Profession

La gestion documentaire en contexte municipal est-elle une science?

Par Dave St-Pierre, technicien en gestion documentaire et juridique.

*Le texte qui suit et les opinions qui y sont présentées n’engagent que l’auteur.

Échange à Montréal

Il arrive parfois que l’un soit présent au bon moment et au bon endroit. Il arrive aussi que cette même personne soit de nature curieuse, du genre à tendre l’oreille. J’ai eu le plaisir, de capter cet échange. Nommons ces derniers : Dante et Virgile[1].

***

DANTE : La gestion documentaire n’est pas une science (long silence) … Tu connais le sociologue C. Wright Mills?

VIRGILE : Il a écrit que la gestion documentaire n’est pas une science?

DANTE : Non, non, c’est moi qui déclare fièrement cela. Mills a plutôt écrit au sujet des Cols blancs. Il disait : « Leurs intérêts ne suffisent pas à les unir, leur avenir ne semble pas dépendre d’eux-mêmes ; Ils sont divisés à l’intérieur, à l’extérieur et dominés par des forces qui les dépassent. Même s’ils voulaient agir, leurs actions seraient moins un mouvement organisé qu’un enchevêtrement de conflits isolés ». En bien, figure-toi que Mills, sans même le savoir parle pour l’analyste, le technicien et le préposé en gestion documentaire dans le milieu municipal.

VIRGILE : Intéressant… La gestion documentaire n’est pas une science?

DANTE : Exactement ! Pire encore, la grande majorité de ses partisans la croient devenue obsolète avec le temps. Il n’y a pas non plus d’expert dans ce domaine. Les partisans de la gestion documentaire n’ont pas non plus de pouvoirs réels autres que ceux qu’on leur accorde par désintérêt ou temporairement. Tout porte vers la confrontation pour celui qui veut sortir de ce marasme puisqu’il doit jongler constamment avec des éléments hors de son contrôle.

VIRGILE : Tes paroles sont dures. Certains diraient incendiaires.

DANTE : Pour dire de telles choses, il faut commencer par mettre en opposition la gestion documentaire aux mathématiques qui, elles, sont une science exacte. Par exemple, l’addition de 1 + 1 donne toujours comme résultat le nombre deux. Cette réponse est universelle. Un autre résultat est impossible. Au Québec, nous avons une réalité documentaire qui nous ait propre avec un cadre législatif, des méthodes de travail et un certain langage du métier. Mais savais-tu qu’il existe le Record management dans le reste du Canada, le système continumium temporel australien, les Archives françaises, les Archives africaines, les Archives américaines et j’en passe[2]. L’existence de toutes ces choses sous-entend toute l’étendue du problème. D’un endroit à l’autre, le résultat de l’addition des facteurs varie. L’universel n’est plus, il reste seulement un risible 1 + 1 = 3(∞). On ne peut alors parler d’une science, mais bien d’une simple méthode de travail qui découle d’un exercice de logique imposé à un contexte précis, dans un environnement tout aussi précis pour des raisons variables. Porte ton regard sur le fait du Québec, chaque organisme municipal possède son propre plan de classification et son propre calendrier de conservation. Il n’y a pas de standard réel, l’un pourrait avoir une méthode et l’autre pourrait agir en opposite. C’est le Far West d’une pseudoscience, et ce, malgré la faible surveillance de BAnQ. Même dans un lieu défini et bien précis, une seule municipalité, il n’y a pas non plus de solution scientifique et universelle pour faire face aux défis quotidiens que rencontrent les acteurs de la gestion documentaire. On pourrait gérer le processus de vie documentaire d’un type de document comme ceci, et comme cela, d’un département à l’autre dépendamment du contexte, et des acteurs. Mills disait : « leurs réalités isolées ne suffisent à les unir ».  À vouloir gérer et classifier et répertorier sans standard, sans méthode autre qu’un exercice mental de logique pour répondre à un problème x ou y, on crée un beau paradoxe puisqu’au final tout le monde travail en silo chose que la gestion documentaire désapprouve ardemment. Ainsi, on s’isole dans nos réalités municipales, dans nos propres méthodes de travail départementales et on s’éloigne encore et toujours plus d’une science exacte.

VIRGILE : Il va falloir en bout ligne que tu m’expliques quelle est la conséquence du fait de ne pas être une science, mais je te laisse poursuivre.

DANTE : C’est une excellente question que je développerai. Laisse-moi cependant te parler maintenant du fait de la disparité entre les organismes municipaux. L’un peut avoir un solide plan de classification, calendrier de conservation, procédure de nomenclature, liste officielle d’abréviation contrôlée, logiciel de gestion documentaire avec Workflow, système de localisation de boite d’archives efficaces et ainsi de suite tandis que l’autre n’aura même pas à la base de plan de classification. Pour ton information, certaines petites municipalités ne savent même pas que cela est obligatoire, et ce, selon la Loi depuis maintenant près de 40 ans. Certaines sont même bien au courant de la chose, mais elles décident de ne pas implanter le plan de classification. Elles font alors semblant impunément et c’est identique pour le calendrier de conservation.

VIRGILE :  Je comprends mieux maintenant le marasme dont tu me faisais mention tout à l’heure ou devrais-je plutôt dire ton marasme personnel, ta déception face à ce genre de situation.

DANTE : En effet et encore, la technologie passe d’un extrême à l’autre. Une ville peut avoir un logiciel de gestion documentaire surpuissant, la signature électronique ISO, le bureau sans papier et le conseil de ville sans papier alors que sa voisine possède de son côté, un retard technologie de plus de 30 ans. Des villes ont même des réalités documentaires complètement sclérosées par le fait d’une mauvaise gestion du support papier qui cause finalement des hémorragies généralisées, impossible alors d’améliorer son sort puisque la ville reste dans une phase de développement documentaire primaire, complètement de base ; celle de devoir gérer des lieux de dépôts d’archives alors qu’il n’y a plus de localisation disponible pour entreposer les boites d’archives. Imagine alors l’accumulation de problèmes et le retard technologique qui se poursuit dans le temps… Changement de sujet, l’arrivée d’une nouvelle Loi montre encore des failles !  Si cette dernière dicte qu’il faut, avant une date bien précise, avoir un comité en place et une documentation exhaustive, comment se fait-il que l’une respecte ladite Loi, et l’autre n’est même pas au courant de l’existence de cette dernière. Tout juste la semaine dernière, je parlais avec un confrère de métier qui se situe dans une autre ville et imagine-toi que là-bas ils sont bel et bien au courant de ladite nouvelle loi, mais ils choisissent l’inaction et de diminuer, voir ridiculiser l’importance du cadre législatif. Ça me sidère, et plus encore quand je sais qu’un aucun inspecteur du ministère ou de BAnQ ne viendra jamais auditer quoique ce soit. Le partisan de la gestion documentaire est comme laissé pour compte.

VIRGILE : C’est ta conclusion ?

Dante : Non, voici ma conclusion ; la réalité de la gestion documentaire dans le monde municipal est telle que je la simplifiais. Ça démontre qu’il n’est pas question d’une science exacte comme les mathématiques, mais bien de gens isolés qui tentent d’amener des solutions logiques face aux problèmes qui découlent de leurs propres réalités documentaires, de leurs contextes, de leurs intérêts et de leur environnement que ce soit dans un pays, au public, au privé, dans une ville riche, pauvre, avec un retard et/ou sans retard technologique. C’est du siloisme comme conséquence directe d’une non-science décentralisée. Ça engendre un paradoxe, une maison de fous (se fait couper la parole) …

VIRGILE : D’accord, d’accord. Tu parlais, tout juste il y a un instant, de problèmes qui demandent des solutions précises selon le contexte, et ça m’a fait penser au Design, l’univers de ma profession[3]. Laisse-moi te parler de Wiked Problem ou de problèmes complexes, vicieux, pernicieux qui sont en bout ligne ce dont tu parlais. Des problèmes du genre ont des facteurs changeants, ils sont donc impossibles à résoudre avec une solution unique ou miracle. On ne peut alors comparer la résolution de ceci avec les mathématiques qui sont comme tu le soulignais, une science exacte. Fait intéressant pour toi, savais-tu qu’en mathématique on parle plus de problèmes solubles pour mieux faire la distinction avec le concept des problèmes complexes ? Enfin bref, tu fais de la systémique pour régler des situations pernicieuses et ce que tu déplores est irréconciliable, mais ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose.

DANTE : C’est la première fois que j’entends parler de Wiked Problem, et de systémique.

VIRGILE : Je t’invite alors à aller lire sur le sujet. Peux-tu maintenant me dire qui a la prétention de voir ta profession comme une science ?

DANTE : Personne. Ça découle de longues réflexions personnelles.

VIRGILE : De frustrations personnelles plutôt ?

DANTE : Oui, si tu veux. Écoute, nous en sommes au point où certains chuchotent que c’est une « bullshit job ». Bref, tu me réclamais une réponse entourant les conséquences de ce que j’avance, je dirais que cela touche la reconnaissance de la gestion documentaire en général. Ce manque de reconnaissance engendre un effet de domino, et il y a plusieurs autres dominos en passant. J’en parlerai dans quelques instants.

VIRGILE : Parfait. Et après de si aigres paroles, tu veux faire preuve de leadership et me souligner de possibles solutions ?

DANTE : Oui certainement, sinon je ne ferais que déverser mon poison. Selon moi, il est nécessaire qu’il y ait des audits, la création de postes d’inspecteurs chez BAnQ pour que chaque situation d’organisme municipal soit analysée et mieux prise en charge. Des rapports et des échéanciers de travail doivent ensuite voir le jour pour que des actions concrètes soient posées. Il en résulterait la fin de disparité si forte entre une ville et sa voisine puisqu’un renouveau de la gestion documentaire dans le monde municipal prendrait place. Tout cela doit découler du gouvernement directement et de BAnQ, je serais le premier à devenir inspecteur d’archives et de gestion documentaire. Ou bien encore, j’improvise et que la responsabilité de tels audits soit donnée aux MRC. Des chantiers de travail renouvelables à chaque année et que chaque mois soit accordé à une municipalité bien précise pour l’aider dans la résolution de ses problèmes complexes.

VIRGILE : Je ne te savais pas si idéaliste. J’apprécie cependant ton idée d’un monde meilleur et de ses possibilités, malgré le contexte actuel de pénurie de main-d’œuvre (se fait couper la parole) …

 DANTE : Mais même à cela, un autre fait viendrait détruire ce progrès celui de la compétence, et de l’incompétence.

VIRGILE : Ah je vois. Ainsi, tu recommences avec tes paroles incendiaires.

DANTE : Oui, il le faut. Je ramène Mills et son « divisés à l’intérieur ». Selon moi, cette division est tel qu’il y a ceux qui sont toujours compétents de peine et misère, et ceux qui sont devenus incompétents avec les années. Comme le jeune Albert Camus qui s’est jadis prononcé à savoir si la vie vaut la peine d’être vécue, il est tout aussi présomptueux de se permettre de telles paroles. Or, il est anormal d’avoir une si jeune carrière[4] et de recevoir tant d’éloges en comparaison de l’archiviste obsolète qu’on remplace soit en raison d’une fin de carrière peu glorieuse ou d’une mise à pied peu subtile. Cette situation, je l’ai vécue chez tous mes employeurs.

(Long silence)

Le sociologue C. Wright Mills | SOURCE

DANTE : Il va sans dire, en défense du feu archiviste administratif dans le monde municipal, la technologie a tant évolué rapidement que la plupart n’ont pu suivre, ou survivre… Et je ne parle pas juste du titre en soi qui tend de plus en plus à disparaitre. En passant, est-ce l’archiviste qui voulait que son titre change et que ses taches changent à ce point, du fond de son sous-sol poussiéreux aux logiciels de gestion documentaire où il doit maintenant faire de la pseudo programmation qui s’approche dangereusement du territoire des TI de ce monde ? Ne réponds pas à cela, j’y reviendrais tout à l’heure sur cette idée qu’au final on n’a pas de pouvoir réel et que tout nous dépasse. De l’archivage classique papier va dans la grosse boite d’Archives le-petit-train ne-va-pas-très-loin, au GED et puis au SGID et…. Les choses ont bougé très rapidement.

VIRGILE : GED ? SGID… ?

DANTE : Laisse cela t’endormirait. La formation générale des feux archivistes, s’ils en avaient eu une est devenue rapidement dépassée. Les conséquences sont multiples. Nommons une concrète rapidement : le cycle de vie n’est plus exactement à jour. Plus précisément, le semi-actif, l’actif et l’inactif sont devenus autres. Le semi-actif est presque uniquement valable maintenant comme exemple de vulgarisation aux néophytes de la gestion documentaire. Ceci, le continuum temporel australien la bien compris avec un nouveau thinking, mais ici au Québec on fait encore avec ces ruines, en contournant souvent la chose avec du 888/999 suivis d’un beau zéro.

VIRGILE : Actif ? 888 ? 999 ? Et le continuum temporal d’espace-temps autrichien c’est quoi exactement ?

DANTE : C’est définitif, et rien à la fois. Porte plus attention à ceci : qui peut réellement pendant une longue durée, ne pas être dépassé par toutes ces choses ? N’est ton pas à l’air où un disque dur en quartz d’une grosseur de 2 cm vient d’être inventé et/ou on peut archiver à l’intérieur de ce dernier le génome humain dans toute sa splendeur[5] ?

VIRGILE : Ah bon[6] ?

DANTE : Tout à l’heure on parlait de mes frustrations personnelles. Je ne suis pas le seul à broyer du noir. Certains ont même compris également les limitations de la gestion documentaire et des failles de sa pseudoscience, ainsi le feu s’éteint et la personne se laisse aller dans un 30 ans de métier au fonds d’un sous-sol pour devenir un stéréotype qui deviendra le fantôme qui hantera pendant des années sont successeure qui va tenter de régler lesdits 30 ans de fonds de sous-sol. En passant, la gestion documentaire a aussi de mauvais germes qui vont jusqu’à réduire l’importance de tout. Le plan, le calendrier, les lois, le classement interne, la nomenclature tout y passe. Je les catégorise ainsi : les morts à l’intérieur et ils sont bien pires que moi, et mes paroles incendiaires. C’est le « ils sont divisés à l’intérieur » de Mills. Donc, je parlais au tout début d’un manque de reconnaissance et de prise au sérieux de la gestion documentaire, là est la connexion entre le fait que ce n’est pas une science exacte ; problèmes variables et solutions tout aussi variables et le fait que des personnes accentuent tout cela avec des compétences ou personnalités toutes aussi variables.

VIRGILE : Donc ta solution, ça serait quoi précisément par rapport à tout ceci ? Parce qu’il est facile de dire de telles choses sans aller plus loin qu’il le faut.

DANTE : Ma solution va dans le sens d’une sélection naturelle favorisée. Mais pour qu’une sélection s’effectue, il faut un nouveau cadre plus sérieux de la mon idée de science et de contrôle. Le contrôle, ça impose le respect de normes. Le travail est ainsi assuré et ce travail amène ensuite l’amélioration. L’idée est que si les gens sont mieux encadrés, auditer, surveiller et que la formation est meilleure, il y aura de facto un résultat.

VIRGILE : J’ai l’impression que tu te rapproches d’être un sophiste. Tu dis tout et rien à la fois. Il est maintenant difficile de te comprendre exactement.

DANTE : Je m’en excuse, et comme piètre excuse je te dirais qu’il n’est pas évident d’être cohérent et comprenable à ce point en toute et partie tout au long d’un échange. Mais écoute ceci, imagine un bref instant que l’on dote l’AAQ, l’association des Archivistes du Québec, d’un mandant tel que le Barreau du Québec ! De mettre en place un système encadré avec un nombre d’heures de formation obligatoire ce qui assurerait une compétence à jour, une formation en continu obligatoire. Donc tout devient plus sérieux, encadré, on se donne du panache et ça va amener de la reconnaissance, un renouveau pour une profession qui en a besoin. Le fait de l’archiviste dépassé par tout (et rien) tend alors à disparaitre. Faire ainsi pourrait stimuler tant de choses. Imagine que la formation générale soit aussi revue et mise plus concrète avec une participation accrue des compagnies qui offrent les logiciels de gestion documentaire. Imagine avoir ta certification signée de niveau 1-2-3 de Constellio, de SharePoint et de tout le reste !

VIRGILE : Et la sélection naturelle, elle ?

DANTE : Elle s’effectue de bien des manières. Par l’inspecteur, s’il voit que la personne en place n’est pas la bonne. Par le fait de la formation en continu. Par le fait d’une formation académiques plus concrètes et technique ou la personne verraient beaucoup plus réellement ce dont il en retourne. L’idée que la gestion documentaire est une personne isolée, solitaire avec ses bouts de papier au fonds du sous-sol doit mourir dès maintenant. Des gens de ce genre sont présents, en ce moment même, sur le marché du travail (se fait couper la parole).

VIRGILE : Penses-tu réellement qu’à la suite de l’audit de ton inspecteur, la personne aura le pouvoir de mettre à la porte le malheureux dans un monde syndiqué avec les normes du travail ? Ce genre de pouvoir n’existe pas.

DANTE : Comme il est bon de t’entendre parler de pouvoir et de non-pouvoir. C’est justement vers ce prochain sujet que j’allais aller. Tu te souviens du « dominés par des forces qui les dépassent » ?

VIRGILE : Oui ?

DANTE : La gestion des Archives, selon la Loi, est systématiquement attitrée au greffier dans le milieu municipal. Systématiquement donc, ce dernier délègue cette charge sur le partisan de la gestion documentaire par désintérêt, manque de temps. Un greffier lors d’une entrevue dit même ne pas s’intéresser à cette autre tâche qu’on lui met sur ses épaules déjà encombrées. Ces avocats ne connaissent pas l’univers des Archives. Ils n’ont pas non plus d’intérêt en la chose (plusieurs le reconnaissant d’ailleurs ouvertement). Il m’est arrivé personnellement de poser certaines questions lors d’une entrevue avec un greffier et de voir apparaitre l’incompréhension la plus totale, la moins subtile. Alors, comment est-ce possible que de facto le pouvoir réel, selon la Loi, tombe dans les mains de l’avocat ? Si la gestion des Archives, de la gestion documentaire et ainsi de suite nous revenais à nous, pense-s’y un instant ; la personne en place avec la réelle compréhension a soudainement la responsabilité et le devoir et le pouvoir dans ses propres mains. Voilà, la reconnaissance. Voilà, la reconnaissance de toute l’importance du savoir et des experts en place. Ajoute maintenant les audits, les inspecteurs et tout le reste, mon meilleur des mondes prend forme.

VIRGILE : Il va falloir que tu m’expliques concrète le non-pouvoir des gens de ta profession.

DANTE : Actuellement, tout le monde peut bloquer le travail de l’analyste, du technicien et du préposé. Si le greffier ne veut que l’archivage papier et rien de plus. Bonne chance pour faire de la réelle gestion documentaire SGID et d’aller dans l’application du plan de classification, l’implantation d’un logiciel et j’en passe. Actuellement, un directeur peut simplement dire non à l’application du plan de classification pour sa direction, et ce, malgré la Loi et bonne chance encore une fois. Il faut alors faire des biens et mains, quémander, ramper auprès du greffier et si ce dernier n’a que faire, en bien refaire tout le processus avec le Directeur général. Actuellement, un simple collègue de travail peut simplement dire non à tout même à l’application du calendrier de conservation. La seule option est alors de se tourner encore une fois vers l’autre parce que dans mon métier, nous n’avons pas de pouvoir. C’est une démonstration d’une clarté sans équivoque pour celui qui ose croire qu’il possède une once de pouvoir. Le combat que je mène, si tu le vois ainsi, est seulement grâce à une personne qui n’a pas l’intérêt ou le temps de faire ma gestion documentaire. Tous mes collègues disent qu’il faut avoir des ambassadeurs dans les différentes directions de son organisme municipal parce qu’au final… C’est grâce à eux que les choses bougeront peut-être.

VIRGILE : J’imagine que toutes ces choses, tu les as vécues ?

DANTE : Oh que oui. J’ai même discuté avec une pauvre créature de notre métier à qui on a refusé tous les accès, à tous les répertoires. Elle n’avait donc rien, rien de rien et on lui donnait ce que bon on voulait lui donner pour la nourrir quand le moment était décidé au bon plaisir de l’un ou l’autre. Imagine quand le fait même de n’avoir aucun pouvoir tangible t’empêche totalement ou en grande partie d’effectuer ton travail. Imagine que ceci soit possible en Design !

VIRGILE : Une telle idée m’effraie, mais je pense que cela est impossible vu l’aspect de la clientèle. Les gens viennent vers nous parce qu’ils ont besoin d’un service clair et précis. Alors la personne ne peut pas nous bloquer à ce point comme dans tes histoires.

DANTE : C’est peut-être ça la solution. On sort l’expertise totalement des organismes municipaux. On devient des contractants externes obligatoires au sens de la Loi et on découle des audits. On appartient complètement à BAnQ ou au gouvernement, on devient des hommes de terrain, avec des pouvoirs réels. Et imagine un instant ceci : si une personne refuse de collaborer à la gestion documentaire, il est passible d’une amende délivrée en cours de justice pour entrave à notre travail.

VIRGILE : Avant de lancer la bombe nucléaire, est-il possible de juste insister, de faire du sociale et tendre la main doucement, progressivement pour faire disparaitre tout doucement la résistance au changement ? La gestion documentaire n’est-elle pas une affaire de tout un chacun ?

DANTE : Oui, mais comme si nous avions le temps de faire des pieds et des mains avec tous, un, chacun. Bah, c’est n’importe quoi ce je dis présentement. C’est déjà ainsi et voilà pourquoi ce métier tend inexorablement vers la confrontation.

VIRGILE : Je te sens sur le point de m’amener vers un autre de tes sujets, mais avant j’aimerais te partager mon impression. Il me semble que quelque part, une personne ou une entité, tout au haut de la chaine, s’il elle existe, manque de leadership. Tout est décentralisé comme tu me la démontré avec tes exemples. C’est là que se créer ton siloisme de départ, mais qui ne découle pas du fait de ne pas être une science exacte, mais bien, du fait qu’il manque de stratégie dans tes hautes instances. Bref, tu voulais maintenant me parler de l’aspect de la confrontation ?

DANTE : Comme il bon d’entendre ta compréhension des faiblesses de ma profession. Oui, la confrontation est partout, sauf avec toi. Mills si tu te souviens parlait d’enchevêtrement « de conflits isolés ». La personne qui veut donner tort à Mills, elle se donne sa propre traversée du désert. Parce que si on veut changer les choses, si on veut sortir du marasme favorisé par le contexte actuel, il est nécessaire de donner son 236 %. Il en résulte un partisan de la gestion documentaire constamment sur les barricades avec un fer de lance portant sur mille et un combats. On critique, on remet en question, on sort des sentiers battus, on joue entre les lignes et zones grises, on devient un vecteur de changement et qui dit changements, dit résistances. On tente ni plus ni moins de corriger, de rectifier le tir pour des choses qui sont restées sédentaires pendant trop longtemps. Ça engendre le : « comment ça tu veux avoir accès à mon répertoire » ? Alors qu’à la base, qu’est la gestion documentaire si ce n’est pas justement de gérer les dossiers, l’ensemble des dossiers et documents de l’organisme ? Continuer dans cette traversée, ça engendre des conversations qui peuvent devenir facilement déplaisantes avec les TI, les directeurs et les collègues. Arrive ensuite la secrétaire d’un service qui pense faire son propre plan de classification en parallèle de celui déjà en place, mais dont personne ne sait. Je t’ai souligné qu’un simple non peut mettre fin à toute ambition. L’un insiste alors et l’autre se braque : « tu n’y connais rien en urbanisme, comment peux-tu vouloir gérer le dossier de propriété ? ». La confrontation est une perte de temps, il faut le dire clairement. Comment ne pas s’époumoner cependant, se donner à un tel point que l’on dérange si tout porte vers un avenir où la gestion documentaire n’est même pas ce qu’elle prétend être ? Comment dire fièrement : moi, je fais de la gestion documentaire maintenant ou demain ? Comment tenter d’expliquer le métier, ce que ça signifie à une personne qui s’en fout royalement et qui ne comprend rien à notre charabia administratif ?

(Virgile pousse un long soupir)

DANTE : Mon métier est sa propre traversée du désert. Dans 20 ans, est-ce que les choses iront-elles plus rondement ou est-ce que ça va juste continuer ainsi ? Nous sommes présentement dans une drôle ère avec l’économie et le manque de main-d’œuvre. Tu là toi-même souligner tout à l’heure. Qui éprouvera ce désert ? Je crains bien que la relève si même je l’incarne, n’y ira point.

VIRGILE : On verra rendu-là qui ose l’affronter si rien ne change alors.

DANTE : On verra rendu là en effet.

***

C’est tout aussi soudainement que cette conversation prit fin. Ces personnes se sont échangé une bonne poignée de main, et ont ensuite pris leurs chemins respectifs. L’idée que les ruines de cet échange à Montréal soit du néant et que personne ne sache jamais ce qu’il s’y soit dit m’a faite grande peine. C’est ainsi que je justifie (et excuse) ma liberté auprès de ces deux intellectuels. Au plaisir donc, d’avoir redonné vie à leur dire, et ce, du mieux de mes compétences.

[1] Prendre note, du symbolisme derrière ce choix.

[2] On découvre ici que Virgile n’est pas dans la profession, mais bien d’une autre.

[3] Cette conversation était donc entre un partisan de la gestion documentaire désabusé et un designer.

[4] On apprend ainsi que Dante commence tout juste sa carrière et ceci pourrait expliquer son idéalisme et ses déceptions, ses frustrations.

[5] Je ne sais aucunement de quoi parle Dante ici.

[6] Je ne pouvais voir l’expression faciale de Vigile, mais je pense qu’il était alors dubitatif.

Une réflexion sur “La gestion documentaire en contexte municipal est-elle une science?

  1. T.S Eliot: Where is the wisdom we have lost in knowledge? Where is the knowledge we have lost in information?

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