l’auteur.

Une réflexion sur “Débat: Le dessèchement de la profession d’archiviste

  1. Nouvelle et flatteuse reprise d’un post qui avait déjà fait l’objet, à sa parution, de différents commentaires et d’une réplique de ma part aux remarques de @William Yoakim, https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:6906516251787493376/
    Lors de ma carrière sur le plan international, entre 1992 et 1999 au sein de la Section des associations professionnelles d’archivistes du Conseil international des archives,
    qui a porté avec succès en 1996 le Code international des archivistes, j’ai eu la chance de côtoyer des personnalités des écoles francophone (québécoise) et anglophone d’archivistique canadienne : Robert Garon, Louise Gagnon-Arguin, Carol Couture, Normand Charbonneau, Nancy Marelli, Marion Beyea, Daniel Ducharme et Marcel Caya. A leur façon, elles ont démontré que l’archivistique pouvait évoluer et singulièrement innover, sans s’effacer devant les nouvelles technologies et mettre un genou à terre devant la dictature de l’informatique. Ce serait faire fausse route que de penser que je rallume la querelle des anciens et des modernes.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s