Numérique

L’impossible patrimoine numérique? Entretien avec Hélène Bourdeloie et Christine Chevret-Castellani

Par Jonathan David, responsable du blogue Convergence

Au cours de nos activités quotidiennes, chacun d’entre nous laissons une quantité de plus en plus grande de traces numériques. Certaines sont partagées en toute conscience, d’autres non. Nos appareils mobiles nous suivent partout tout en accumulant (et parfois même en partageant) en temps réel des informations sur nos activités quotidiennes. Nos maisons sont de plus en plus remplies de gadgets « connectés ». La production de traces involontaires nous poursuit au « gré de nos connexions ».

Une partie de ce patrimoine collectif est ainsi entre les mains de dispositifs de compagnies privées et il n’est pas collecté en vue d’une conservation patrimoniale. Ces traces sont interprétées à des fins commerciales comme autant d’indices quant à nos préférences de consommation… Nos traces ont alors une incidence sur le contenu qui nous sera présenté par la suite; les plateforme de musique ou de film en ligne (Netflix, Deezer, Spotify, etc.) se nourrissent de nos traces afin de nous recommander du contenu qui est soi-disant susceptible de nous plaire. Or on est en droit de se demander si toutes ses données précises concernant la consommation culturelle, mondialisée mais également région par région, ne saurait pas être utile pour d’éventuels chercheurs qui souhaiteraient étudier les grandes tendances de notre époque?

Ce qui nous amène à pousser plus loin la réflexion : dans le cas de traces numériques, peut-on parler de patrimoine? Si oui, comment considérer ce qui doit être protégé et ce qui ne doit pas l’être? Par qui, et sur quels supports?

La notion de patrimoine englobe des objets ou des pratiques de plus en plus diversifiées, et sous différents formats, matérielles comme immatérielles (une pratique, une tradition). Du côté du patrimoine numérique, la problématique de la diversité des formats s’impose d’elle-même, puisque la rapidité des changements technologiques entraine de nombreuses transformations dans les pratiques de création, circulation et conservation des documents, photographies, objets multimédias et autres archives du web, bouleversant ainsi les supports par lesquels ses informations peuvent être stockées, affichées ou utilisées (le type de fichier, le logiciel ou l’application permettant de lire le fichier, etc.).

Comme actuellement la collecte des traces numériques se fait sous une logique « d’emmagasinement », c’est-à-dire  sans véritable stratégie, il est certainement pertinent de nous inquiéter par rapport à la question de la pérennité de la conservation qu’il sera possible de réaliser dans ces conditions…

« Peut-on réellement déléguer notre mémoire à des techniques numériques sans cesse en proie à des évolutions de format et exposées à de possibles dysfonctionnements? »

Cette question (et bien d’autres) est traitée en profondeur par Hélène Bourdeloie et Christine Chevret-Castellani dans L’impossible patrimoine numérique? Mémoire et traces (2019). Ce petit livre, qui vient de paraitre aux éditions Le bord de l’eau, fait la lumière sur ces nombreuses lacunes dans la gestion de notre patrimoine numérique. Les enjeux de sélection pertinente et de conservation pérenne se font de plus en plus sentir, et l’analyse offerte dans ce livre permet de mesurer la grandeur de notre laxisme en la matière.

Pour approfondir cette problématique, je me suis donc entretenu avec les deux auteures, Christine Chevret-Castellani (CC) et Hélène Bourdeloie (HB):

J.D. – La notion de patrimoine numérique est assez récente. Au bénéfice de nos lecteurs, pouvez-vous nous définir ce qui peut être assigné à ce concept? Est-ce qu’il inclut à la fois les contenus nativement numériques et ceux qui ont été numérisés? Est-ce qu’il inclut par exemple les profils Facebook, de nature privée, et les fiches Wikipédia, qui elles sont publiques et collaboratives?

Hb : La notion de patrimoine numérique est en effet récente. Dans certaines représentations sociales ou pour certains chercheurs ou certaines chercheures, le patrimoine numérique renvoie plutôt à la numérisation du patrimoine traditionnel. Toutefois, dans l’optique qui était ici la nôtre, il s’agissait d’avoir une vision très large, très inclusive du patrimoine. Il s’agissait ainsi de prendre en compte aussi toutes les traces nativement numériques, car elles contribuent à construire l’histoire ou la mémoire de chacun ou chacune. En ce sens, des pages Facebook privées feraient plutôt partie d’un patrimoine individuel, parfois familial quand le compte est transmissible (cette possibilité existe) ; ou d’un patrimoine affinitaire, c’est-à-dire par affinités amicales par exemple. J’insiste d’ailleurs sur le fait que le droit tend à évoluer (certes très doucement) dans ce domaine. En tout cas, le numérique remet vraiment en cause, certes les frontières de ce qui fait ou non patrimoine, mais aussi de sa transmission. Dans le même sens, des fiches Wikipédia constituent un patrimoine collectif, au service de toutes et de tous.

J.D. – Vous centrez au cœur de votre analyse le concept de « traces numériques ». Des traces numériques, nous en laissons tous en grand nombre de façon consciente et inconsciente lors de nos activités en ligne. À partir de quel moment peut-on les considérer comme ayant une valeur patrimoniale ?

CC : Cette distinction entre ce qui est laissé consciemment et ce qui ne l’est pas – que vous soulignez justement – nous semble constitutive de la valeur patrimoniale. Les « traces numériques » collectées à l’insu des internautes ne peuvent pas être considérées comme ayant une valeur patrimoniale en elles-mêmes, à moins que la collecte ait une vocation scientifique ou documentaire. De ce point de vue, si la collecte induit une finalité de traitement réflexif, le patrimoine est alors constitué à partir du travail effectué sur la trace. Sans classement, il n’y a pas d’archives. Mais, la « valeur » patrimoniale de « traces numériques », les images et les textes, laissées volontairement réside avant tout dans le témoignage de la présence humaine qu’elles revêtent et la conscientisation de celles-ci.

Cette conception très inclusive du patrimoine numérique que nous proposons est d’abord liée à nos observations des pratiques sur l’internet. La manière dont les internautes s’approprient les plates-formes et les médias sociaux en ligne remet en question l’idée d’un processus vertical de transmission. L’internet bouleverse d’ailleurs nos critères et nos normes en matière d’intérêt historique d’un texte ou de valeur esthétique d’une image. Nous ne savons pas aujourd’hui s’il n’y aura pas dans l’avenir de musées virtuels de « LOL Cats »… L’idée n’est pas de tenir un discours relativiste sur la question mais plutôt de ne pas se sentir « victime » du traitement algorithmique. Notre projet, à travers cet ouvrage, est un projet humaniste de réappropriation de nos traces numériques.

J.D. – La typologie « traditionnelle » des supports d’informations s’est grandement transformée en contexte numérique. Comme vous le démontrez dans votre livre, l’image par exemple est de plus en plus utilisée comme un outil de communication instantanée, notamment via des applications de type Snapchat. L’image n’est plus seulement mémoire, mais elle a maintenant un rôle performatif. Autrement dit, dans ce cas précis, c’est peut-être l’usage plus que la trace qui a pris de la valeur?

HB : En effet, le numérique induit des troubles. Dans tous les domaines. Prenons l’exemple des pratiques culturelles ou de loisirs ; avant, on pensait en termes de contenants, maintenant en termes de contenus ; le rôle de l’image était plus circonscrit, moins « équivoque » ; l’image était la trace d’un passé ; la preuve d’une expérience, etc. L’image était une ressource rare et « précieuse » ; que l’on pense par exemple aux photographies argentiques très coûteuses ; on prenait le temps de prendre la photographie, on sélectionnait les tirages, etc. mais du fait des objets numériques connectés (on pourrait même parler de l’internet des objets), l’image n’a plus la même valeur. Pas nécessairement dans un sens normatif mais aussi descriptif, factuel. L’image (photographique) est plus abondante, plus facile à produire, en tout lieu et en tout temps du fait des téléphones intelligents. Elle circule plus facilement, avec des contraintes (géographiques, techniques, etc.) qui se réduisent de plus en plus. Et la conséquence de cette profusion de l’image est, au-delà d’une perte de valeur « qualitative », un changement de ses significations. L’image est devenue un outil d’expression qui se suffit à lui-même ; par exemple, on envoie une photographie sans message aucun ; la photo se suffira à elle-seule pour indiquer la situation dans laquelle se trouve la personne qui l’a envoyée (en bonne santé, en situation de vacances, etc.) ; les émoticônes ou émojis, ces petits signes aujourd’hui abondamment utilisés, sont aussi des moyens de recourir à l’image plutôt que d’écrire pour faire part d’un sentiment, d’une pensée… En cela, l’image endosse un rôle performatif, dans le sens où dire l’acte, c’est le faire. Montrer la photo, c’est dire quelque chose.

L’image a aussi un rôle de preuve (j’atteste de ma présence ; que je suis bien ici), pas seulement par la localisation mais par une photo de vacances, ou comme on l’a tristement montré dans le volume à travers l’exemple de la vidéo de cette jeune fille annonçant son suicide par Périscope[1].

Avec l’argentique, les photographies pouvaient aussi constituer la preuve d’un séjour par exemple ; mais encore une fois, cette fonction de preuve se renforce avec le numérique. Qui produit même un effet néfaste de « traque » (« j’ai suivi tel profil Facebook ; alors que mon amie m’avait annoncé qu’elle ne pouvait pas sortir ce soir, car elle était fatiguée, je vois sur son fil Facebook qu’elle est allée fêter un anniversaire avec des amis »). La photo devient la preuve de la trahison.

Elle a un rôle phatique (de contact) aussi ; elle a certes toujours eu ce rôle (partage de photographies en famille par exemple) ; mais ce rôle est renforcé du fait de la facilité d’avoir l’objet numérique à disposition ; du peu d’opérations techniques et de la logistique que demande l’envoi de photographies prises depuis un téléphone intelligent. Cet effet de mise en contact est exacerbé parce qu’il s’inscrit aussi dans ce que Bernard Stiegler appelle le « capitalisme pulsionnel»[2], qui correspond au réflexe que l’individu a à se faire capter son attention et piloter son comportement par des techniques marchandes.

J.D. – Le patrimoine est une notion qui est reliée à une appartenance émotive à un groupe ou une entité qui dépasse le niveau individuel : patrimoine local, patrimoine national, patrimoine culturel, etc. En contexte numérique, est-ce que ces marquages tiennent ? Est-ce que de nouvelles « catégories » de patrimoine se sont formées, par exemple par affinités (par type d’utilisateur) ou sur la base d’une logique marchande (par type de consommateur) ?

CC : Nous sommes effectivement parties d’une distinction plutôt traditionnelle entre d’un côté la mémoire individuelle faite de souvenirs et, de l’autre, la mémoire collective reposant sur les traces documentaires construites et classées mais aussi les fêtes, les rites, etc. Nous avons aussi réfléchi grâce aux apports de Paul Ricœur, notamment dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, à ce qui peut les relier grâce à la transmission par les proches et les familles.

Il est difficile de savoir à ce jour si de nouvelles « catégories » de patrimoine se sont formées sur l’internet. Cela peut sembler prématuré. Mais la question est intéressante et peut faire l’objet d’un autre ouvrage… Elle peut être tout à fait passionnante à explorer dans la mesure où il est nécessaire de distinguer l’internet du web 2.0. Ce dernier a fait émerger des logiques essentiellement marchandes qui reconfigurent les manières d’investir les « traces numériques ». C’est la raison pour laquelle nous avons considéré, dans notre ouvrage, que le traitement algorithmique de nos traces nous renvoie de plus en plus à des images fallacieuses de nos pratiques en ligne.

J.D. – Au-delà du « classement » de ces traces numériques, est-ce qu’on peut penser à une certaine hiérarchisation de celles-ci ? Est-ce que les différentes valeurs reliées par exemple au document dans la tradition archivistique (juridique, financière, administrative, historique) peuvent s’appliquer aux traces numériques ? Conservera-t-on l’ensemble de ces traces ad vitam æternam, ou appliquera-t-on un tri, avec des « délais » et des « modes de disposition » qui correspondent à leur valeur respective ?

CC : Il est difficile d’intuitionner la manière dont le droit des archives va évoluer en Europe. En revanche, l’internet nous semble un accélérateur du processus de démocratisation de l’accès aux traces numériques. Son développement est d’ailleurs concomitant d’un mouvement des États vers davantage de transparence envers les citoyens. C’est toute la démarche d’ouverture des données et leur accessibilité croissante aux publics.

En France, ce n’est d’ailleurs pas sans conséquence sur les services d’archives. Par exemple, les Français sont amateurs de généalogie. Il existe des sites web qui vendent des informations sur vos ancêtres, l’arbre de vos ascendants. Or, certains de ces sites ont bénéficié de la gratuité des informations des services d’archives qui doivent respecter le principe de l’« Open Data ».

J.D. – Un autre sujet central dans votre ouvrage est le droit à l’oubli ainsi que toutes les questions reliées à la gestion des identités numériques suite à un décès. Puisque nos traces numériques n’ont pas de mode de disposition, à qui incombe-t-il d’être responsable de la gestion de ces traces posthumes ?

CC : En France, jusqu’à la loi pour une République numérique du 7 octobre 2016, dite « loi Lemaire », la gestion des traces posthumes incombait finalement, pour l’essentiel, aux géants de l’internet, le GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Par exemple, sur Facebook, il est possible de transformer le compte d’un défunt en mémorial pour permettre aux proches de se recueillir. L’internaute peut formuler ses préférences, à savoir d’indiquer s’il souhaite que son compte soit supprimé, auquel cas seul un membre de la famille ou « exécuteur testamentaire du titulaire du compte » peut s’y employer. Pour ceux qui n’auraient pas donné de directives, Facebook offre aussi la possibilité de répondre aux demandes, de la part de parents directs, de suppression du compte d’un proche après son décès.

En France, depuis la loi pour une République numérique du 7 octobre 2016, les personnes peuvent donner des directives relatives à leurs données personnelles soit en vue de leur conservation, soit concernant leur effacement ou encore leur communication. Ces recommandations peuvent également être confiées à un tiers de confiance certifié par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Les héritiers peuvent recevoir communication de biens numériques ou de données. Ces dernières sont juridiquement apparentées à des « souvenirs de famille transmissibles ».

L’héritage des données, au principe du patrimoine numérique individuel, reste cependant une affaire complexe, car elle ne pose pas que des questions juridiques, mais aussi sociales, éthiques et psychiques. Par exemple, dans le cas d’un réseau social comme Facebook, le profil d’un individu n’est pas la seule propriété de son « créateur ». Il engage des réseaux d’internautes. C’est la raison pour laquelle il ne nous semble plus possible de raisonner selon une conception traditionnelle de l’héritage des données qui n’impliquerait que les ayants droit.

J.D. – Auparavant, la gestion du patrimoine était principalement réalisée au niveau institutionnel. Dans le contexte numérique qui est le nôtre (l’univers des plateformes numériques participatives, ou « expressives »), on parle plutôt DES patrimoines… On est devant un processus horizontal, ou chacun « fabrique » sa mémoire selon ses goûts et selon des spécificités techniques et algorithmiques spécifiques. Est-ce que les traces numériques produites dans un tel contexte ont une véritable « valeur universelle »? Est-ce qu’on collecte par réflexe plutôt que de manière réfléchie?

HB : L’enjeu est effectivement de montrer aussi que le numérique a bouleversé la construction du, ou plutôt des, patrimoine(s). J’utilise du, car il est vrai qu’une conception institutionnelle, plutôt légitimiste d’ailleurs, parlait plutôt de patrimoine au singulier. Or avec le numérique, même sans d’ailleurs, il est totalement impossible de parler du patrimoine au singulier. Le pluriel s’impose. Non seulement le patrimoine, ou certains types de patrimoines, se construisent selon un processus horizontal. Wikipédia constitue à cet égard un bel exemple d’une construction a-hiérarchique, collaborative, horizontale de patrimoines. Là, c’est du côté de l’édification du patrimoine, ou des patrimoines. Si on se situe maintenant du côté des usages, on peut dire que chacun ou chacune s’est toujours approprié le patrimoine selon ses goûts, sensibilités, expériences, etc. On dit bien dans les représentations communes que la mémoire est sélective. En termes d’usages, le numérique ne change pas tant la « fabrication / production » de sa mémoire que le fait que la profusion, l’abondance d’informations… cette « hypermémoire » (comme l’écrit Louise Merzeau) qu’est le web confronte les individus à des difficultés supplémentaires : celles de savoir comment classer, ordonner, hiérarchiser, distinguer… Cela met d’autant plus les individus plus fragiles, moins « éduqués », dans des positions difficiles, car les algorithmes trient pour eux mais ces personnes n’en ont pas toujours conscience d’une part ; d’autre part, elles ne réalisent plus que ces tris s’opèrent parfois plus selon des logiques capitalistiques, normatives, de popularité, plutôt que selon des critères humanistes. En ce sens, la collecte est d’autant plus réfléchie qu’on a connaissance de ces critères de sélection en amont ou de l’organisation de l’information ; elle est d’autant plus irréfléchie qu’on ne sait pas apprécier la valeur de ces traces et données et la façon dont elles ont été produites. Je pense aux étudiantes et étudiants qui ont beaucoup de difficulté à classer cette information.  Et je pense aussi au fait que ce type d’« organisation », ou plutôt fonctionnement, du web, favorise l’apprentissage par induction plutôt que par déduction. Or ce type d’apprentissage tend à exclure les individus qui n’ont pas reçu les fondamentaux.

J.D. –Dans votre livre, vous préférez l’utilisation du terme « emmagasinement » plutôt que conservation. Vous qualifiez même cet emmagasinement de « pathologique ». Sommes-nous tous pris dans un grand délire collectif ?

CC : Toutes les traces ne peuvent faire l’objet d’un processus de patrimonialisation. Nous sommes parties de l’idée que la définition des patrimoines est de plus en plus extensive, de fait. Cette définition renvoie aujourd’hui à ce qui est immatériel, par exemple le chant, à des productions populaires, etc. L’extension de la notion même de patrimoine est indissociable d’un processus de démocratisation qui ne s’observe pas que sur l’internet. Ce dernier peut cependant sembler un accélérateur du phénomène. Avec l’internet, nous sommes aussi passés d’une économie de la rareté à une économie d’abondance des productions et créations.

Le patrimoine numérisé est construit à partir d’un travail archivistique. Sa constitution relève d’une démarche « qualitative ». Le patrimoine numérique, quant à lui, occupe une place grandissante et il est quantitatif. A la suite de Louise Merzeau, nous pensons qu’il s’agit de ne pas confondre l’emmagasinement des traces de la production mémorielle. Effectivement, l’emmagasinement n’est pas la même chose que la conservation. Il peut nous conduire à une « anti-mémoire ». Tout comme la prolifération des informations peut mener à l’infobésité, l’emmagasinement risque de nous conduire à l’« anti-mémoire ».

Nous ne sommes pas pris dans « un grand délire collectif », mais la question est de savoir quel sens nous mettons dans le stockage des traces. Un document au fond d’un bâtiment des archives locales n’existe pas essentiellement parce qu’il a fait l’objet d’un classement ; ce n’est pas le travail documentaire qui le fait vraiment exister. Il va prendre consistance dans le monde parce qu’il est lu, investi d’émotions et de pensées. C’est la même chose pour une « trace numérique ».

J.D. – Le titre  de votre livre évoque l’impossibilité de gérer adéquatement le patrimoine numérique, du moins actuellement. Avons-nous perdu le contrôle de notre mémoire? Fait-on trop confiance à nos algorithmes? Est-ce que l’automatisation s’est faite trop rapidement?

HB : L’idée d’impossibilité renvoie aussi au travail de Louise Merzeau, à qui l’ouvrage est du reste « dédié ». Louise Merzeau était une chercheure française qui a travaillé sur la mémoire et le numérique. Son travail montre notamment qu’à l’ère du numérique, nous laissons quantité de traces qui nous échappent. Nous n’en sommes pas toujours conscients. Et l’idée est effectivement de montrer que face à cet amoncellement de traces, la mémoire ne nous appartient plus complètement. Elle est déléguée à des machines, parfois de façon intentionnelle et souvent de façon non-intentionnelle.

Je ne sais pas si nous faisons confiance à nos algorithmes, car aujourd’hui, les médias informent malgré tout sur les dangers de la production des algorithmes. Mais encore une fois, ce sont les individus les mieux armés – en termes de compétences culturelles et numériques, et généralement sociales, car cela va de pair –, qui ont conscience que les algorithmes peuvent être dangereux pour la société. Ce sont les internautes les plus alertes, les mieux formés qui contrôlent le mieux leur mémoire. Mais oui, le plus souvent, le contrôle de notre mémoire, de nos traces, de nos données, nous échappe. Les individus qui les contrôlent le mieux sont ceux qui déposent le moins de traces possible, et surtout pas sur les plateformes socionumériques des géants du web qui changent régulièrement leur politique de confidentialité (comme Facebook par exemple), ou ceux qui sont très attentifs à la confidentialité de leurs données, qui sont experts dans le domaine numérique ou informatique et savent se munir d’outils (comme un VPN (virtual private network) par exemple) pour que leurs traces ne soient pas dans les mainmises de Google et autre.

J.D. – Votre livre soulève beaucoup de questionnements quant au sort qui attend notre patrimoine numérique dans les années à venir. Êtes-vous positive malgré tout? Pensez-vous qu’il est encore possible de « maitriser la bête »? 

HB : Je parle ici en mon nom, car ma collègue ne partagera peut-être pas le même avis. Je ne suis pas positive en ce sens que je pense que l’écart va se creuser entre celles et ceux qui sauront maîtriser les outils numériques – qui, à chaque fois, demandent l’actualisation de nouvelles compétences – et les autres qui, plus démunis, se feront aspirer leurs données par certaines entreprises capitalistiques et ne comprendront pas toujours que leur valeur est exploitée ; c’est eux ou elles qui feront le travail et qui, pourtant, seront ensuite les cibles de consommateurs / consommatrices privilégiées. Le fameux digital labour.

En revanche, il est sûr que partout dans le monde, l’école a un rôle immense à jouer en termes de formation au numérique ; une formation opérationnelle mais aussi théorique sur les enjeux sociétaux sous-tendus par la colonisation du numérique dans nos vies. C’est sans doute une des pistes pour « maîtriser la bête » ; mais il faut aussi du soutien politique. Or sur ce plan, ce n’est pas gagné ; tous les États n’ont pas forcément d’intérêt à museler l’appétit des géants. En France, certaines initiatives sont prises, comme un projet de taxes pour les géants de l’internet par exemple, mais surtout, dans le domaine de la protection des données en vue de mieux protéger les internautes. Cela a été le cas avec la récente réglementation européenne, le RGPD (règlement général sur la protection des données), qui s’applique depuis le 25 mai 2018.

La lutte ne fait néanmoins que commencer ; entre certains oligopoles du web qui supervisent nos traces et de l’autre, des individus et collectifs qui œuvrent pour prendre le contrôle, proposer d’autres modèles pour s’approprier leurs patrimoines et enfin les acteurs politiques qui, malgré des initiatives pour protéger les individus, n’en reste pas moins largement à la merci du diktat des grandes industries du web qui font le lit du néolibéralisme.

[1] https://www.lemonde.fr/societe/article/2016/05/11/le-parquet-d-evry-ouvre-une-enquete-apres-le-suicide-d-une-jeune-femme-en-direct-sur-periscope_4917339_3224.html

[2] https://www.lenouveleconomiste.fr/bernard-stiegler-a-voix-haute-1630/ et http://www.agoravox.tv/actualites/societe/article/une-societe-de-la-betise-34385

« Big Data » Crédit: janholmquist (License Creative Commons)

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