Patrimoine

Les archives hospitalières laïques au Québec: le cas du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM)

Par Julien Bréard, spécialiste en procédés administratifs – Gestion documentaire, CHUM

Établissements hospitaliers gérés par des communautés religieuses

Les premiers hôpitaux du Québec ont été créés au 17e siècle avec l’arrivée des premiers colons français[1]. L’Hôtel-Dieu de Québec a été fondé en 1639 et l’Hôtel-Dieu de Montréal en 1642. Ces établissements étaient administrés par des communautés religieuses[2]. Pour la plupart féminines, celles-ci s’occupaient notamment des soins infirmiers, de la pharmacie, de l’entretien et des archives médicales, tout en gérant l’ensemble du bâtiment. Dans les faits, il n’y avait que les soins médicaux qui étaient laissés à des laïcs (des médecins ou des chirurgiens).

Cette mainmise du clergé catholique sur le système hospitalier canadien-français devait perdurer jusque dans les années 1960-1970 avec l’étatisation progressif du système de santé québécois et du système hospitalier dans son ensemble.

Aujourd’hui, les archives historiques de ces établissements qui ont appartenu à des communautés religieuses sont restées la propriété de celles-ci; elles font partie de leur patrimoine historique. Par exemple, les archives historiques de l’Hôtel-Dieu de Montréal jusqu’aux années 1970 appartiennent aux Religieuses hospitalières de Saint-Joseph, tandis que celles de l’Hôtel-Dieu de Québec appartiennent à la communauté religieuse des Augustines de la Miséricorde de Jésus.

Mais qu’en est-il des archives historiques des hôpitaux qui n’ont jamais appartenu à des communautés religieuses?

Exemples d’hôpitaux laïcs : Hôpital Notre-Dame et Hôpital Saint-Luc

Tous les hôpitaux francophones du Québec n’ont pas été fondés et gérés par des communautés religieuses. Dès le 19e siècle, plusieurs d’entre eux l’ont justement été par des laïcs et cela, malgré l’omniprésence de l’Église catholique sur le système de santé.

Tout en maintenant une étroite collaboration avec des membres du clergé et des communautés religieuses, ces hôpitaux laïcs avaient la particularité d’avoir une haute direction essentiellement entre les mains de groupes de médecins. Bien que certaines tâches spécifiques se retrouvaient souvent aux mains de religieuses (ex : soins infirmiers, entretiens, tenue des dossiers des patients, etc.), les principales décisions étaient prises par des laïcs.

Ce fut le cas justement de l’Hôpital Notre-Dame de Montréal et de l’Hôpital Saint-Luc de Montréal, deux établissements hospitaliers qui allaient devenir parmi les plus gros et les plus importants de la ville de Montréal, voire même du Québec.

L’Hôpital Notre-Dame a été fondé en 1880, essentiellement par un groupe de médecins de la faculté de médecine de l’Université Laval à Montréal qui désiraient avoir un lieu permettant à leurs étudiants d’y faire régulièrement des observations sur des patients (et par la même occasion de se pratiquer). Déménagé sur la rue Sherbrooke, juste devant le parc Lafontaine, cet hôpital était devenu, à partir des années 1950, un des plus prestigieux du Québec, notamment en raison du dynamisme de son centre de recherche. En 1996, il comptait plus de 4000 employés.

De son côté, l’Hôpital Saint-Luc de Montréal était fondé, en 1908, par un groupe de médecins désireux d’offrir des soins de santé gratuits à des enfants d’un quartier défavorisé de Montréal. Avec les années, cet hôpital, anciennement situé aux coins de la rue Saint-Denis et du boulevard René-Lévesque, était devenu une référence dans le domaine de la médecine communautaire. En 1996, il comptait plus de 3000 employés.

Ces hôpitaux n’ont jamais appartenu à des communautés religieuses; leurs archives historiques sont donc naturellement demeurées leur propriété.

Création du CHUM

En 1996, le gouvernement du Québec créait le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), un méga-hôpital, en procédant à la fusion de l’Hôtel-Dieu de Montréal, de l’Hôpital Notre-Dame et de l’Hôpital Saint-Luc. Le but de cette fusion était de doter Montréal d’un super hôpital francophone répondant aux plus hauts standards de la médecine, de la recherche et des soins infirmiers.

Centre hospitalier de l’Université de Montréal (Source : CHUM)

Les premiers bâtiments du CHUM ont été inaugurés en 2014 alors que les principaux pavillons l’ont été en 2017 à l’emplacement même de l’ancien Hôpital Saint-Luc qui avait été préalablement détruit.

Hôpital Saint-Luc de Montréal vers 1950. (Source : Archives du CHUM)

Avec cette fusion, les archives historiques de ces hôpitaux (à l’exception de celles de l’Hôtel-Dieu avant les années 1970 qui restent la propriété des Religieuses hospitalières de Saint-Joseph) se retrouvent sous la propriété du CHUM. L’établissement s’est rapidement doté d’une équipe de gestion documentaire[3] dont un des mandats fut de préserver et de rendre accessible ce patrimoine historique hospitalier.

Les archives hospitalières du CHUM

Aujourd’hui, le CHUM est un hôpital moderne avec des installations à la fine pointe de la technologie et qui compte plus de 15 000 employés. Paradoxalement, il possède également un riche patrimoine historique et archivistique hospitalier, probablement l’un des plus importants du monde hospitalier laïc québécois.

Non seulement ces archives hospitalières témoignent de l’histoire de trois importants hôpitaux, mais aussi de l’évolution du système hospitalier québécois depuis plus de 100 ans. Elles racontent notamment l’évolution des structures administratives hospitalières, des pratiques médicales et des soins hospitaliers, de la clientèle hospitalière, des traitements contre les maladies, des liens avec le pouvoir gouvernemental, du financement du système hospitalier, des différentes professions médicales, des formations données, de la recherche effectuée, voire même de la vie quotidienne dans les hôpitaux.

Infirmières de l’Hôpital Notre-Dame vers 1900. (Source Archives CHUM)

Le CHUM possède actuellement plus de 3000 boites d’archives historiques, toutes conservées et préservées dans un dépôt consacré à cet effet. Ces archives historiques du CHUM sont notamment constituées de rapports annuels, de procès-verbaux, de rapports d’activités, de dossiers de médecins et de correspondance.

Il y a également plusieurs types de registres comme des registres financiers ou des registres de patients qui recevaient l’extrême-onction. Il y en a même un, à l’Hôpital Notre-Dame au début du 20e siècle, dans lequel étaient indiqués les montants donnés par des donateurs lors de campagnes de financement. Certaines personnes allant jusqu’à payer… en nature (ex : poule, cochon, etc.).

Étudiantes de l’École des infirmières de l’Hôpital Notre-Dame, date inconnue (Source : Archives du CHUM)

Le CHUM possède également plusieurs centaines de photographies qui racontent différents aspects de la vie quotidienne d’un hôpital du 20e siècle : salle d’opération, chambres, bibliothèque médicale, pharmacie, laboratoires, buanderie, cuisines, école d’infirmières, etc.

Ambulance de l’Hôpital Notre-Dame de Montréal, vers 1950 (Source : Archives CHUM)

En plus de documents textuels et de photographies, les archives historiques du CHUM comprennent également de nombreux objets, eux aussi de véritables témoins de l’évolution historique des soins de santé des dernières décennies. Parmi ces objets, notons un vieux microscope, un rectoscope, des pinces chirurgicales, un écarteur thoracique, un aspirateur à sécrétion, de la vaisselle destinée aux patients et même des recettes de repas qui leur étaient servis[4].

Finalement, à quoi sert de conserver des archives historiques, sinon à les rendre disponibles et à les diffuser? Bien que le traitement et la conservation d’archives historiques ne fassent pas partie du mandat d’un hôpital, celui-ci a quand même l’obligation de le faire en vertu de la Loi sur les archives (A-21.1). Ces archives sont donc disponibles à la consultation.

Dans les dernières années, certaines des archives historiques ont même été diffusées sous la forme d’expositions dans les locaux de l’hôpital. En 2019, une exposition permanente retraçant l’historique des trois hôpitaux fondateurs a été installée dans le hall d’entrée du centre de recherche de l’établissement. L’année suivante, l’équipe de gestion documentaire participait à un événement relié à l’innovation en santé en y présentant une exposition sur l’évolution historique des pratiques chirurgicales, tout en collaborant à la réalisation d’un court vidéo retraçant l’histoire du CHUM et de la médecine au Québec[5].

Exposition « Bâtir la santé au fil des ans », 2019. (Source CHUM)

La gestion, la conservation et la diffusion d’archives historiques ne sont pas des priorités dans le milieu de la santé, tout le monde s’entend là-dessus. Surtout dans un contexte de pandémie mondiale. Cependant, il ne faut pas négliger l’apport que peuvent amener des archives historiques dans un hôpital. Leur diffusion, indépendamment de leur forme, peut certainement agrémenter le séjour du patient (que celui-ci soit hospitalisé ou en attente d’une rencontre avec un professionnel de la santé) et de son accompagnateur dans un établissement de santé. L’attente dans un hôpital peut être longue et parfois difficile. Distraire le patient avec d’anciennes photographies ou d’objets historiques peut être justement une façon de rendre son séjour à l’hôpital un peu moins pénible.

Finalement, la gestion des archives historiques peut être une façon pour les archivistes de mieux se faire connaître au sein de l’établissement. Une occasion de faire connaître leur expertise et leur travail en tant que professionnel de la gestion de l’information. Et c’est une avenue qu’a prise l’équipe de gestion documentaire du CHUM. Mais ça, c’est une autre histoire.

 ***

Bibliographie

FRANCO, M.-C. et M.-E. GOULET, (2017), Le projet de musée-école au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) : un patrimoine révélé à sauvegarder, Histoire Québec, 23 (2).

GAGNON, H. (2002), Soigner le corps et l’âme : les Hospitalières de Saint-Joseph et l’Hôtel-Dieu de Montréal, XVIIe-XXe siècles, Sherbrooke, GGC éditions.

GOULET, D., HUDON, F. et O. KEEL, (1993), Histoire de l’Hôpital Notre-Dame de Montréal, 1880-1980, Montréal, vlb éditeur.

GOULET, D. et R. GAGNON, (2014). Histoire de la médecine au Québec 1800-2000, Québec, Septentrion.

GUÉRARD, F., (1996), Histoire de la santé au Québec, Montréal, Boréal.

LESSARD, R., (2012), Au temps de la petite vérole : la médecine au Canada aux XVIIe et XVIIIe siècles, Québec, Septentrion.

MONNIER, S. et K. Fiorentino (dir.), (2016), Archives hospitalières. Regards croisés, Paris, L’Harmattan.

OUELLET, D., (2018), Les débuts de la prise en charge de la gestion des documents administratifs au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Archives, 47 (2).

[1] À cette époque, selon le modèle français déjà existant, un hôtel-Dieu était destiné exclusivement aux soins des malades, tandis qu’un hôpital général était un lieu destiné à accueillir les plus démunis ou les marginaux de la société (ex : mendiants, vieillards, orphelins, infirmes, etc.).

[2] L’Hôtel-Dieu de Montréal a été fondé par Jeanne Mance, mais à son décès, l’établissement devenait la propriété des Religieuses hospitalières de Saint-Joseph. (Gagnon, 2002)

[3] L’équipe de gestion documentaire du CHUM ne gère pas les dossiers médicaux des patients; ceux-ci relèvent du Service des archives médicales.

[4] En 2013-2016, à l’approche de la fin de la deuxième phase du transfert vers les nouveaux bâtiments du CHUM, un groupe d’étudiants en muséologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) avait entrepris l’inventaire d’objets et d’artefacts ayant une certaine valeur historique qui se trouvaient dans les trois hôpitaux formant le CHUM. Ce travail a permis d’inventorier près d’une centaine d’objets qui se sont ajoutés à ceux déjà conservés dans les dépôts d’archives du CHUM. (Franco M-C et Goulet M-E, 2017).

[5] Ce vidéo peut être visionné à l’endroit suivant : https://www.youtube.com/watch?v=jwWy6xuuZuI

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