Archives et société

Les archives fantômes: la vérité sur leur existence (ou leur non-existence)

Par Jonathan David, coordonnateur au CSS Marguerite-Bourgeoys et responsable du blogue Convergence

En ce terrifique 31 octobre, le contexte est idéal pour s’interroger sur la question des fantômes dans nos archives. Outre le caractère lugubre (et plein de toiles d’araignée) des salles d’archives dans l’imaginaire du cinéma d’horreur, il est vrai que nos vieux documents contiennent des secrets qui sont parfois morts et enterrés depuis longtemps.

Il existe cependant de « vrais » fantômes dans nos archives, c’est-à-dire des absences qui font subtilement sentir leur présence dès qu’on arrête un instant nos activités régulières et qu’on s’attarde à écouter le silence.

Est-il possible de « faire parler » ces fantômes? Dans le cas des archives, certainement! Inutile de sortir vos vieilles balayeuses à la Ghostbusters, cet article vous donnera quelques pistes de solutions.

L’absence signifiante (il y a aussi quelquefois présence insignifiante, mais passons!), c’est lorsqu’il est possible d’analyser les raisons entourant le manque de documentation, lorsqu’il existe une zone d’ombre dans un fonds. Parfois, celles-ci sont plus parlantes que les archives elles-mêmes.

À ce sujet, débutons par quelques suggestions de lectures inspirantes sur le sujet.

No Document, d’ Anwen Crawford (2022), explore de façon poétique et réfléchie la perte sous de nombreuses formes : œuvres d’art disparues, histoires effacées, projets abandonnés. Ce livre propose une réflexion sur l’imperfection de la mémoire, sur le sentiment de vide, le chagrin, la mélancolie, mais également sur la complexité de cette relation absence-présence.

Ghosts of archives, de Verne Harris (2022), met plutôt en valeur le principe de justice sociale en adoptant la position du déconstructionnisme, qui pour rappel, est à la base une pratique d’analyse de texte qui vise à révéler les confusions de sens par l’analyse des sous-entendus et des omissions. Ghosts of Archive est un texte engageant qui met en lumière le pouvoir qu’à l’archiviste de créer un espace pour toutes les voix, notamment par l’action d’archiver, comprise comme une praxis de justice sociale.  Harris affirme qu’il est fondamental que les praticiens reconnaissent qu’ils ne sont pas des gardiens impartiaux mais des façonneurs actifs et par leur inclusion et exclusion, ils choisissent leur camp, créant cette oppression ou libération potentielle. Au final, on doit s’essayer à créer un monde plus ouvert, à l’écoute de ces fantômes qui hantes nos salles sacrées, en révélant leur présence, en créant des salles un peu moins sacrées, mais qui sont ouvertes et accepter de tous.

Haunting History d’ Ethan Kleinberg (2017)  adopte le point de vue de l’historien et nous invite à délaisser nos ontologies (l’étude de l’être) pour plutôt adopter une approche Hantologique (l’étude de l’être à travers le non-être, les traces de l’absence). Cette méthode de faire permet de raconter non pas une histoire, mais des histoires, en tout respect du caractère polysémique et conflictuel des interprétations du passé.

The Silence of the Archive, de David Thomas, Simon Fowler, Valerie Johnson et Anne J. Gilliland (2017), revient sur le terrain de l’archivistique et s’essaie à trouver les causes des silences dans nos fonds d’archives. La question de départ est la suivante : pourquoi les lieux de mémoire et de vérité que sont les archives n’arrivent pas, à certains moments, à satisfaire le besoin d’information des usagers?

 

 

 

Libérer les fantômes de nos archives, une idée effrayante à première vue. Rappelez-vous cette scène culte du film Ghostbusters de 1984, où les fantômes s’amusent à produire un joyeux bordel dans les fiches si bien ordonnées des classeurs de la bibliothèque.

La libération des fantômes qui hantent depuis si longtemps nos archives est pourtant un geste potentiellement libérateur. Tout ce poids des inégalités dans les processus de sélection, d’accumulation, d’acquisition, cela permet de mettre en lumière nos manques au fil du temps. Et j’insiste, ces manques ne sont pas nécessairement reliés à des actes intentionnels, voire maléfiques. Peut-être aussi le contexte organisationnel (manque de financement, de temps, de personnel, etc.) et sociétal (les priorités d’une époque ne sont pas celles de la suivante) jouent un rôle dans la reproduction et la bonne conservation de nos fantômes.

Finalement, les fantômes, tout comme les archives d’ailleurs, ne parlent pas d’eux même. Pour écouter ce qu’ils ont à nous dire, on doit d’abord prendre connaissance de leur présence ou leur absence pour ensuite s’arrêter un moment et réfléchir sur le contexte dans lequel ils sont apparus ou disparus. Si le rôle de l’archiviste est de faire le lien entre la parole du texte ancien et les questionnements de notre temps, c’est aussi le sien de faire le pont entre les silences d’aujourd’hui et les conditions d’accumulation des archives. Sans tout ce travail de mise en valeur et sans le principe d’utilité dans les discours actuels, le fantôme serait définitivement oublié et enterré.

Je termine en vous souhaitant une splendide soirée d’Halloween aux petits comme aux grands fantômes. Restez visibles lorsque tombera la noirceur!

CC BY-NC 2.0 SOURCE

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