Fonction : Diffusion

De la nécessité de publier les discours de la présidence

Rolman-James Gobeille-Valenzuela est archiviste chez CEP forensique.

Nul n’aurait pu se douter, en ce 16 août 2013, qu’un discours présidentiel puisse susciter autant de réactions vivaces. Il devait faire entre trente et trente-et-un degré celsius à l’extérieur, l’été était fermement enclenché en Nouvelle-Orléans.

C’était au Hilton New Orleans Riverside, un hotel de vingt-sept étages et plus de 1 700 chambres, sorte de monolithe de béton immanquable, en bord d’eau, mais tout de même situé dans une mer d’autres bâtiments servant surtout à accommoder les plaisanciers. C’est un bâtiment sans histoire notable, sauf pour le soubresaut Katrina en 2005.

Un autre soubresaut, plus modeste celui-ci, surviendra en cette mi-août presque étouffante à la suite du discours présidentiel de Jackie Dooley, 68e présidente de la réputée Society of American Archivists.

On peut désigner le phénomène qui en découlera comme une “micro-polémique”, expression plus nuancée et adéquate que je préfère par-dessus tout à son homologue contemporain de “cancel culture” ou encore “wokisme”.

Le discours s’intitulait Feeding our Young et portait sur la grande préoccupation (encore et toujours d’actualité) qu’était l’inclusion des nouvelles générations d’archivistes dans le cercle de la profession. Car, même aux États-Unis, le métier d’archiviste est plutôt précaire, mais largement plus mobile qu’ici.

Mobile car les américains ont largement moins de réticence que nous à se déplacer d’un état à l’autre pour un emploi, même s’il est temporaire; précaire, puisqu’il faut souvent se broder un curriculum vitae avec des dizaines et des dizaines de menues contrats temporaires avant de pouvoir même penser à décrocher un contrat à moyen-terme (disons d’une durée d’une à trois années), et cela reste le cas d’une minorité chanceuse. Étant des emplois précaires et sous-valorisés, ce sont souvent des minorités ethniques et/ou des femmes qui occupent le métier d’archiviste aux États-Unis.

Dans ce contexte, et considérant que la jeunesse archivistique américaine se faisait de plus en plus vocable (c’était l’époque où les blogues personnels étaient présents, mais en déclin; où Twitter dominait en tant que nouvel exutoire instantané des opinions enflammées; mais surtout l’époque désormais outrepassée de l’Archives and Archivist ListServ, cette autre véritable “canne de vers” que nous n’ouvrirons pas complètement aujourd’hui) sur la place publique professionnelle quant à sa réalité, Mme Dooley vise à travers son discours présidentiel à rassurer la jeunesse dans le rôle que la SAA pourrait avoir dans leur avenir professionnel.

J’ai dit que je n’allais pas ouvrir complètement la canne A&A ListServ, et pourtant il le faudra un peu. ListServ consistait en une série de canaux privés auxquels les archivistes membres pouvaient contribuer pour des discussions professionnelles. Une sorte de Discord, mais avec des teintes stériles de gris et de bleu pâle.

Comme pour toute plateforme, il s’imposait une certaine modération du contenu publié. Or, au fil des ans, cette responsabilité semblait avoir dépéri. Assez rapidement, il est apparu des publicités non-désirées, du harcèlement (allégué), des discussions politiques un peu trop vives, et des invitations constantes à des comités ou des événements dont vous n’avez jamais et n’entendrez probablement plus jamais parler.

Mais encore plus rapidement que tout cela, un clivage intergénérationnel s’est imposé. Rare sont les sujets sur lesquels les grands noms de l’archivistique américaine et les jeunes générations pouvaient s’entendre, surtout lorsque venait le moment de parler des conditions du marché du travail ambiant. D’une part, les jeunes se font reprocher de trop se plaindre face à des situations difficiles; d’autres part, les grandes pointures se font reprocher d’endiguer la nouvelle génération en monopolisant passivement un capital professionnel important, un concept qui prendra le nom de “privilège professionnel”.

La chose fera tant de remous au sein de la SAA que l’A&A ListServ sera définitivement fermé (et archivé!) en 2017. Mais bien avant cela, en 2013, Mme Dooley est l’une des nombreuses professionnelles contribuant aux discussions.

On ne peut prendre le temps d’éplucher les forums de discussion ou les profils de contributeurs, je laisserai ce travail à quelqu’un de plus responsable et méthodique. Or, il semble prudent de supposer que Mme Dooley a eu son lot, comme plusieurs autres d’ailleurs, de mauvaises interactions virtuelles non-sollicitées.

Le discours présidentiel servira en partie à rendre des comptes à ces interactions mitigées (dans un forum en particulier, le SNAP: Student and New Archives Professionals Roundtable) et sur Twitter. Ou du moins, c’est l’impression qui sera partagée par plusieurs.

Sorte de compte-rendu d’expérience, Mme Dooley témoigne de son utilisation de ces plateformes pour mieux connaître les besoins et préoccupations des jeunes archivistes américains qui sont inscrits à des groupes professionnels particuliers, notamment la table-ronde mentionnée plus haut. La plupart du temps, en raison d’un écart générationnel, professionnel ou tout autre, elle se sentira exclue et indésirée. Pire, elle recevra des commentaires orduriers, gratuits et (surtout) anonymes.

CC BY 2.0 – SOURCE

Rage. C’est le mot qui retient mon attention dans son discours. Habituée aux lieux de débats habituels (les salles de classe, le bureau d’affaires, ces lieux tangibles et délimités physiquement), Mme Dooley se confronte aux chambres d’échos virtuelles et peut tâter la rage qui les habitent. Des rages sourdes et une multiplicité étourdissante de confrontations à la seconde même.

Mme Dooley témoigne que la rage est normale, acceptable, que c’est plutôt son moyen d’expression qui fait défaut. Les réseaux sociaux ont été et restent encore aujourd’hui un bon exutoire pour nos frustrations, mais lorsque plusieurs personnes partagent les mêmes frustrations, la conversation débouche rarement sur des décisions collectives et productives. On se morfond ou on se contente de sympathiser face à la souffrance des autres.

Lors de son pèlerinage virtuel, Mme Dooley tombe sur la blogosphère des jeunes archivistes américains. Un monde s’ouvre, l’ambassadeur de cette visite est “EatingOurYoung”, blogue tenue par Maureen Callahan et qui critique acerbement et de façon fort imagé le marché de l’emploi de l’archivistique américaine. On y trouvera d’ailleurs une série d’articles dédiés à la tâche de ridiculiser des offres d’emploi minables.

Je vous mentionne candidement le nom de l’autrice du blogue puisque c’est une histoire vieille de bientôt dix ans. D’ailleurs, elle n’aura aucune difficulté à se trouver des emplois stables et à devenir une personne hautement respectée dans son domaine, que cela soit dit ne serait-ce que pour défendre l’idée que de critiquer publiquement les pratiques pernicieuses ou insatisfaisantes d’un milieu, même maladroitement, ne mène pas irrémédiablement au ban de la société.

Mais lorsque Mme Dooley cite son nom, comme on démasque un voleur, les faits sont encore très récents, les écrits le sont également. Imaginez-vous être dans la peau de Mme Callahan, atterrée sur son siège (probablement peu confortable de toute façon, c’est un hotel sans histoire, souvenons-nous) alors que la présidente de votre société expose et dénonce vos écrits au sein même d’un discours présidentiel qui sera assurément (c’est la tradition depuis 1939)  publié dans la revue American Archivist dont la réputation est internationale.

Mme Dooley titre nécessairement son discours en opposition à ce blogue et propose des avenues optimistes, tout en restant retranchée, ironiquement, dans les argumentaires qui sont reprochés des grandes pointures de l’archivistique américaine.

Candidement, elle fera abstraction, entre autre, qu’étant en position d’autorité, en ayant droit de vie ou de mort (pas littéralement ni complètement, mais en partie) sur telle ou telle opportunité de stage, en pouvant favoriser son réseau de contacts immédiat sans jamais avoir à s’ouvrir à un bassin de jeunes professionnels inconnus ne pouvant profiter d’un réseau de contacts extensif, elle contribue au cycle de la paupérisation de la profession pour lequel ses homologues et elle reçoivent tant de blâmes.

On peut douter de la validité de ce constat, qu’une génération en bloque une autre, que les anciens se reposent sur leurs lauriers en lançant leurs pelures d’oranges aux jeunes et en leur clamant: “monte tes bretelles et sourit, t’auras une job!” J’en doute un peu moi-même et ressens qu’il s’agit plutôt d’un homme de paille commode pour qui est frustré de sa situation professionnelle. Cela ne veut pas dire pour autant, par contre, qu’on ne peut pas douter des pratiques du marché de notre emploi et sonder sa précarisation accrue au fil des dernières décennies.

Le discours enflammera l’opinion professionnelle et creusera d’au moins quelques kilomètres de plus le clivage intergénérationnel dans la profession. Mais elle permettra aussi de mettre en évidence cet enjeu qu’est la précarisation de la profession, ou du moins de l’entrée en celle-ci. La SAA et son élite ne peuvent pas faire la sourde oreille ou lancer un comité par-ci par-là pour calmer les foules comme on donne un montant de 500$ aux ménages pour contrer l’inflation galopante. Le discours de la présidence a touché juste et les instances de la SAA doivent prendre acte.

Je ne me livrerai pas à une analyse plus approfondie de ce discours, car la blogosphère américaine mourante, Twitter et des forums obscurs l’ont déjà tourné dans tous les sens. Ce qu’il faut retenir de cette longue anecdote se tient en quelques autres paragraphes.

Les discours présidentiels de la SAA sont tous disponibles ici https://www2.archivists.org/history/leaders/presidential-addresses et sont publiés au sein de The American Archivist, la revue scientifique de la SAA. À une époque non lointaine, un club de lecture organisait des discussions sur des discours choisis et sur leur évolution. Il arrive souvent que les archivistes américains fassent référence à ces discours pour leurs travaux ou simplement pour s’inspirer.

Le discours de la présidence est toujours un événement attendu de pied ferme, car tout un mécanisme mène vers ce discours et découle de celui-ci. Les salons discutent vivement des candidatures sur la table; ces discussions vont souvent se répandre sur la production scientifique des archivistes et des liens seront fait. Souvent, on est pas sans connaître la principale ou le principal intéressé.

Le discours présidentiel, c’est la pierre qu’une femme ou un homme pose sur l’immeuble de notre histoire professionnelle et associative. C’est un marqueur des priorités de l’époque, des tendances dominantes. C’est la pensée d’un collectif véhiculé et habité par une seule personne qui reçoit avec moult honneurs la reconnaissance de ses pairs. Parfois, le discours est acclamé et inspire une génération; d’autres fois, on le rechigne et on a tôt fait de passer à autre chose. Dans tous les cas, on en parle. Le discours présidentiel, c’est un microcosme entier qui se tient en plus ou moins dix pages.

Les quatres premiers présidents de la SAA ont présidé durant la deuxième guerre mondiale: Albert Newsome (1936-1939), Waldo Gifford Leland (1939-1941), Robert D.W. Connor (1941-1943) et Margaret Cross Norton (1ère femme présidente, 1943-1945). N’est-ce pas fascinant de revisiter ces textes, puisqu’on le peut? Lisez ce titre: “Public Records”: Who Knows What They Are? (Oliver Wendell Holmes, 1958-1959) Ou encore: Janus in Cyberspace: Archives on the Threshold of the Digital Era (Richard Pearce-Moses, 2005-2006).

C’est pourquoi il est nécessaire, à mon sens, que les président-es de l’AAQ rédigent et publient leurs discours. Un discours est toujours rédigé, certes, mais celui-ci est rarement rendu public et accessible. Un travail significatif est nécessaire pour tracer les discours de ceux qui sont passés avant nous et de colliger ces écrits.

Cette entreprise serait bénéfique pour l’ensemble des membres et de la profession, car elle alimente et informe le discours entre les membres (et les non-membres) et témoigne de notre positionnement déclaré au sein de la société québécoise.

***

Sélection de lectures sur ce sujet:

Bell, D. (2013, 22 août). Internships, Privilege and SAA: A Council Member Responds. Off the Record.

https://offtherecord.archivists.org/2013/08/22/internships-privilege-and-saa-a-council-member-responds/

Dooley, J. (2013, 17 août). Feeding Our Young. 2013 SAA Presidential Address by Jackie Dooley. https://www2.archivists.org/history/leaders/jackie-m-dooley/2013-saa-presidential-address-by-jackie-dooley

Goldman, R. (2013, 20 août). Professional privilege : Get uncomfortable. You Ought to Be Ashamed. https://eatingouryoung.wordpress.com/2013/08/20/professional-privilege-get-uncomfortable/

Tansey, E. (2013, 20 août). Culminating Thoughts on SAA13. Eira Tansey. http://eiratansey.com/2013/08/20/culminating-thoughts-on-saa13/

Winn, S. (2013, 16 août). Professional Privilege : A Response to the 2013 SAA Presidential Address. Archivasaurus. https://archivasaurus.wordpress.com/2013/08/16/professional-privilege-a-response-to-the-2013-saa-presidential-address/

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s