Fonction : Diffusion/Types : photographie

Les images choquantes : diffuser ou pas?

Par François Cartier, INRS

Avertissement : ce texte est illustré par des images difficiles à regarder

La crise des migrants à la frontière sud des États-Unis est un bien triste épisode qui alimente l’actualité de plusieurs histoires désolantes. La dernière horreur à ressortir de cette tragédie est la noyade d’Oscar Alberto Ramirez et de sa fille Valeria, âgée de 23 mois. Comme des milliers de migrants avant eux, ces deux Salvadoriens avaient tenté de traverser le Rio Grande à la nage en vue de connaître de meilleurs jours aux États-Unis.

La photographie, réalisée par la journaliste Julia Le Duc, montre le père et sa fille côte à côte, visage dans l’eau sur les rives du Rio Grande. L’image a d’abord été publiée dans le journal mexicain La Jordana.  D’une dureté cruelle, cette photo a ensuite été reprise par plusieurs autres médias avant de devenir virale sur les réseaux sociaux. Ce cliché n’est pas sans rappeler celui du jeune migrant syrien Aylan Kurdi, un garçon de trois ans retrouvé noyé sur une plage turque alors que sa famille tentait de rejoindre la Grèce dans un bateau de fortune.

Des vues divergentes

Filtre que l’on voit de plus en plus sur les réseaux sociaux.

C’est ainsi que j’ai vu passer la photo de Le Duc sur mon fil de nouvelles Facebook. C’est à la lecture des commentaires des internautes que je me suis décidé à creuser la question. Autant certains étaient en faveur de la diffusion d’une telle image, notamment pour « montrer les horreurs » de cette crise, d’autres trouvaient au contraire qu’il aurait préférable de ne pas la partager en ligne, question de « respecter la famille des deux noyés ». Certains dénonçaient aussi le voyeurisme associé à une telle image, alors que quelques crackpots doutaient même de son authenticité.

Si de telles images étaient en notre possession, que devrions-nous faire, nous archivistes? Diffuser ou censurer? Commençons par noter que notre travail est très différent de celui du photojournaliste. Ce dernier a pour mandat de capter l’actualité par l’image et d’illustrer les textes journalistiques publiés sur différentes plates-formes médiatiques, traditionnelles ou numériques. Toutefois, ces photographies, qui constitueront à terme le fonds d’archives du photojournaliste (ou de son employeur), aboutiront probablement dans une institution pour fins de conservation permanente. On pourrait les retrouver dans un centre d’archives privé, dans une institution publique ou même dans une entreprise spécialisée comme Getty Image[1]. C’est dans de telles circonstances que nous, archivistes, prendrons la relève et jouerons notre rôle de gestionnaires du patrimoine documentaire. Mon propos s’attarde donc au travail d’un(e) archiviste qui aurait à gérer des fonds d’archives contenant des photos dites « sensibles ».

Un concept à définir

Mais qu’est-ce alors qu’une photo sensible? Les contours de ce concept sont assez flous, car ce qui est choquant pour un ne l’est peut-être pas pour une autre personne. Jonathan Klein, le directeur de Getty Image, ne dit-il pas que c’est surtout nous qui faisons les images, en les regardant, en y apportant notre vision, nos valeurs, nos préjugés? Et que ce sont nos réactions face aux images qui nous amènent à agir[2]? Mais nonobstant le facteur humain, tentons ici de circonscrire le sujet de notre propos. Les images choquantes, mis simplement, ce sont des images qui montrent la mort, la mutilation, l’intolérance, la cruauté, la sauvagerie de l’Humain ou de la nature. Ces sont des images qui offensent, qui révulsent, qui indignent, qui attristent.

Elles sont souvent issues de contextes difficiles : des guerres, des tragédies humaines, des catastrophes naturelles, des accidents, des attentats, des meurtres, etc. On ne s’en doute pas, mais des millier – si ce n’est des millions – de photographies dorment dans autant de dépôts et montrent des horreurs qu’on préfèrerait ne pas voir.

L’exécution d’un prisonnier vietcong à Saigon en 1968. Crédit photo : Eddie Adams / Associated Press

Quelques-unes font surface à l’occasion. Les commémorations récentes des deux guerres mondiales du 20e siècle nous en ont fait voir plusieurs. Pensons aussi aux événements récents dans notre histoire : la Guerre du Golfe, les crises humanitaires au Darfour ou au Soudan, le tremblement de terre de 2010 en Haïti, la guerre civile en Syrie, ou bien la dévastation créée par l’ouragan Katrina dans le sud des États-Unis.

Celle de M. Ramirez et de sa jeune fille est un autre triste exemple qu’on ressortira probablement lorsqu’il sera question de l’histoire du début du 21e siècle et des mouvements migratoires provoqués par l’instabilité politique et économique des Amériques.

Oscar Alberto Ramirez et sa fille Valeria. Crédit photo : Julia LeDuc / Associated Press

Diffuser ou pas?

Donc, vous êtes en charge de fonds d’archives contenant des photographies au contenu choquant. Disons que votre service d’archives décide de monter une exposition d’images traitant d’un conflit armé. Vous faites consciemment le choix de présenter des images très dures : cadavres sur le sol, corps mutilés, prisonniers émaciés, debout derrière des barbelés. Votre directeur prend connaissance de votre choix d’iconographies pour l’exposition et s’offusque des choix que vous avez fait. A-t-il/elle raison? Devriez-vous au contraire défendre votre choix?

Vous me direz ici qu’il est difficile de répondre à une telle question sans tenir compte du contexte dans lequel se fait l’exposition. Et vous auriez bien raison. Une question aussi délicate que la diffusion d’images sensibles ne peut être débattue sans tenir compte de la situation plus large dans laquelle cette image sera offerte au public. Il y a une différence, par exemple, entre la diffusion de l’image de la noyade des Ramirez en première page du journal The Guardian à Londres, et l’utilisation de la même image à la une de feuilles de chou comme le Daily Mail en Angleterre ou le Daily News aux États-Unis (et dans une moindre mesure les médias de Quebecor ici au Québec). Alors qu’un média tente d’informer, l’autre veut titiller la fibre voyeuriste du public, quitte à faire fi de l’éthique et de l’intimité de ceux dont on exploite l’image :

« Si certains médias utilisent le sensationnel dans le but précis d’informer, d’autres semblent uniquement rechercher le profit. Désamorcé par la chute des interdits, le sexe, la violence, la mort, le scandale sont partout. Des photos de victimes d’attentats très équivoques en une de journaux aux couvertures osées des magazines, tout le monde exploite ces sujets qui font recette. »[3]

Il est donc important de connaître l’intention justifie la diffusion de telles images. Reprenons l’exemple de l’exposition de photos de guerre citée ci-haut. Si une telle exposition est créée afin de souligner un anniversaire, comme le centenaire de la fin du conflit; ou disons que cette exposition est montée en réponse à une soudaine montée de l’intolérance dans le zeitgeist populaire du pays. N’aurait-on pas alors raison de rappeler, photos à l’appui, les conséquences de nos plus grandes dérives? Notre rôle n’est pas seulement lié à la nostalgie; il est lié à la société dans laquelle on vit, maintenant et aujourd’hui, en faisant parler des images d’archives à notre réalité présente!

En fait, nous l’avons déjà évoqué : l’intention est liée au contexte. Celui dans lequel s’inscrit notre décision de diffuser, mais aussi le contexte qu’on ajoute aux images choquantes que nous utilisons. Prenons l’exemple du petit Aylan Kurdi retrouvé mort, la figure dans le sable d’une plage turque. L’éditrice en chef du Guardian, pour justifier l’utilisation d’une image liée à cette tragédie affirmait ce qui suit :

« Il était très important pour nous de mettre le décès d’Aylan en contexte, avec du journalisme sérieux à propos de ce qui lui était arrivé et avec un portrait plus large des attitudes politiques et sociales courantes envers les réfugiés en Europe, surtout en Grande-Bretagne et en Allemagne. Je crois toujours que nous avions raison de publier ces images, mais je peux me tromper et je suis consciente que les intentions, bonnes et sérieuses, ne suffisent pas toujours. »[4]

Un policier turc emporte le corps d’Aylan Kurdi, le 2 septembre 2015. Crédit photo : Nilüfer Demir / Associated Press

Cette question du contexte est d’ailleurs ce qui ressort d’une petite enquête que j’ai réalisée auprès de mes amis sur Facebook. J’ai mis la photo de la noyade des Ramirez en demandant si la publication d’une telle photo était justifiée[5]. Voici un échantillon des réponses reçues :

  • Je suis content que Facebook bloque l’aperçu de l’image, ça nous permet de mettre le lecteur en contexte et de cliquer si je veux la voir. Je crois aussi que les vraies nouvelles doivent être vues, pour sensibiliser les gens.
  • Je suis pour dans le sens où c’est fait dans un contexte informatif, tout en laissant l’utilisateur le choix de regarder ou non les photos plus crues. Certaines personnes utilisent les médias sociaux pour faire un survol rapide des nouvelles, d’autres n’y regardent que des vidéos de ti-minous et de beaux paysages, alors que certains semblent carburer à partager le plus d’atrocités possible. J’aime bien pouvoir choisir de visionner ou non…. Sans vouloir jouer à l’autruche, il y a des moments où voir certaines choses en prenant mon café le matin, va vraiment me mettre à l’envers pour toute la journée. Cette photo que tu partages ç’a justement fait grogner beaucoup d’utilisateurs du Journal de Montréal dernièrement pour l’avoir publié sans filtre.
  • Tant que c’est une parmi d’autres (comme des photos historiques de ville ou de quartiers, ou des faits historiques). J’ai des gens que j’ai « déplogué » qui ne mettaient QUE des images d’atrocités faites aux animaux. J’veux bien croire que ces gens pensent informer les autres, mais quand c’est JUSTE de ça…
  • Je suis pour la diffusion de telles images si on a le droit de l’afficher ou de la masquer, mais je l’accompagnerai de quelques mots pour annoncer ce qu’on s’apprête à voir.
  • C’est une image brise-coeur… elle reflète pourtant une réalité. Ce qui peut déranger, c’est l’usage qui en est fait (l’objectif). (…) Devant une telle horreur, on a envie de se voiler la « face » ou de réagir (s’impliquer). Toutefois, on voit de telles images quotidiennement (enfants, animaux, guerre)… Est-ce que ça finit par désensibiliser les gens? Les ébranler? Si ces images horribles peuvent faire changer ce monde… Toutefois, ces images atteignent aussi nos jeunes et elles demandent d’être explicitées… 

On le voit, ces quelques commentaires montrent que les gens attachent de l’importance au contexte, à l’information et au choix de voir ou non. Le dernier commentaire soulève aussi la réalité de notre sensibilité, comme société, aux images choquantes et nous amène à nous poser la question : qu’est-ce qui choque en 2019? Ironiquement, une des meilleures réponses que j’ai trouvée provient d’un bouquin publié en 1973 : On Photography de la brillante auteure et journaliste américaine Susan Sontag. À propos de notre désensibilisation collective à propos de la photo choquante, celle-ci écrit :

« Le vaste catalogue photographique de la misère et de l’injustice dans le monde a donné à chacun une certaine familiarité avec l’atrocité, donnant à l’horrible une apparence plus ordinaire, lui donnant un aspect familier, lointain (« ce n’est qu’une photographie »), inévitable. À l’époque des premières photographies des camps nazis, ces images n’avaient rien de banal. Après trente ans, un point de saturation peut avoir été atteint. Au cours de ces dernières décennies, la photographie « qui préoccupe » a autant contribué à engourdir nos consciences qu’à les stimuler »[6].

Ironiquement, ce texte a été écrit il y a presque quarante ans, mais demeure totalement pertinent aujourd’hui! Ironique aussi comment les images qui devraient nous conscientiser peuvent aussi finir par nous anesthésier! Peut-être donc qu’en plus de choisir le bon angle, le moment opportun et le bon médium pour présenter les images choquantes, nous devrions aussi les utiliser de façon judicieuse et parcimonieuse. Pas besoin d’un mur rempli d’images d’atrocités; souvent, une seule image suffit, tant et aussi longtemps qu’elle supporte un propos éclairant. Et par-dessus tout, cette image doit être pertinente pour le spectateur. Elle doit nous renvoyer à notre propre réalité ou à nos valeurs. Sinon, cette image devient un vulgaire outil pour exciter nos sens, un objet de shock value qui n’aurait jamais dû être montré.

Et vous, collègues archivistes, que feriez-vous si vous aviez des images choquantes entre les mains?

***

À propos de l’auteur : Diplômé en histoire et en archivistique, François Cartier œuvre depuis plus de 20 ans dans le milieu des archives. Depuis 2005, il est aussi chargé de cours en archivistique à l’Université de Montréal et à l’UQÀM. Après avoir travaillé comme archiviste dans le milieu des musées, il est maintenant archiviste du Service des archives et de la gestion documentaire de l’INRS.

Le choix est de plus en plus laissé à la discrétion du spectateur, mais dans quelles conditions et sur quels critères le filtre s’applique-t-il?

[1] Getty Image est une agence de photographie américaine fondée en 1995. Elle est un des principaux distributeurs d’images au monde.

[2] Jonathan Klein. « Les photos qui ont changé le monde ». Ted Talks. [Page web]. https://www.ted.com/talks/jonathan_klein_photos_that_changed_the_world?language=fr. Consultée le 8 juillet 2019.

[3] « La presse à sensation : un succès déroutant » dans Agora Vox. [Page web]. https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/la-presse-a-sensation-un-succes-21206

Page consultée le 8 juillet 2019.

[4] Jamie Fahey. « The Guardian’s decision to publish shocking photos of Aylan Kurdi ». The Guardian. [Page web]. https://www.theguardian.com/commentisfree/2015/sep/07/guardian-decision-to-publish-shocking-photos-of-aylan-kurdi. Page consultée le 8 juillet 2019.

« It was very important to us that we placed Aylan’s death in context, with some serious reporting about what happened to him and the broader picture of current political and social attitudes towards refugees across Europe, particularly in Britain and Germany. I still think it was right to use the pictures, but I might be wrong about that, and I’m aware that good intentions and serious intent are not always enough »

[5] Il est à noter que Facebook a rapidement flouté l’image, probablement grâce à un algorithme qui reconnaît justement les images interdites sur ce réseau social.

[6] Susan Sontag. On Photography. New York, Picador, 1990. Pages 20-21.  « The vast photographic catalogue of misery and injustice throughout the world has given everyone a certain familiarity with atrocity, making the horrible seem more ordinary—making it appear familiar, remote (“it’s only a photograph”), inevitable.

At the time of the first photographs of the Nazi camps, there was nothing banal about these images. After thirty years, a saturation point may have been reached. In these last decades, “concerned” photography has done at least as much to deaden conscience as to arouse it  »

Une réflexion sur “Les images choquantes : diffuser ou pas?

  1. Il serait intéressant d’étendre cette réflexion à la diffusion d’autres types d’archives. Prenons par exemple le cas de correspondances personnelles d’un personnage historique. Dans quelle mesure les révélations ou échanges qu’elles contiennent sont d’intérêt public? Autre exemple plus spécifique, le cas du peintre Picasso, notamment à travers le dévoilement de ses multiples relations adultères et guerres fratricides entre ses enfants. Comment cela nous permet t-il de mieux comprendre l’oeuvre de cet artiste majeur du 20e siècle? Nous serions-nous autant intéressés à sa peinture s’il n’avait pas eu une vie personnelle si tumultueuse? Voyeurisme ou contextualisation?

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