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De la désindexation des images

Du 18 janvier au 12 mai 2013, DHC/ART présente « Animations », une exposition de Thomas Demand. Les œuvres de cet artiste sont généralement inspirées par des photographies provenant d’archives ou extraites des médias.

Thomas Demand part d’une photographie représentant souvent un lieu chargé d’histoire, il reconstitue ensuite très fidèlement les volumes de ce lieu à l’échelle réelle, et photographie la maquette qui est par la suite détruite, pour ne garder que la nouvelle image produite ou en faire un film d’animation. Si les volumes sont reproduits, les scènes présentées sont toujours vides de présence humaine et de toute inscription.

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Camera, 2007, HD-Video Loop, 1,40 min, stereo
© Thomas Demand, VG Bild-Kunst, Bonn / SODRAC, Ottawa

Il y a quelque chose d’extrêmement paradoxal dans sa démarche, entre le choix de l’image originelle, un lieu chargé d’histoire et l’absence totale de repères causés par l’anonymat des lieux dans la version de la maquette photographiée. C’est un peu comme si l’artiste procédait à une désindexation de l’image : les téléphones n’ont pas de numéros, les feuilles sont vierges de toute note, les pancartes sont blanches et les dossiers de classement n’ont pas de titre.

Ces scènes, pourtant extraites de la réalité, semblent appartenir à un autre monde, un monde aseptisé et neutre. Et c’est l’absence de présence humaine qui met en valeur les objets et permet au spectateur de faire par lui-même une expérience totalement subjective.

Prenons à titre d’exemple les œuvres du 3e et 4e étage : Yellowcake et la série Embassy. Yellowcake est une vidéo montrant l’intérieur d’un corridor dans l’immeuble à appartements d’une banlieue urbaine. Cette installation sert de préambule à Embassy, une série de 8 photographies exposant des intérieurs de bureau. La géométrie des formes, l’austérité des lignes, la dureté des angles causent un effet général de froideur, d’inhumanité, tous les papiers sont placés horizontalement. Même le portrait du président, la seule présence humaine, n’est pas détaillé, on ne voit que le contour de son visage et non ses traits.

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Embassy VII.a, 2007, C-Print/ Diasec, 51 x 53,5 cm
© Thomas Demand, VG Bild-Kunst, Bonn / SODRAC, Ottawa

On peut en faire une première lecture comme la représentation du travail dans notre société : des bureaux vides et anonymes, des couloirs déserts et froids. L’immeuble est typique dans sa banalité, bref, voilà les lieux iconiques du travail et de l’habitat modernes. Le monde qui nous entoure se présente comme une coque vide où notre travail sisyphéen est réduit à la production de feuilles stériles.

Mais on peut également en faire une deuxième lecture à la lumière de ces informations complémentaires : les lieux sont ceux de l’ambassade du Niger à Rome. La scène rappelle un vol de papier à lettres officiel ayant eu lieu à cet endroit. Huit mois plus tard, de faux documents ont été rédigés sur ce papier, documentant l’achat par Saddam Hussein de grandes quantités de Yellowcake, une forme d’uranium pouvant servir à fabriquer des armes nucléaires. Bien que des experts aient affirmé qu’il s’agissait de faux documents, l’administration américaine a utilisé ce prétexte pour entrer en guerre contre l’Irak.

Cette œuvre sollicite donc notre mémoire collective, tout en nous permettant également d’en faire une expérience totalement subjective. L’image fixe devient une œuvre active qui produit des documents. À ce propos, on trouvera une intéressante discussion sur le sujet de l’œuvre et de sa documentation dans : «Anne Benichou : ces documents qui sont aussi des œuvres» (Ouvrir le document, 2010, p.47).

Pour continuer ce parallèle avec l’archivistique commencé plus haut avec la question de la désindexation, on remarque qu’en choisissant tel ou tel lieu où se sont déroulés des événements graves, Thomas Demand procède à une indexation de l’événement lui-même par son choix. Il exerce ainsi une évaluation des images à exploiter, similaire à celle de l’archiviste qui procèderait à un tri d’archives.

Ces œuvres constituent à l’arrivée des sortes de capsules temporelles. Sous leur apparente simplicité, on découvre une riche portée sémantique. Possédant à la fois une valeur primaire descriptive et une forte connotation, elles contredisent ce principe énoncé par Barthes qui disait que “Par nature, la photographie, […] a quelque chose de tautologique : une pipe y est toujours une pipe, intraitablement. On dirait que la photographie emporte toujours son référent avec elle, tous deux frappés de la même immobilité amoureuse ou funèbre, au sein même du monde en mouvement” (Barthes, La Chambre claire, Note sur la photographie, 1995, p.1112).

Dans les photographies de Thomas Demand, une feuille de papier est beaucoup plus qu’une feuille de papier.

Adresse de la galerie DHC/ART :

451 et 465, rue Saint-Jean, Montréal (Québec), H2Y 2R5
Métro Square Victoria

Site Web : DHC/ART

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