Congrès

Dossiers d’actualité et problèmes éthiques applicables aux archives. Ou comment interpréter la déontologie du métier d’archiviste

Par Jonathan David, responsable du blogue Convergence et coordonnateur au CSS Marguerite-Bourgeoys

Compte rendu de la table ronde « Dossiers d’actualité et problèmes éthiques applicables aux archives. Ou comment interpréter la déontologie du métier d’archiviste, au regard de situations particulières ? », animée par Diane Baillargeon, avec la participation d’Anne Klein, François Dansereau, Kathryn Lagrandeur et Hélène Fortier, présenté le 26 mai dernier lors du congrès de l’AAQ.

Le congrès de l’AAQ a accueilli cette année une table ronde sur la déontologie appliquée au métier d’archiviste qui fut riche en réflexions. En cette ère de connexions et d’échanges entre les différents espaces culturels, et où les sensibilités face aux questions éthiques sont fréquentes dans l’espace médiatique, il n’est pas inutile de rappeler que les archivistes, dans le cadre de leur travail  –  qui est tout sauf neutre – ont constamment à se positionner face à des enjeux historiques parfois délicats.

Quand on travaille avec l’histoire, que ce soit celle des « vainqueurs » comme « des vaincus », des « colons » comme des « colonisés », du grand récit national comme celles des communautés qui habitent le territoire, territoire physique autant que culturel ou linguistique, quand on travaille avec la mémoire des gens, au bénéfice de celle des générations de demain, nous avons l’obligation morale de le faire avec le plus grand respect pour les personnes qui sont touchées.

Ayant conscience des impacts potentiels de leur travail, les archivistes se sont positionnés très tôt face à l’importance d’adopter une éthique de travail qui se veut respectueuse. Il existe d’ailleurs au moins deux codes de déontologie qui sont encore aujourd’hui des références :

Code de déontologie du Conseil international des archives, adopté en 1996

Code de déontologie de l’Association des archivistes du Québec

La table ronde de cette année fut l’occasion de réfléchir collectivement sur cette posture éthique de l’archiviste ainsi que sur les manières d’interpréter la déontologie, notamment par rapport à trois problématiques éthiques particulièrement complexes :

  • Les questions de l’absence, de la perte, de la falsification ou de la destruction de documents;
  • Les problèmes liés à l’accessibilité des archives;
  • La contribution de l’archivistique traditionnelle aux dynamiques coloniales.

Dépendamment de la sensibilité des archives que nous traitons, l’exercice de notre métier peut rapidement devenir un lieu de tension entre les contraintes professionnelles et l’idéal éthique que l’on projette ou souhaite projeter sur notre profession. La question éthique débute avec une question sur une question : pourquoi fait-on ce que l’on fait? Il peut en résulter un positionnement inconfortable de l’archiviste, pris entre les buts de son organisation, les buts de ses grands donateurs ou commanditaires, et le besoin de mémoire des individus et communautés marginalisées présentes – ou absentes – de ces archives (ce qui est sous-représenté est parfois révélateur des pratiques du passé).

Si nous revenons à cette table ronde; les interventions des conférenciers furent balisées par 3 grandes thématiques – ou trois grandes fonctions qui donnent lieu à des actes professionnels  qui sont autant d’occasions où les enjeux éthiques se présentent à l’archiviste : l’acquisition, le traitement, la diffusion.

Les enjeux éthiques lors de l’acquisition

Questionner –  a posteriori ou dans le cadre des processus en cours –  les raisons de l’acquisition de ses collections d’archives amène à adopter une posture réflexive sur ses propres motivations – conscientes et inconscientes – derrière ses actes. Cette réflexion est essentielle pour identifier et comprendre ses biais, et pour pouvoir, le cas échéant, les nommer et en expliquer le contexte.

Plusieurs questionnements méritent par exemple d’être soulevés :

  • L’institution a-t-elle une relation de pouvoir désabusée face aux sujets sur lesquels elle collectait de l’information?
  • Est-ce qu’il y a des revendications ou des questionnements en cours qui devraient influencer et orienter nos prochaines acquisitions ou encore le traitement archivistiques sur nos acquisitions antérieures?

Les choix effectués par l’archiviste, notamment par ses critères d’acquisition, font en sorte qu’il a un pouvoir non négligeable sur ce qui sera conservé ou détruit. Ces critères sont bien sûr respectueux des faits tels qu’ils ont été et visent en premier lieu d’être représentatif des activités humaines qu’elles documentent. Ce désir de représentativité, par contre, fait appel à notre compréhension contemporaine ainsi que toutes les valeurs qui y sont rattachées.

Il existe également de nombreux questionnements pour lesquels la réponse est bien loin d’être évidente :

  • Quel est notre rôle pour re-penser nos acquisitions antérieures? Devrait-on revisiter l’ensemble de nos choix du passé pour les ajuster aux enjeux actuels? Cela ne va pas à l’encontre du respect des faits tels qu’ils ont été? Qu’en est-il du risque de réinterprétation avec les biais actuels?
  • Les connaissances traditionnelles autochtones devraient-elles être restituées à ses communautés? Comment peut-on s’assurer que ces anciennes acquisitions proviennent de geste respectueux?
  • Devrait-on agir rétroactivement sur un fonds, par exemple d’un prêtre qui serait maintenant accusé d’abus sexuels, accusations qui n’étaient pas connues au moment de l’acquisition? Avons-nous une responsabilité par rapport aux victimes? Et que faire de toute l’influence sociétale positive que ce prêtre a eue ainsi que de la mémoire de tous ceux qui ont côtoyé l’homme, tout cela étant également documenté dans ce même fonds? Le risque n’est-il pas d’effacer un pan de l’histoire locale autour de cette personne influente dans sa communauté? Ne pas accepter un tel fonds mettrait une part d’ombre sur la mémoire de beaucoup de gens.

Tous ces questionnements nous font réfléchir quant aux conséquences potentielles de l’acquisition d’un fonds. Bien sûr aucun service d’archives ne souhaite faire scandale; lorsqu’on parle publiquement d’une acquisition, on a l’impression qu’on encense le créateur, alors que ce n’est pas nécessairement le cas. On comprend ainsi le malaise des archivistes pour l’acquisition de fonds de personnalités publiques qui sont plus controversés.

L’histoire est composée du meilleur comme du pire. Les services d’archives visent à être des espaces de vérité, propice au dialogue et à la réflexion, des endroits de respect et de compréhension. Notre rôle est justement de s’assurer de documenter ce qui a été, mais dans le respect des humains touchés par ces histoires racontées dans nos documents.

Les enjeux éthiques lors du traitement

Quels sont les éléments pour lesquels l’archiviste doit être particulièrement sensible lors du traitement de fonds d’archives?  Comment peut-il s’assurer que ses décisions – ou non-décisions – ne permettent pas par la bande de perpétuer les inégalités du passé?

Par exemple dans l’utilisation de termes d’indexation les plus appropriés possible. L’enjeu premier, c’est ici l’évolution de ces termes dans le temps et de l’imprévisibilité de cette évolution, qui dépend étroitement des connaissances et des valeurs de l’archiviste qui opère à un temps X, dans un endroit X, et surtout qui évolue dans le cadre de débats et d’enjeux d’une société X. Parfois, un enjeu de l’heure semble présenter beaucoup d’intérêt à un temps X, puis disparait soudainement des radars. Le travail d’indexation est un travail situé dans le temps, en même temps qu’il vise à être le plus « parlant » possible dans le futur. Ce qui est sous la lunette d’une génération n’est pas nécessairement ce qui se trouvera sous celle de celle qui suivra. Il ne suffit que de prendre l’exemple de la signification du terme « indien ». À cet effet, un travail de veille et de mise à jour doit être exécuté.

Ce constat s’applique également à la description. Nous l’avons dit, l’archiviste met au cœur de son travail ces soucis de justesse et de vérité. Il y a cependant des enjeux logistiques et organisationnels qui lui permettent rarement d’aller au niveau de précision souhaitée. Par exemple, dans le travail de description de photographie, une scène représentant des autochtones n’a pas été décrite dans le passé en utilisant les noms complets des communautés… Tout un travail de révision – et de recherche terrain – permettrait de pouvoir venir bonifier nos descriptions. Ce travail ne peut se faire sans aller à la rencontre de ces communautés. En ce sens une démarche éthique ne peut faire l’économie d’une consultation des principaux intéressés. Cela pourrait passer, entre autres, par une archivistique participative qui inclurait plus de gens de ces communautés.

Aussi reste-t-il de nombreux questionnements dont les suivants :

  • Utilise-t-on les libellés en langue d’origine, francisés, ou les deux?
  • L’utilisation de certains termes dans le passé est porteuse de sens pour connaitre comment les gens appelaient les choses à leur époque. Doit-on systématiquement revoir toutes nos descriptions?
  • Outre ces enjeux se posent également la question de la juste interprétation du passé. La difficulté de produire des descriptions complètes.

Il est important de reconnaitre l’impact structurant et normalisant des descriptions archivistiques. Il est tout aussi important de sensibiliser nos équipes, mais également les chercheurs et les citoyens.

Les enjeux éthiques lors de la diffusion

Pour que les archives soient découvrables, encore faut-il créer des opportunités de contact avec le public. On pense d’abord à nos différents outils de recherche. Encore ici, ces outils, malgré toutes les précautions prises, ne sont / et n’atteindront jamais le stade de la neutralité pure. Pour ce qui est des expositions, évènements publics et autres, le contexte de diffusion est en lui-même porteur de sens. L’archiviste encore ici doit être proactif et réfléchir quant à ce qui est éthique ou non.

On ne montre pas tout, pas à n’importe qui, pas dans n’importe quel contexte. Il faut préparer la table et y aller avec délicatesse; les archives visent certainement à émouvoir, à choquer, à faire bouger les choses, mais certainement pas à blesser ni heurter quiconque. La manière de procéder, c’est là-dessus qu’on doit mettre l’emphase. Ici aussi quelques pistes de réflexion :

  • En diffusant des images qui montrent les dynamiques de pouvoir et des personnes ostracisées dans le passé, est-ce que je contribue à poursuivre cette mémoire? Ou si au contraire c’est dans un cadre de dénonciation. Le rôle pédagogique des archivistes doit-il être mis plus de l’avant? Est-ce qu’on doit impliquer des théories féministes et décoloniales dans les conceptions de l’archivistique?
  • Sur le principe de pudeur, est-il possible de gêner des communautés en rendant accès trop rapidement à certains documents? Combien de générations avons-nous le devoir éthique de protéger?
  • Est-ce qu’il y a des politiques de diffusion? Est-ce qu’il y a des critères qui existent en aval et qui permettent de se positionner rapidement? Est-ce que cela mériterait d’exister?

Une chose est certaine, nos outils de diffusion évoluent au même titre que notre vision de la chose, mais également des niveaux de sensibilité.  Ce qu’on se permet de diffuser en 2022 n’est pas ce qu’on se serait permis de diffuser en 1980, et ce sera ainsi dans le futur. L’archiviste doit être alerte face à ces évolutions.

Conclusion

Au final, je suis convaincu que les collègues archivistes font de leur mieux pour respecter la mémoire des individus et communautés qui sont représentés dans les archives qu’ils traitent avec grand soin. Le problème majeur est souvent le même; le sous-financement et le manque « de bras ». Décrire avec justesse des archives nécessite de prendre son temps, d’aller à la rencontre des communautés. Cela ne se fait pas à la va-vite.

On a souligné l’importance de consulter en amont, car même si l’archiviste doit démontrer de l’empathie dans l’exercice de sa profession, surtout – mais pas seulement – lorsqu’il s’agit de traumatisme collectif, de mémoire marginalisé, même si l’archiviste veut bien faire et pense bien faire, il n’a pas été lui-même victime et ne peut pas à lui seul juger de ce qui est montrable ou pas.

Finalement, il est important de se rappeler que lorsque l’on traite des documents sensibles, on se doit de se départir de l’idée d’un « universalisme archivistique » où il serait possible d’appliquer la même procédure X pour n’importe quel document… L’éthique ne consiste pas en une série de règles, mais plutôt en une posture. Le travail archivistique ne se fait pas dans le vide, mais plutôt dans une conversation historique qui engage historien, chercheur, public, et bien sûr les communautés touchées par cette mémoire. Un travail éthique exige plus de transparence des actions des archivistes. Cela requiert aussi un bon bagage de compétences culturelles, historiques et sociales.

***

À propos des conférenciers :

Diane Baillargeon est archiviste retraitée de l’Université de Montréal

Anne Klein est professeure agrégée au Département des sciences historiques de l’Université Laval

François Dansereau est archiviste principal, Archives des jésuites au Canada

Kathryn Lagrandeur est directrice, archives privées sur la vie sociale et la culture, Bibliothèque et Archives Canada

Hélène Fortier est directrice des Archives nationales du Québec à Montréal, BAnQ

Une réflexion sur “Dossiers d’actualité et problèmes éthiques applicables aux archives. Ou comment interpréter la déontologie du métier d’archiviste

  1. Bonjour, Jonathan,

    Merci de ce dossier de blogue qui ,et bien en perspective les enjeux soulevés lors de le table ronde que j’ai eu le plaisir d’animer lors du congrès.

    En encore félicitations pour ton prix bien mérité.

    Diane

    Envoyé de mon iPad

    >

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